Chapitre 108
Le lendemain, Mme Gervaisais attendait son frère avec une préoccupation inquiète.
Il arriva à une heure, et s’asseyant sur le canapé, à la place qu’elle lui fit en ramenant contre elle sa jupe étroite, il toucha le bois du dossier, et lui dit :
« C’est bien dur, cela… pour votre pauvre dos, ma sœur ?
— J’y suis faite.
— Et ce carreau sous les pieds… ces meubles… Vous aimiez tant votre joli salon de France…
— C’est vrai… Mais il y a de grands changements en moi… »
Il se fit un silence entre le frère et la sœur.
Le frère reprit :
« Vous ne voyez plus M. de Rayneval ?
— Non.
— Vous ne voyez plus M. Flamen de Gerbois ?
— On me l’a défendu.
— Vous ne voyez plus personne ?
— Plus personne.
— Votre robe est bien vieille, chère sœur…
— Elle me suffit.
— Mais où passe donc votre fortune, votre argent ? »
Et la voix du frère commença à s’animer.
« Qu’en faites-vous, dites-moi ?
— Mon argent ? »
Et Mme Gervaisais se redressa dans un mouvement de hautaine impatience.
« Vous voulez le savoir ? Eh bien !… je le donne aux prêtres… aux pauvres… » fit-elle en se reprenant.
Il y eut un second silence plus profond que le premier.
Ce fut le frère qui le rompit :
« Jeanne… autrefois vous étiez ma sœur… Vous avez été presque ma mère… Aujourd’hui que nous nous revoyons… Nous nous disions tu, il me semble, dans ce temps-là…
— Mais je t’assure que j’ai un grand plaisir à te revoir…
— Combien de temps sans m’écrire !… toi qui m’écrivais toutes les semaines…
— Je ne sais plus… dit la sœur en baissant la tête, il y a longtemps… Pardonne-moi… Mais ce que je t’aurais écrit… dans les idées où j’étais… j’ai craint…
— Ç’aurait été toujours quelque chose de toi, au moins !… Ah ! ton séjour d’ici !…
— Voilà… on t’a écrit de Rome… M. Flamen de Gerbois… que sais-je ? peut-être Honorine… On t’aura donné des préventions…
— Des préventions ? – Et se levant : – Des Préventions ! Mais il n’y a qu’à te voir, qu’à t’entendre, pauvre chère sœur !… Voyons, est-ce que tu ne viens pas de me dire que tu as rompu avec toutes tes amitiés ? »
Et se mettant à marcher, du canapé à la fenêtre, dans une promenade qui revenait toujours sur elle, il lui jetait par saccades, à chaque fois qu’il la retrouvait devant lui, des phrases brisées : Mme Gervaisais, immobile, ne répondait pas une syllabe.
« Rien que ta voix à Honorine… Ce que tu dois être pour elle !… Ton accueil, à moi, hier !… N’être plus attachée à rien sur la terre… Parents, famille, amis… rien, ne plus rien aimer !… Ton fils ?… Es-tu seulement encore mère ?… Tu devrais l’être deux fois cependant, avec l’enfant que tu as !… Eh bien ! non ; c’est ça, ton fils, ce petit malheureux !… Les petits pauvres qui ont des mères ont plus de bonheur que lui !… Ton enfant ? Mais tu ne lui donnes pas seulement de quoi manger, à ton enfant !
— Vas-tu me dire que je le laisse mourir de faim ?
— Oui !… Mais tu n’as donc pas d’yeux pour le voir ? Regarde-le-moi donc, sacré nom de Dieu !… Regarde-moi ce visage… ces boutons… Car il est galeux, ton enfant !… Il est ladre, ton fils !.. Et de quoi ? je vais te le dire… de la charcuterie dont ta bonne fait, à la cuisine, la charité à sa faim ! »
Les yeux de Mme Gervaisais s’étaient ouverts, comme si, tout à coup, la vue des choses de la terre et son fils rentraient dans son regard épouvanté. Elle se précipita sur l’enfant, lui jeta deux bras de douleur autour du cou, l’embrassa sur ses boutons, et longtemps elle le mouilla de ses larmes, l’agita de ses sanglots.
Son frère la laissa pleurer ; puis d’une voix qui s’éleva avec une autorité tendre et ferme, il lui dit : « Jeanne, le climat de Rome n’est pas bon pour toi… Les quatre années que tu viens d’y passer n’ont apporté aucun mieux à ta santé… Dans quinze jours, ma mission ici sera terminée… Dans quinze jours, nous partirons. Je te ramènerai en France… tu viendras passer avec moi l’hiver en Algérie… Demain, je te conduirai chez une marchande de modes qui t’habillera comme il convient à ma sœur d’être habillée… et dans quelques jours tu feras, à mon bras, une visite à tes anciens amis… qui auront tous plaisir à te revoir… »
Mme Gervaisais l’écoutait avec l’air d’une femme comprenant à peine. Quand il eut fini de parler, d’un signe de main, elle lui demanda de la laisser à elle-même.
Le frère avait repris sa marche agitée, à grands pas. Il attendait, anxieux, ce qui allait sortir de ce cœur, de cette tête, impatient et peureux de cette première parole de la malheureuse, contre laquelle il ne se sentait plus le courage de l’indignation. Et l’enfant, ainsi qu’un enfant oublié entre le mari et la femme dans une scène tragique de ménage, promenait, de l’officier à sa mère, une curiosité étonnée.
Elle se trouvait au bout de ses dernières forces. Elle se sentait incapable de porter plus loin la croix qui l’écrasait. À la fin, elle cédait à l’affaissement de toutes ses énergies physiques et morales. Sa vie n’en pouvait plus. La mort avait trop tardé et ne l’avait pas prise à son heure. Depuis un mois elle se débattait dans l’effort et l’impuissance de vouloir. Ce qui venait de tomber dans le lâche néant de son âme, l’arrivée foudroyante de ce frère, de ce revenant de la famille dans son existence, ce crime contre son fils qu’il avait jeté à sa face de mère, ce fut comme un choc suprême, sous lequel, brisée en dedans, s’écroula la femme qu’avait faite Rome.
Le quart d’heure passé, relevant la tête : – « Je ferai ce que vous désirez, mon frère, dit lentement Mme Gervaisais, tout ce que vous désirez. Je ne vous demande qu’une chose, avant mon départ… – et elle s’arrêta un moment, – je vous demande de me laisser recevoir la bénédiction du Pape avec mon enfant… » Son frère la serra dans ses bras.
« À demain, Georges ! » Et d’elle-même elle l’embrassa une seconde fois.
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