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Chapitre 3

Le lendemain, Mme Gervaisais entrait dans l’appartement qu’elle avait loué.
Derrière l’enfant sautant les marches, elle monta le petit escalier de marbre à carreaux noirs et blancs, éclairé de baies à jour où le soleil passait à travers des fleurs dans des pots. La porte fermée sur les porteurs, elle eut le plaisir de cette délivrance qu’on éprouve à la sortie de l’auberge, de l’hôtel, de la maison à tout le monde. Elle se livra au petit bonheur de voir défaire ses malles, de s’installer, de s’arranger, de se sentir dans un intérieur où elle allait retrouver, pour un long temps, la propriété et la douceur du chez-soi.

L’appartement était le banal appartement garni que Rome loue aux forestiers, et où se voyait pourtant le caractère du mobilier romain, surtout dans la grande pièce faisant l’angle de la rue delle Carrozze et de la place d’Espagne. Le plafond, peint en blanc, se divisait en quatre compartiments, à filets bleus et rouges, encadrant de légères arabesques qui balançaient des paniers de fleurs au bout d’un fil. Des ornements en camaïeu gris s’entrelaçaient sur le fond bleu du papier local. Le parquet disparaissait sous les bandes d’un tapis turc, rouges, jaunes, noires et blanches. Des rideaux de calicot, agités par l’air du dehors, voltigeaient aux fenêtres, sous un lambrequin de damas à effilés. Des petits canapés en bois de noyer, d’une raideur antique, se renversaient contre le mur, avec leurs petits bâtons courbes de bois noir et leur étroit dossier où s’apercevait au milieu, dans un rond, une Muse touchant de la lyre, pareille à une mauvaise médaille de marqueterie. Des chaises du même style faisaient cercle autour d’un guéridon soutenu par trois pieds tragiques, et des consoles jaunes étaient portées par des gaines d’hermès aux têtes de femme, en métal doré.

Du côté de la rue delle Carrozze, il y avait une cheminée de marbre blanc. Son étroit chambranle supportait une glace qui levait, sur deux pieds de griffon dorés, ses trois compartiments dans un triple cadre de bois de rose, que surmontait un petit entablement à balustres de cuivre : une glace du pays ayant l’air d’un vantail arraché d’un cabinet.

En face, le piano, que Mme Gervaisais avait envoyé placer dès la veille, était ouvert sous un grand tableau d’une Chronologie des Papes, brodée en noir sur canevas, dans un encadrement de clefs et de tiares, pieux ouvrage de la patience de la fille de la maison, qu’accompagnaient, accrochés de travers, des paysages de Claude Lorrain, signés du graveur Parboni.

Et par toute la chambre, sur la cheminée, sur les consoles, sur les guéridons, étaient posés, pressés, mêlés toutes sortes de menus objets, des réductions d’obélisques, des échantillons de marbre, des coupes d’albâtre, des colonnettes portant des figurines de bronze, un lion de Canova en terre cuite, des « dunkerques » étrusques : ce tas de petits morceaux de grandes choses, comme amassés par une vieille fille sur sa commode, qui semblent les joujoux et les reliques des Lares de la Bourgeoisie romaine.

Ce fut dans cette pièce que Mme Gervaisais se mit bientôt à aller d’un siège à un autre, tombant assise, avec le reste de lassitude du voyage, et demeurant penchée sur sa femme de chambre, à laquelle elle donnait ses ordres pour déplacer ou déranger ceci ou cela : elle ne se relevait que quand le geste obstiné de la main de son enfant lui montrait un objet plus haut que lui, et qu’il voulait voir, comme les touche-à-tout de son âge, en le tenant, une minute, dans ses petits doigts.

À la fin, elle alla se reposer à l’angle de la pièce, où pendait une épreuve avant la lettre de la Transfiguration, dans un renfoncement d’ombre devant lequel se croisait sur le tapis la lumière des deux fenêtres ; elle se trouva bien là, et elle crut y avoir rencontré son coin, cet endroit aimé que toute femme choisit, où elle habite pour en faire sa place d’adoption, y être heureusement et tranquillement en compagnie d’elle-même, y lire, y écrire, y rêver. Faisant son creux dans les petits coussins du canapé, les ramassant autour d’elle pour se soutenir, elle dit à Honorine d’apporter une table devant elle et de placer dessus son buvard, ses livres. Une corbeille d’osier, tressée or et blanc, était accrochée au-dessus de sa tête : elle envoya chercher des fleurs pour la remplir. Et quand le lit de son fils eut été placé dans la chambre voisine de façon que l’enfant chéri fût sous les yeux de son cœur, qu’elle pût le voir dormir par la porte ouverte, ce qu’elle respirait, ce qui l’enveloppait, la lumière riante, la pièce égayée et amusante, lui inspirèrent le mouvement de contentement que donnent aux natures maladives et nerveuses, affectées par les riens attristants des choses, l’espèce de sympathie, l’entour ami des murs, l’air heureux d’un logis où il ne paraît pas qu’on doive souffrir.

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