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Chapitre 32

Et son souvenir, devenant tout à coup pénible, allait à son mariage, à ce mariage qu’avait désiré son père, dans le pressentiment de sa fin prochaine, flatté, séduit, rassuré et consolé, en son suprême orgueil de père, par la grande position apportée à sa fille, et l’idée de la laisser, après lui, sur ce brillant théâtre d’un salon parisien qui mettrait au jour sa beauté, son esprit, son intelligence. À ce bonheur de ses derniers jours et à ce vœu près de la mort, elle s’était sacrifiée. Et elle repassait ces tristes premières années grises de son mariage, ces années vides, patientes, résignées, monotones, d’une union sans amour, sans amitié, sans estime ; ces années avec cet homme, un homme qui n’était ni bon ni mauvais, ni aimant ni égoïste, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, mais qui était nul, d’une de ces nullités que certains hauts fonctionnaires, sortis de leur bureau et de la société, trahissent et semblent débrider au foyer conjugal. Elle recomptait le temps passé, où chaque heure, une à une, lui avait révélé le secret du rien, la bêtise sans fond de cet homme, directeur d’une des quatre grandes directions de l’État, qui faisait des travaux estimables, passait pour un économiste, dirigeait un nombreux personnel, manœuvrait de gros chiffres, s’imposait à l’opinion par la hauteur de la place et l’officiel de l’importance.

La vie – toujours ! – avec cet homme, une société insupportable à son intelligence et la blessant comme d’un pénible choc physique. Pas une pensée commune, pas un mot, pas une idée de lui qui ne révoltât en elle quelque fibre délicate ou spirituelle ! Et ce moment où, malgré l’héroïsme de sa patience, son effort sur elle-même, l’orgueil qu’elle mettait à renfoncer, devant les autres, son humiliation, ce moment où, quand ce mari parlait, parlait longtemps, elle ne pouvait s’empêcher de passer la main sur son front au-dessus de ses yeux, par un geste involontaire qui avait l’air de chasser une souffrance.

Ses meilleures années encore que celles-là, les premières ! Mais celles qui suivaient, quand cet homme, ce mari devint jaloux de la supériorité, pourtant modeste et si discrète, de sa femme, jaloux avec une basse envie, jaloux avec l’amère conscience de son inégalité, avec cette haine qu’envenime le contact, le frottement journalier, le côte-à-côte du ménage, jaloux avec des colères rentrées et des rages blanches d’homme du monde !… Une persécution hypocrite, la persécution lassante, incessante, acharnée, d’un petit esprit, tous les supplices mesquins et taquins qu’invente la méchanceté des imbéciles, le martyre sous la torture de la rancune d’un sot qui lui jetait toujours, et à propos de tout, sa phrase ironique : « Vous, une femme si supérieure ! » Un mari qui se faisait l’ennemi intime de sa vie, de son repos, de sa tranquillité, de ses amitiés, de ses goûts et de ses idées, éloignait de son salon les intelligences qu’elle tâchait d’y grouper, lui infligeait le supplice, dont il savait la cruauté, de la perpétuité du tête-à-tête… Et cela pendant dix ans ! dix ans pendant lesquels elle s’était réfugiée dans la distraction sèche et la consolation austère des livres ; dix ans où, comme la Rachel de l’Écriture, elle avait crié vainement à son bourreau : « Monsieur, donnez-moi des enfants… ou j’en mourrai ! » Dix ans sans être mère ! Enfin : elle avait eu cet enfant-là…

Elle regarda son Pierre-Charles, sa sieste douce sur le canapé, le pur visage de son sommeil, arrêtant sur lui le souvenir de son tardif bonheur maternel. Et en même temps une grande tristesse lui vint sur la figure.

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