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Chapitre 33

Quelque temps, sa vie vécue la poursuivit, s’attacha à elle, la retirant de son présent. Les lectures qu’elle commençait échappaient à son attention. Un ennui d’inoccupation et d’inactivité morale la prenait, quand un jour elle secouait ce repos malsain de sa rêverie et se mettait, pour la fuir, à courir Rome avec un entraînement de force nerveuse.

Du matin au soir elle alla par les rues, les places, les carrefours, à travers les ruines, les édifices, les effets de lumière, le pittoresque des choses et des êtres, des pierres et du peuple. On la rencontrait sur la place Navone, la place ravinée par les inondations du mois d’août, encombrée d’un marché de légumes, de bric-à-brac et de bouquins, autour de ce décor de Pannini ; l’obélisque, les fleuves, les chevaux marins, les jaillissements des fontaines. On la retrouvait au Portique d’Octavie, en plein Ghetto, entre ces murs de « lombards » du moyen-âge, barrés de loquets énormes, percés de judas grillés, boutiques inquiètes de juiverie, au fumier de chiffons, picoré par des poules sautant sur des chaises dépaillées. Elle s’arrêtait devant le palazzo Farnèse, devant le temple d’Antonin le Pieux, devant ses colonnes prisonnières dans la douane, devant la masse enfumée, trouée au bas de cavernes de forges, qui fut le Théâtre de Marcellus. Elle allait partout, accueillie par une sorte d’étonnement des gens de Rome qui commençaient à reconnaître cette mère, toujours avec son enfant, à son costume, au noir éternel de sa robe à cette toilette de velours et de fourrure que Mme Gervaisais portait avec son habitude de malade frileuse ; et la forestiera, la grande dame qu’elle leur semblait être, marchant sur le pavé, paraissait une personne étrange aux préjugés romains, presque orientaux qui attachent une sorte d’originalité scandaleuse à la femme du monde sortant à pied, fût-elle la femme d’un ambassadeur.

Les trouvailles journalières de sa curiosité, ses rencontres au hasard, un palais grillagé de fer et de toiles d’araignée, l’auge d’un reste de tombe antique où collaient aux reliefs des nymphes et des tritons, des épluchures de salade, une rampe d’escalier où dormait le sommeil de statue d’un mendiant, un rien de style imprévu, le choc d’une ligne ou d’une couleur réveillaient ses anciens goûts de peintre. Elle éprouvait un continuel ravissement artistique à ce tableau mouvant : le pavé avec son animation, sa liberté et son hospitalité méridionales, les industries, les métiers, les fritureries fumantes et les cuisines en plein vent, les boutiques presque arabes, les types, les costumes, l’acquaiuolo et sa rotonde d’oranges et de citrons, le boucher blanc à l’air de sacrificateur, le plumeur de poulets, le tisseur de corbeilles de jonc sur son genou, le carrettiere di vino, aux chevaux empanachés de plumes de coq, à la guérite de peaux de bête, carillonnante de sonnettes ; la rue de Rome, la rue rousse, où soudain éclate et rit, comme le blanc d’une fleur, le blanc d’un corsage de femme, avec la transparence de son tablier sur sa jupe rose et le rouge de son collier de corail sur le brun orangé de son cou.

La chaleur, le temps que les cochers appellent tempo matto, le temps fou, et où des ondées d’une minute mouillent le pavé, presque aussitôt ressuyé et remontrant ses dés de mosaïque blanche, n’arrêtaient point ces grandes courses de Mme Gervaisais, à laquelle ne déplaisait pas l’aspect d’un vicolo s’éteignant dans le violet d’un gros nuage de pluie, et ces ciels théâtraux d’orage, avec leurs éclaircies blafardes, leurs déchirures gigantesques et tourmentées, derrière tout ce que Rome dresse de monumental en l’air.

Elle admirait avec une vivacité un peu voulue, s’excitant à admirer, se disant tout haut à elle-même : « C’est beau !… »

Les dimanches, elle prenait l’habitude de passer toute sa matinée au Campo di Fiori, la place devenue le forum de la campagne romaine, abritant, dans un étroit liséré d’ombre, contre les murs et les marches des boutiques closes, la rangée mâle des hommes debout ou assis, avec des bâtons de sept pieds, des bâtons d’Hercule, à la main ou entre leurs jambes garnies de dépouilles de mouton. Dans les fonds, quelque Albergo del Sole laissait voir la crasse d’une voûte jaune, à l’apparence de vieil or, derrière des ânes, et des bannes d’enfants que des petites filles berçaient d’un pied.

Toute la place brûlait du plein midi ; et dans la flamme de la lumière, sous la grande bande de tombola, où se lisait : Scudi mille, se groupaient, parlaient, se mêlaient, se coudoyaient d’autres hommes, vêtus de couleurs d’usure, de vert de mousse ou d’amadou : loques vermineuses que tous portaient avec des gestes lents de pasteurs arcadiens. Leurs femmes aussi étaient là, ayant comme ces yeux de chèvre qu’on aperçoit entre les feuilles de vigne, immobilisées, un panier de fougères sur la tête, dans un arrêt qui hanchait. Quelques-unes, deux à deux, marchaient, se tenant par un doigt de la main, avec un sourire qui faisait vivre un moment leur teint de cire, et mourait aussitôt. Et sous la tombée d’aplomb du soleil, la petite fontaine au milieu de la place disparaissait sous la décoration humaine, l’ornement sévère, la grandeur de repos d’un groupe assis de contadines accoudées, appuyées, dans une pose de rêverie souveraine qu’eût dessinée Michel-Ange, avec l’ombre de leur visage qui paraissait de bronze, entre l’éblouissement blanc de leur panno et de leur fichu.

Mme Gervaisais prenait là des croquis. Elle faisait même venir une de ces femmes chez elle. Et sans souci des défenses des médecins, elle commençait à en faire une étude à l’huile. Mais son esquisse n’était pas encore couverte qu’elle renvoya la paysanne, fit jeter dans un coin sa boîte et ses couleurs, surprise de se reconnaître si vite guérie d’un caprice où elle avait espéré trouver la pâture d’une passion.

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