Chapitre 17
L’août brûlant, ce mois si redouté à Rome qu’à son approche, les garçons de café remercient le pourboire avec le souhait « d’un bon mois d’août », Mme Gervaisais le passait sans trop souffrir, ni s’ennuyer, distraite de la monotonie d’une complète réclusion, et reposée de ses lectures par les visites journalières de deux hommes : son médecin, qui s’oubliait chez elle, invariablement, à bavarder pendant deux heures, et un vieil ami de France, non moins assidu et non moins long dans ses visites.
Le docteur Monterone continuait à avoir avec elle l’amusant d’une de ces conversations décousues, mimées, pasquinantes, mettant sur les lèvres du scepticisme romain une si profonde ironie bouffe. Sur une nouvelle, un bruit du jour, un mot, il partait :
« Le Page rouge… disait-il. Eh bien ! oui, le Pape rouge, c’est comme cela qu’on l’appelle ici… »
Et sa parole se mettait à couler intarissable.
« Ah ! vous ne saviez pas ? Nous avons trois Papes à Rome : le Pape blanc, qui est notre Très Vénéré Saint-Père ; le Pape noir, qui est le général des jésuites ; et le Pape rouge, qui est Monseigneur le cardinal Antonelli… Ah ! ah ! voilà qu’il me revient ce qu’il me racontait l’autre jour, une histoire de sa jeunesse… Un jour, en se promenant au Vatican… il n’était pas le Monseigneur d’aujourd’hui… il se trouva devant la porte des Archives… Elle était ouverte… il entre… L’archiviste le laisse aller, se promener, regarder, ouvrir les armoires… Le lendemain, il avait une audience de Grégoire XVI. Dans la conversation avec le Saint-Père, il laisse échapper : « Saint-Père, c’est bien curieux les armoires des Archives. Mais vos carreaux sont en bien mauvais état… – Vous êtes entré !… vous êtes entré aux Archives, et vous avez regardé dans les papiers ? – Oui, Saint-Père, la porte était ouverte… – Et vous osez !… Mais vous ne savez donc pas, mon fils, que vous êtes excommunié ? – Mon Dieu ! – Rassurez-vous… je vous donne pour pénitence de remettre à vos frais tous les carreaux qui manquent… » Oh ! nos Papes, ce n’est jamais l’esprit qui leur manque. Tenez, notre Pie IX, sous son air bonhomme… il a des mots !… J’avais obtenu une audience pour un musicien qui voulait avoir la croix de Saint-Sylvestre. Savez-vous ce que le Pape lui a dit ? « Adressez-vous à mon confrère Apollon… » Et après ses séances avec Rossi… le pauvre Rossi que j’ai reçu mourant dans mes bras au palais de la chancellerie ; car c’est moi… Savez-vous ce qu’il disait, notre Saint-Père, quand son ministre avait passé la porte ? « Je viens d’entendre le professeur, il m’a fait un cours sur le possible et l’impossible. »
Et tâtant sur une table des chapelets achetés par Mme Gervaisais pour des cadeaux à envoyer en France : « De chez Mme Rosa, la célèbre coronara de la Minerve ?… Une de vos compatriotes, au fait, une Française, une femme qui possède tous les dessous de cartes du Vatican… Un gouvernement qui aurait cette femme-là dans la main, ce qu’il saurait !… » Et coupant brusquement sa phrase « … Par exemple, que nous avons un Cardinal de la dernière fournée qui passe son temps à jouer du cor de chasse… le plus secrètement qu’il peut… Ici, au fond, tout se sait… Je dînais l’autre jeudi à l’ambassade de votre nation… Il m’échappe un mot imprudent. « Oh ! ici, docteur, me dit votre ambassadeur, vous pouvez bien tout dire… je suis sûr de mes gens : la moitié appartient à la police du Gouvernement et l’autre à celle de la Révolution. » Che volete ? Nous avons ici une communauté de moines nobles : ils se plaignent tous du macaroni ; c’est vrai, on ne sait plus le faire… Et qu’est-ce qu’ils disent : – « Che volete ? siamo sotte i preti !