Chapitre 16
Quand Mme Gervaisais se trouva tout à fait rétablie, l’été était déjà trop avancé pour qu’elle allât à la campagne et louât une maison à Frascati ou à Tivoli. Elle reprit son ancienne vie, plus casanière et plus retirée, enfoncée dans l’ombre de sa chambre, dans la demi-obscurité reposante de ses persiennes fermées. Elle ne sortait guère que le soir, au soleil couché. Elle faisait prendre à sa voiture la file du défilé au pas parcourant le Corso, du Pincio au palais de Venise, et du palais de Venise au Pincio, lentement traînée, avec son enfant somnolent contre elle ; elle revivait dans le mouvement des chevaux, des équipages, des toilettes. Et l’alanguissement d’un reste de faiblesse, les flottantes songeries d’une tête un peu ébranlée, d’une imagination relevant de maladie, la faisaient s’abandonner au charme singulièrement poétique, doucement mélancolique, du crépuscule italien, cette paresseuse venue de la nuit plus longue à venir de l’obscurité que dans les ciels du Nord. Au-dessus de sa tête, le bleu se décolorait, devenait comme le nocturne azur blême d’un glacier. Autour d’elle, une apparence d’évanouissement, le pâlissement d’une mort humaine s’étendait sur les couleurs des choses, sur l’orangé de la pierre, le rouge de la brique. Une lumière d’une inexprimable teinte expirante, d’une clarté d’aube de lune, semblait être la lumière angélique de l’Ave Maria. Un reflet éteint de ce ciel passait sur les visages, qui n’étaient plus les visages de la journée, enveloppait les petites processions d’orphelins, pareils à des fantômes de petits curés tout blancs, dont le bas de soutane traînait déjà et se perdait dans le bleuissement montant du pavé, de la rue, des marches de palais. Des deux côtés du Corso s’effaçaient les monuments, les maisons, les promeneurs qui s’enfonçaient et se perdaient dans du mystère. Heure de Rome presque fantastique, où l’on dirait que la réalité se retire de tout, que la vie s’évapore, que les pensées n’ont plus où reposer et perdent terre, que les visions commencent à s’approcher de l’âme comme des yeux… Et la longue promenade continuant, Mme Gervaisais avait l’impression de la finir dans un rêve traversé du zigzag de petites chauves-souris.
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