Chapitre 109
Mme Gervaisais n’apporta ni difficulté, ni retard, ni tergiversation, ni mauvaise grâce à faire ce qu’elle avait promis à son frère. Et Honorine fut toute surprise, quand on vint essayer la robe, les effets commandés, de quelques observations de sa maîtresse qui semblaient un retour de son goût parisien.
Elle alla, conduite par son frère, chez l’ambassadeur de France, chez M. Flamen de Gerbois, chez la princesse Liverani. Elle revit ses anciennes connaissances avec l’aisance d’une personne qui les aurait quittées la veille ; elle se montra sans embarras, parla de choses du monde, fut aimable, gracieuse, et laissa à ceux qu’elle visita l’impression de retrouver, avec son charme d’autrefois, la Française sur laquelle couraient, dans la société romaine, des bruits de folie religieuse. Elle envoya son fils chez le docteur Monterone – quant à reprendre le docteur pour elle, elle y montra une répugnance que son frère ne crut pas devoir combattre.
Les jours suivants, il l’emmena dans des promenades, de petites excursions, des dîners aux hôtels, tâchant de la délivrer de son passé, cherchant à la tenir toute la journée avec lui dans une légèreté de distraction. Elle s’abandonnait sans résistance à ce qu’il désirait, le remerciait d’être bon et gai comme il l’était, souriant quelquefois à son rire, laissant tomber de temps en temps une parole sérieuse ou savante sur ce qu’ils regardaient ensemble, un regret sur une ruine, une pensée de convalescente. Cependant le frère croyait apercevoir, sous ce qu’elle laissait paraître, un sourd travail pour se ressaisir, un pénible et continuel effort à se soulever d’une sorte de stupeur, d’un sommeil de fatigue, d’un accablement mortel. Il y avait surtout des moments où, après les visites qu’il lui faisait faire, le masque d’animation de la vie se détachait et glissait subitement de sa figure ; et souvent, quand il l’avait devant lui en voiture, il lui voyait des absences où elle paraissait ne plus être ni à lui ni à elle.
Singulier phénomène de cette nature de femme : tant qu’elle avait vécu sous la dure direction du Trinitaire, tant qu’elle avait été meurtrie, frappée, battue par une règle de fer, tant qu’elle avait saigné sous la pénitence, tant que son moral avait eu la flagellante excitation du sacrifice, son pauvre être, fatigué, usé, épuisé par le mal, avait pu rester debout, se porter, aller toujours ; il avait pu s’entraîner à des tâches impossibles, au-dessus de ses forces, comme le misérable animal étique et surmené, n’ayant plus que le souffle, et qu’enlève encore le coup de fouet. Maintenant, elle sentait toute puissance vitale lui manquer, la quitter, une immense faiblesse venir à son physique sans ressort ; et elle s’enfonçait dans une prostration qu’elle avait de jour en jour plus de peine à surmonter.
Pourtant la malheureuse faisait bien tout ce qu’elle pouvait pour avoir l’air vivant, presque heureux avec les siens, avec son Pierre-Charles qu’elle ne pouvait plus quitter, et qu’il lui fallait toujours là. Elle en avait besoin à son réveil, et dans ces matinées paresseuses et traînantes des malades, pendant ces courts ensommeillements qui jouissent, les yeux fermés, d’une présence aimée, elle voulait l’avoir près d’elle sur son lit, sur ses pieds. Dans la calèche, elle aimait ses mains dans les siennes, le contact de ce petit corps sur lequel elle penchait le sien, le serrant jalousement contre son flanc, dans son châle, respirant l’air de sa bouche, la vie de ses yeux maintenant sans tristesse, et où la mère voyait remonter le beau sourire intelligent du cœur de son enfant.
Son ton avait changé avec Honorine : dans la façon dont elle lui parlait, il y avait une excuse attendrie, une indirecte demande de pardon. Honorine, tout heureuse, préparait joyeusement le départ, la fuite de cette ville de malheur, ravie et transportée de l’idée de s’en aller, tourbillonnant dans les pièces, fouillant les tiroirs, pliant, rangeant, déménageant, emplissant d’avance les malles et les caisses, un peu étonnée seulement de l’espèce de froideur de sa maîtresse quand elle lui demandait des instructions pour emballer quelque chose, et qu’elle l’entendait lui répondre :
« Oui, c’est vrai… Nous partons… »
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