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Chapitre 23

Mme Gervaisais s’était trouvée l’année précédente, en arrivant de France, trop fatiguée et trop faible pour suivre à Saint-Pierre les cérémonies de Pâques. Mais à cette seconde Semaine Sainte qu’elle passait à Rome, elle eut la curiosité d’en avoir l’impression.

Le jour du Dimanche des Rameaux, elle était, avec le costume d’étiquette, la robe noire et le voile noir attaché par une marguerite d’argent, dans une de ces grandes tribunes échafaudées pour les dames, à droite et à gauche du chœur. Sa vue, allant devant elle, passait à travers des fers de hallebardes, des casques, des cimiers d’or, des panaches de crins blancs ; par-dessus les rangées de Patriarches, de Dignitaires, leurs chasubles tissées d’or ; par-dessus les files assises des Cardinaux, dont les robes coulaient en vagues somptueuses et noyaient presque, d’un flot de leurs queues, les caudataires assis à leurs pieds ; par-dessus les ambassadeurs et les diplomates en uniforme, l’état-major en costume de parade des armées de la terre, cet illustre public d’Europe souvent mêlé, dans son coudoiement, de Princes et de Rois ; et ses yeux arrivaient, tout au fond du chœur, sombrement rouge, au Pape.

La Basilique était éclairée par un jour recueilli, pieux et froid, un jour de mars, où le soleil, frappant et arrêté aux portes de bronze de l’entrée, n’allumait pas encore la gloire jaune du Saint-Esprit et son cadre de rayons dans le vitrail de la Tribune de Saint-Pierre ; un jour triste qui se teintait du violet des vastes tentures enveloppant la messe et le demi-deuil de ce dimanche, avec le deuil de la pourpre.

L’immensité de Saint-Pierre était silencieuse. On n’y entendait que le bruit des pas de la foule, pareil, sur le marbre glissant, au bruit liquide de grandes eaux qui s’y seraient écoulées. Tout à coup éclata et s’élança l’hymne du Pueri Hebrœorum, souvenir des fils de Judée, venus au-devant du Seigneur, un cantique de jeune joie, un hosanna qui déchirait l’air de notes argentines, montant et se perdant à la hauteur des voûtes, y roulant au loin, comme une criée d’enfants dans des échos de montagnes.

Au premier accent de ce chant et de son allégresse, commençait la marche, la procession éternelle et toujours recommençante de toute cette cour de l’Église allant recevoir les rameaux des mains du Saint-Père : les Cardinaux, les Patriarches, les Archevêques, les Évêques non assistants et assistants, les Abbés mitrés, les Pénitenciers, le Gouverneur de Rome, l’Auditeur de la Chambre, le Majordome, le Trésorier, les Protonotaires apostoliques participants et honoraires, le Régent de la Chancellerie, l’Auditeur des contredites, les Généraux des Ordres religieux, les quatre Conservateurs, les Auditeurs de Rote, les Clercs de la Chambre, les Votants de la signature, les Abréviateurs, les Maîtres des cérémonies, les Camériers assistants, les Camériers secrets, les Camériers ordinaires, les Camériers extra, les Avocats consistoriaux, les Écuyers, les Chantres, les Clercs et les Acolytes de la Chapelle, les Porteurs de la Virga rubea, – tout un peuple ecclésiastique et toute l’innombrable « Famille pontificale » allongeant son lent défilé comme en ces déroulements de milices chrétiennes allant cueillir au ciel la palme des élus.

Le Pape assis, offrant, aux baisers qui montaient, ses genoux couverts d’un voile brodé, sa main et son pied, distribuait à chacun la palme frisée de San Remo, avec un mouvement d’automatisme grandiose, un geste hiératique et ancien qui le faisait ressemblant, sous le dais de sa chaise, nuageux d’encens, à une statue sainte du Passé.

Merveilleuse mise en scène, admirable coup de théâtre de la liturgie, chef-d’œuvre du triomphal spectacle religieux du XVIe siècle, de son génie d’art catholique, de toutes ces grandes mains de ses artistes et de ses peintres inventant le dessin, l’ordonnance, l’arrangement, la composition et la symétrie des poses, le pyramidement des groupes, la beauté du décor vivant, étageant tous ces figurants magnifiques, en camail d’hermine, en surplis de dentelles, ruisselants de brocart et de soie, et qui portent l’or pâle de leurs palmes tremblantes sur le cramoisi des fonds, sur les harmonies et les splendeurs sourdes d’un colossal Titien !

Mme Gervaisais arrivait à cet état vague et un peu troublé de faiblesse que font dans ces cérémonies la longue lassitude, l’attention fatiguée des sens. Sa contemplation était répandue et errante, quand tout à coup elle fut secouée et réveillée par un chant, tel qu’elle n’en avait jamais entendu de pareil, une plainte où gémissait la fin du monde, une musique originale et inconnue où se mêlaient les insultes d’une tourbe furieuse, un récitatif lent et solennel d’une parole lointaine de l’histoire, une basse-taille touchant aux infinis des profondeurs de l’âme.

C’était, chanté par les trois diacres, le plain-chant dramatisé de la passion de Jésus-Christ, selon l’Évangile de saint Matthieu.

Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation, suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes de douleur, dont les ondes sonores restaient en l’air sans vouloir mourir. Et la basse faisait encore monter, descendre et remonter, dans le sourd et le voilé de sa gorge, la lamentation du Sacrifice, d’une agonie d’Homme-Dieu, modulée, soupirée avec le timbre humain.

Pendant ce chant où retentit la mort de l’auteur de toute bénédiction, l’Église ne demande pas la bénédiction ; pendant ce chant qui dit la nuit de la véritable lumière du monde, l’Église n’a pas de cierges allumés ; elle n’encense pas, elle ne répond pas : Gloria tibi, Domine.

Mme Gervaisais écoutait toujours la basse, la basse plus pénétrante, plus déchirée d’angoisse et qui semblait la voix de Jésus disant : « Mon âme se sent plongée dans la tristesse jusqu’à la mort » ; la voix de Jésus même qui fit un instant, sous les lèvres du chantre, passer à travers les poitrines le frisson de la défaillance d’un Dieu !

Et le récitatif continuait, coupé par les reprises exultantes du chœur, tout cette tempête de clameurs, le bruit caricatural, comique et féroce du peuple homicide, la joie discordante et blasphémante des foules demandant le sang d’un juste, les éclats de voix aigres au Crucifige ! et au Barabbas ! qu’écrasait la douloureuse basse sous un grand dédain résigné.

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