Chapitre 15
Le lendemain, la volonté de son corps lui manqua pour sortir, et elle demeura, toute la journée, étendue et lâche sur son canapé. Le jour suivant, plus accablée, tourmentée et suppliée par Honorine, elle se décida à faire appeler le médecin que recommandait M. Andral aux femmes qu’il envoyait à Rome, et qu’elle avait, de jour en jour, tardé à voir avec le paresseux « Demain », que se répètent les malades.
Ce médecin était le fameux docteur des étrangers, le seul qui eût le droit de dire : « Favorisca il polso », aux pudiques Anglaises de la place d’Espagne, le libéral, le député révolutionnaire de 48, le visiteur de Vienne, de Londres, de Paris, le savant, l’antiquaire, l’amateur et le brocanteur de statues et de tableaux, le conteur d’anecdotes, le sautillant bavard, le fin Romain laissant tomber au bout de tout ce qu’il ordonnait, de tout ce qu’il racontait, de tout ce dont il gémissait, ce refrain éternel de la philosophie et de la patience de son pays : « Que voulez-vous ? nous sommes sous les prêtres ! » une phrase qu’il fallait lui entendre dire en italien : « Che volete ? siamo sotte i preti ! »
Il arriva, ne s’assit pas, et tout en parlant à la malade d’une superbe coltellata qu’il venait de soigner à l’hôpital de la Consolation, du Vatican, du peintre Camuccini, du tribut que les étrangers payent au climat, du temps indiavolato qu’il faisait depuis quelques jours, et encore de mille autres choses, il lui tira de la veine, sans presque qu’elle s’en aperçût, un peu de sang.
Cependant, ce malaise avec lequel badinait le docteur Monterone – c’était son nom – fut plus grave qu’il ne l’avait cru. Il fallut saigner Mme Gervaisais encore deux ou trois fois. Pendant quelques jours elle donna à Honorine de sérieuses inquiétudes. Et quand elle fut rétablie, elle garda près de deux ou trois mois une grande faiblesse.
Le long des premiers jours anxieux, Pierre-Charles restait comme une pierre, assis sur sa chaise basse, au pied du lit de sa mère, les yeux sur les siens. Grognant quand Honorine venait le chercher pour le faire manger ou le coucher, il passait là toutes les heures, à la même place, avec le même regard long d’attachement et de cette tendresse triste, étonnée, qu’ont les enfants à voir souffrir.
« Eh bien, Honorine, disait Mme Gervaisais un des premiers soirs de sa convalescence, qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans la maison ? S’est-on un peu intéressé à ma maladie ?
— Oh ! oui, madame… surtout les bonnes dames ! d’ici… Même Madame leur ferait bien plaisir de les recevoir quand elle se sentira assez forte… On a aussi envoyé de l’ambassade, presque tous les jours, savoir des nouvelles de Madame… Ah ! il est venu aussi très souvent un monsieur… un monsieur… un auditeur de… de…
— De Rote… Ah ! oui, ce bon Flamen… Il ne m’a pas oubliée… je ne lui avais pas seulement annoncé mon arrivée… »
Il y eut un court, silence.
« Et lui… madame… reprit Honorine en désignant l’enfant, Madame ne sait pas ce qu’il faisait pendant les maux de Madame ? Eh bien ! tous les jours, le matin, il prenait une feuille de papier sur le bureau de Madame… Et puis il gribouillait… Et puis il fallait que je mette une enveloppe… Et puis il posait dessus un tas de pains à cacheter, pour faire les timbres de poste, comme sur les lettres de France qu’il voit à Madame… Et puis… mais, vrai, madame !… il fallait que j’écrive sur l’adresse : Au bon Dieu… Et il n’avait pas de cesse que j’aille la jeter à la boîte, sur la place… Il regardait par la fenêtre… J’étais obligée de faire semblant… Oui, madame… il écrivait au bon Dieu pour lui demander de ne pas faire mourir sa maman !… Ah ! le bien-aimé !… Les autres ne veulent pas voir… Mais c’est qu’il a joliment de l’esprit, au fond ! »
L’enfant écoutait Honorine, les yeux inquiets, la tête avancée pour mieux entendre, timide et confus, peureusement attentif, comme toutes les fois qu’on parlait de lui… Mme Gervaisais lui ouvrit ses deux bras, et le serrant nerveusement sur sa poitrine, elle laissa tomber sur sa tête deux larmes, lentes à couler.
Elle pensa à ce pauvre ange, si elle était morte et s’il ne l’avait plus ! Enfant de douleur, mal et à moitié né, que deviendrait-il seul et sans mère, ce doux être de souffrance et de tendresse, fait uniquement pour aimer et être aimé, n’ayant guère pour s’exprimer que des larmes et des baisers ? Et comment pourrait-il vivre, ce malheureux petit martyr d’amour ? L’idée des souffrances, du supplice, qui attendaient l’innocente âme infirme, désarmée de toutes les intelligences et de toutes les défenses des autres, la frappa d’une épouvante subite et lui fit faire un grand retour sur elle-même : elle se redressa dans une volonté, presque un serment de ne pas mourir ; elle ne s’en reconnaissait plus le droit. Elle était de ces mères qui ne doivent pas déserter, et auxquelles un semblable enfant commande de vivre et de durer.
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