… » Les prêtres ! les prêtres ! Dans les théâtres, à la semaine de Pâques, madame, le curé de la paroisse fait lista delle anime, le recensement des âmes… Voyez-vous cela pendant une répétition, le livre des futurs communiants sur les planches, et toute la troupe, le souffleur, l’allumeur de quinquets, les danseuses ! les danseuses qui se précipitent pour embrasser la main du curé en l’appelant : Padre curato ! Et lui leur dit, « Ne vous dérangez pas… » Il s’assied et regarde un pas de ballet… Du reste, nos danseuses à nous, ce n’est pas comme à votre Opéra… La Ferraris n’entre jamais en scène qu’après une petite invocation et un baiser à une amulette… Il y a aussi le mot de la Fuoco à laquelle on disait : « Mais comment ne tombez-vous pas sur un plancher si mal balayé ?… – Oh ! il y a des moments où il faut croire que le bon Dieu nous soutient !… » Et si désintéressées, les nôtres !… Tenez ! un mot tout frais de la semaine dernière, et dit à un jeune attaché de votre pays. Il avait ici une ballerine, et comme il s’excusait de ne lui avoir point encore fait de cadeaux, elle trouva ce mot sublime : « Si vous m’en aviez fait, je suis sûre qu’ils auraient été très beaux… » À propos, madame, on n’a pas essayé de vous faire entrer dans notre belle association des Pericolante ?… Oui, des jeunes filles et des jeunes femmes en péril ? Comment, vous n’en avez pas entendu parler ? Une institution de génie ! Une femme « pericolante » va trouver cette excellente société et lui dit : « Je n’ai pas de pain, on m’offre deux écus. » La société demande une preuve, une lettre… La femme apporte la lettre, prend les deux écus… et…
— Et elle…
— Eh bien ! elle en touche quatre ! »
Le vieil ami de France retrouvé à Rome par Mme Gervaisais, M. Flamen de Gerbois, était un tout autre homme et une tout autre compagnie. Cet ami lui apportait son intérêt ému, sa parole, la parole grave et douce d’une vie brisée, sa haute et mélancolique pensée, les accents d’un large esprit, d’une belle âme, d’une foi de tolérante charité et d’infinie bonté.
Marié en France, père de deux petites filles qu’il amenait jouer avec Pierre-Charles, la mort de sa femme qu’il adorait l’avait jeté dans les Ordres, et il exerçait depuis deux ans à Rome les fonctions d’auditeur de Rote pour la France, au Conseil du contentieux ecclésiastique, au Tribunal de jurisprudence canonique et civile, Asylum justitiae, une haute place au XVIIIe siècle, aujourd’hui tombée presque à rien, où une personnalité de valeur reste inutile et enterrée, avec le seul avenir du décanat de la Rote qui mène au cardinalat.
Gallican, attaché aux doctrines nationales et traditionnelles de l’Église de France, ancien ami de Lamennais, souvent il disait et confessait à Mme Gervaisais ses profondes tristesses et ses amertumes secrètes de tout ce qu’il voyait à Rome, dans cette cour et cette politique, aveugles comme une cour et une politique humaines, où les haines et les jalousies des uns, maîtresses de la pusillanimité des autres, ennemies de toute supériorité, avaient persécuté, pendant le siècle, tout grand esprit religieux, toute grande voix montant en chaire, les talents, les génies, les gloires mêmes promises à l’Église, contristé un Lacordaire et rejeté son éloquence à l’exil de Flavigny, repoussé le croyant de la Chesnaye à l’athéisme de sa fin.
Et c’était ainsi que parlait M. Flamen de Gerbois, regardant la malade, d’une main caressant l’enfant.
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