Chapitre 14
Une après-midi de la fin d’avril, en passant contre la fontaine Pauline et les trois torrents versant l’eau Trajane avec le bruit de cataractes, sur la plate-forme de cette rampe qui descend en tournoyant l’ancien Janicule, et où cheminent lentement des capucins et des ânes chargés d’herbages, Mme Gervaisais fit arrêter sa voiture devant cette grande Rome, répandue, éparse, au bas du mont, sous un éclairage étrange.
Dans un jour voilé de cinq heures, sous un lourd et pesant nuage violet, crêté de blanc, elle avait à sa gauche, au-delà du fort Saint-Ange, les lignes d’une campagne verdoyante avec la levée de deux mamelons, pareils à des tumulus de peuples enterrés ; à droite, par-dessus le Palatin, le bleu sourd des collines où se cache Albano ; et devant elle toute la plaine bâtie, l’infinie étendue de Rome, un chaos et un univers de pierre, un entassement, une mêlée, une confusion, une superposition de maisons, de palais, d’églises, une forêt d’architectures, d’où se levaient des cimes, des campaniles, des coupoles, des colonnes, des statues, des bras de ruines désespérés dans l’air, des aiguilles d’obélisques, des Césars de bronze, des pointes d’épées d’anges, noires sur le ciel.
Vaste panorama en amphithéâtre que cette capitale de Dieu, portée et étagée sur ses sept collines, et montant, par des escaliers de monuments et des assises de temples, à ces belles lignes acropoliennes qui l’arrêtent, la profilent et la font trôner sur l’horizon !
Une solennité immobile et muette, une grandeur de mort, un repos pétrifié, le sommeil d’une ville endormie par une puissance magique ou vidée par une peste, pesait sur la cité sans vie, aux fenêtres vides, aux cheminées sans fumée, au silence sans bruit d’activité ni d’industrie, où rien ne tombait qu’un tintement de cloche, espacé de minute en minute. Mais c’était le ciel surtout qui donnait à tout une apparence éteinte par une lumière grise et terne d’éclipse, empoussiérant le mousseux des toits, le fruste des murs, enveloppant une Rome jaune et blafarde d’un ton qui rappelait à Mme Gervaisais des tableaux d’Afrique, des paysages étouffés sous une nuée de désert.
De sa voiture arrêtée elle regardait, quand une voiture la croisa. Un homme en descendit, vint à elle, et avec un geste d’affectueux étonnement :
« Vous, madame !… Vous ? à Rome !…Et pas un mot à l’hôtel Colonna ?… J’aurais eu l’honneur de me présenter chez vous…
— Mon cher ambassadeur, je suis arrivée si malade, si souffrante, que je n’ai vu encore personne. Je voulais prendre un peu l’air du pays… me donner le temps de me reconnaître avant de faire mes visites… et croyez bien que ma première était destinée à Mme de Rayneval… »
M. de Rayneval s’inclina.
« Vous demeurez ?
— Place d’Espagne, au coin de la rue delle Carrozze.
— Mais c’est une sorte de courage d’être sortie, pour vous, aujourd’hui ?… Nous avons un affreux sirocco… »
Et il montra le nuage gris étendu sur la ville.
« Ah ! c’est le sirocco ? C’est cela que je me sentais depuis ce matin… une détente, une espèce de malaise général…
— Eh bien ! madame, permettez-moi de vous donner le conseil de rentrer… Moi-même, tout vieux Romain que je commence à me faire, – et il sourit, – le vilain « vent de plomb », comme l’appelait déjà Horace, m’éprouve toujours… »
Et tournant les yeux sur Pierre-Charles : « Je me rappelais votre enfant, de Paris… Mais il est encore plus beau…
— Adieu, au revoir, mon cher ambassadeur. Mes plus affectueuses amitiés à Mme de Rayneval… »
Et la voiture se mit à redescendre, au petit pas des chevaux, les pentes du Montorio.
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