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Chapitre 13

C’était l’habitude de l’enfant, après le déjeuner, de prendre sa mère par la taille, de l’entraîner au piano, et avec la supplication de son visage et de ses mains tendres, il l’asseyait presque de force sur le tabouret. Puis, tout serré contre elle, la tête penchée et reposante entre l’épaule et la joue maternelles, il écoutait, suivant le mouvement du corps aimé, et recevant en lui la musique des doigts de sa mère sur l’instrument sonore.

« Encore ? Tu veux que je joue encore ? »

L’enfant répondait « oui » du menton et des yeux au baiser que sa mère retournait sur lui. Toujours embarrassé de parler, honteux des mots brisés et estropiés qui lui sortaient de la bouche, il tâchait de tout dire par tout ce qu’il faisait dire à sa physionomie vive, à son ardent et mobile regard, à la mimique de sa sensibilité ; et ses impressions, ses désirs, ses demandes, les secrets de sa secrète petite existence étouffée, allaient à sa mère en gestes attoucheurs et caressants, remontant le long de son bras, vers son cou, avec de petits serrements pressés, une espèce de pianotage, errant et expressif, promené sur elle.

« Parle donc, mon paresseux chéri… » lui répétait sa mère ; mais elle avait presque aussitôt la bouche de l’enfant sur la sienne ; et elle se remettait à battre les touches mélancoliquement.

Pierre-Charles était né d’une couche violente, d’une couche où les fers l’avaient tiré à la vie et où son délicat petit crâne avait été froissé et comprimé par l’instrument brutal. À l’âge où les enfants parlent et où les mères attendent, sa malheureuse mère avait eu l’imprévue douleur de ne point entendre la parole des autres enfants monter aux lèvres de cette petite figure d’intelligence : celle de son fils était si embrouillée, si difficile, si peu formulée et compréhensible, qu’elle fut longtemps à aimer encore mieux qu’il ne parlât pas quand les étrangers étaient là. Elle attendait encore, croyant au temps, à une crise, à la vague Providence, plus souvent désespérées, le voyant pour toujours ainsi.

Et cependant son fils, dans l’atrophiement de son cerveau et de sa langue, montrait, en grandissant, une faculté, un sens rare et unique, un véritable génie musical d’enfant, une précocité de prodige pour saisir, comprendre, retenir, goûter, savourer ce qu’il entendait. La musique devenait sa passion, le plaisir, l’intérêt, l’expansion de sa vie rétrécie et incomplète ; et avant de l’emmener en Italie, la plus grande joie que la mère pouvait donner à l’enfant, joie qu’il attendait dans la fièvre, c’était de le mener, tous les mardis, à l’Opéra. Le lendemain, Pierre-Charles passait obstinément sa journée entière, enfermé dans le cabinet aux robes, à tambouriner sur les vitres tous les grands morceaux de la veille.

La musique et un cœur, – c’était tout cet enfant, un cœur où semblait avoir reflué, l’élargissant, ce qui lui manquait de tous les autres côtés. À aimer, il mettait de la joie et du bonheur, des finesses et des délicatesses inattendues, une affectuosité inventive, un art adorable de la caresse. Il avait un instinct exquis, l’intelligence innée des malheureux, comme lui, pour reconnaître l’affection des gens ; et quand, par la fenêtre, il voyait arriver une personne qu’il sentait bonne et aimable, courant à son coup de sonnette, il se donnait à elle, dès l’antichambre, dans un accès fiévreux de gaieté, sautant sur ses deux pieds comme un petit fou, s’essoufflant à dire : « Pierre-Charles content ! content ! content !… » Puis s’accrochant d’une main chaude à la main de la dame ou du monsieur, il ouvrait le salon de sa mère, restait les yeux heureux, rapproché, sur un coussin par terre, du visiteur ou de la visiteuse, suivant les mots pendant qu’on causait. Quand on se levait, il ne voulait pas laisser partir la visite, la retenant, s’y cramponnant, se mettant, avec une petite force de désespoir, devant le départ pour l’empêcher. Il percevait autour de lui le beau ou le vilain temps de l’âme des gens, quand ces gens lui étaient amis, sympathiques et chers ; tristes, il les enveloppait de son effusion muette, leur donnait des regards doux, levait sur eux une espèce d’interrogation qui paraissait les comprendre. Les impressions les plus passagères, les plus fugitives sur la figure de sa mère, sur celle d’Honorine, il les saisissait ; et elles se grossissaient chez lui en un bonheur ou en un chagrin. Et telle était l’impressionnabilité de ce petit être que sa mère, oubliant un moment de retenir, en lui parlant, la plus légère note d’impatience ou d’irritation, voyait aussitôt des larmes rouler dans les yeux du pauvre enfant de trop de cœur.

Aimant des personnes, il était aimant des objets mêmes d’où lui venaient son plaisir, son amusement, sa récréation : il embrassait les jouets avec lesquels il venait de jouer.

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