Chapitre 12
Une grande tâche l’avait d’ailleurs, au début de sa vie, grandie et mûrie.
Sa mère était morte en couches, donnant le jour à un frère dont elle était l’aînée de huit ans. Toute petite, elle se fit, du plus petit qu’elle, la berceuse, la petite mère. Puis, lorsque ce frère eut grandi, il vint à la studieuse jeune fille qu’elle était déjà l’ambition d’être la maîtresse de son éducation, d’élever et de former cette naissante intelligence avec ce que les leçons de femme ont d’adresse persuasive, de douce insinuation, de tendre autorité. Elle rêvait de créer dans ce frère aimé un homme selon l’idéal qu’elle s’en faisait, et chez lequel elle trouverait plus tard la sympathie d’une pensée à l’unisson et presque jumelle de la sienne. Elle se vouait donc à ses études avec l’orgueil de tout son cœur. Le collège n’avait point interrompu cette direction. Les jours de sortie ne suffisaient pas aux causeries, aux épanchements, à la communion des idées entre la sœur et le frère. Deux ou trois lettres par semaine, écrites pendant une récréation ou une veillée, venaient consulter la sœur, qui s’était mise de son côté à faire, année par année, les classes du collégien, apprenant tout ce qu’il apprenait et se faisant le répétiteur patient de ses leçons, de ses devoirs, de ses compositions.
Arrivait l’heure inquiète et critique où, chez le jeune homme, la foi de l’enfant, dont la première communion s’efface, entrait en lutte avec ses premiers doutes : le frère exposait son âme à cette sœur qui était pour lui plus qu’une sœur, comme une mère, un ami et un confesseur. À ces confidences venues à elle, sans qu’elle les eût sollicitées, la jeune fille répondait franchement par la communication de notes, de recherches, un long travail dont elle sortait, et qui rejetait absolument le surnaturel, tout en gardant un respect de femme pour la personne du Christ. À la suite elle lui traçait un plan de lectures, d’études philosophiques, éclaircies par des résumés, des analyses, les points de repère d’une pensée libre jalonnant, pour la pensée qui la suit, le chemin d’une religion du Beau, du Vrai, du Bien.
Dès lors, de la sœur au frère, du maître au disciple, ce fut un continuel échange, un entretien presque non interrompu de leurs deux esprits affranchis, causant familièrement de l’Infini, de la Réalité supérieure, unique source de toute existence et de toute causalité : originales causeries, se croisant d’abord entre une salle d’étude de l’École polytechnique et une petite chambre aux rideaux frais de la rue du Helder ; plus tard entre le dernier bivouac français du Sahara arabe, El Hadjira, l’oasis à vingt lieues de Tougourt, et le boudoir de la Parisienne mariée ; se rencontrant maintenant, sur le chemin de la mer, de Rome à Oran où venait d’être envoyé le frère de Mme Gervaisais, nommé, à la suite de la campagne de Crimée, lieutenant-colonel d’artillerie.
C’était à ce frère que Mme Gervaisais écrivait de Rome :
· · ·
« … Je revenais en voiture par le Corso : c’était quelques jours après mon arrivée. Je m’étonnais de voir toutes les fenêtres, tous les balcons, avec des tentures rouges bordées d’or, d’anciennes tapisseries aux façades des palais, du monde plein la rue qui semblait attendre. « La procession ! » me dit mon cocher ; et il rangea sa voiture sur la place Trajane. De là, je regarde… Attends un peu que je me rappelle tout le défilé : d’abord des baïonnettes… – ici force armée précède Dieu ; puis des lustres allumés dans du soleil, puis une grande, très grande bannière, brodée et peinte, où des gouttes de sang pleuraient sur une face de Christ, et qui s’avançait entre deux lignes de pénitents blancs, au camail bleu, d’autres bannières encore au milieu de majordomes tout galonnés d’armoiries et de files interminables de prêtres noirs avec des cierges ; après cela, une énorme croix noueuse, un gros arbre de fosse à ours, que tenait en équilibre contre son ventre un Hercule de confrérie, geignant et suant ; sous un dais, entre des prélats d’or et de soie, l’eucharistie encensée par un enfant en costume d’ange ; enfin, fermant la marche, la grande pièce montée de la cérémonie, une chapelle tout entière, un autel où brillait le métal d’un cœur de fer-blanc percé de sept épées, – une machine que des cordes et les épaules de seize hommes – ils étaient seize, j’ai compté – avaient peine à soutenir et à maintenir. Et la musique, à toutes les stations de la longue et lente procession ! Si tu savais ! une vraie musique de foire, des fanfares et des aubades à la Croix, où dominait la grosse caisse ! Et l’émerveillement qui suivait, l’enivrement fanatisé, et les cris, et la foi de cette populace d’âmes !… Comment te dire toutes ces choses ? Il faudrait une autre plume que celle de ta sœur…
« Tu aurais peut-être ri devant cette dérisoire et barbare ovation ; moi, je ne sais pourquoi, je n’ai pas ri. À mesure que cela marchait, une tristesse de dégoût me prenait, me serrait le cœur. L’image que nous nous sommes faite à nous d’un Dieu était si peu celle-là, n’est-ce pas, ami ? Je me disais : c’est pourtant la foi de la civilisation ; et je ne voyais qu’une sauvage et toute brute idolâtrie d’Orient, un peu de la ruée de l’Inde sous une idole de Jaggernat ! J’étais atteinte, touchée, humiliée au plus profond de moi par cette extériorité et cette grossièreté figuratives, par ce symbolisme outrageusement humain. Impression bizarre, confuse, mais sincère et poignante, je t’assure. Je souffrais de cette scandaleuse dégradation d’un culte qui me paraissait profaner des croyances que ma vie a quittées, mais que je n’ai jamais aimé à voir outrager. Ce qui se passait devant moi, et ce qui eût dû me laisser indifférente ou simplement curieuse, me faisait souffrir, sans que je pusse bien clairement m’expliquer cette souffrance. En y réfléchissant, je pense maintenant que j’étais blessée dans le sentiment élevé, délicat et pudique, que toute intelligence distinguée se forme de la conception des rapports de la créature avec un créateur. Enfin, quoi que ce fût, en revenant par le Corso vide, j’ai roulé beaucoup d’idées là-dessus, me demandant s’il fallait dans ce pays-ci – et peut-être partout – tant de matérialité, tant de spectacle, tant de réalité basse, tant d’efforts de muscles d’hommes, pour faire ce qu’on appelle une religion !
· · ·
« De temps en temps il me tombe entre les mains un journal catholique sur lequel je jette les yeux. On nous y traite sans politesse. L’autre jour, j’y ai lu que les libres-penseurs et les philosophes avaient eu pour progenitori les orangs-outangs… »
q