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Chapitre 34

Il lui restait une autre Rome, la Rome morte : elle se jeta à cet intérêt nouveau ; et s’enfonçant dans la lecture des historiens, des antiquaires, des topographes, des derniers travaux de la science qui ont reconstruit, en ces temps-ci, la Rome des Rois, la Rome de la République, la Rome de l’Empire, elle allait chercher, le livre à la main, la place et le vestige des légendes et des événements. La présence des endroits lui donnait la vision des récits. Ce que rappelle une histoire, lue dans l’air de son ciel, faisait revivre à ses yeux le passé ranimé. Près du temple de la Vénus Cloacine, elle revoyait le geste de Virginius arrachant à l’étal d’un boucher le couteau qui va tuer sa fille. Le Forum redevenait pour elle le champ de Cincinnatus ; ou encore elle se figurait César y passant de ses derniers pas, pour aller de la Reggia à la Curie de Pompée.

Elle visitait les musées, les galeries, les trésors des basiliques, les villas hors les murs, les souvenirs remplissant la ville et ses faubourgs, cherchant les débris de la vie privée et familière du Romain, les détails de l’habitation, du mobilier, de la maison, les confidences des tombes montrant souvent le métier et la boutique du mort. Elle retrouvait ce peuple, elle retrouvait ses héros, ses maîtres et ses tyrans, dans ces statues et ces bustes tirés au hasard des fouilles du Panthéon ou des Gémonies, qui approchaient d’elle, comme d’une contemporaine, le défilé des monstres et des stoïques, des aïeux de la sagesse humaine et des fous furieux du pouvoir païen : la galerie des portraits de Tacite, de Salluste, de Suétone, de l’Histoire Auguste. Elle interrogeait ces figures, troublée souvent par les démentis qu’elles donnaient à la postérité, inquiète de la contradiction, du hasard et de l’injustice de ces visages, qui prêtaient à Trajan le crâne de l’imbécillité, à Néron le mensonge de la beauté morale. Elle étudiait ces fronts, les uns écrasés et aplatis sous le faix du monde, les autres ridés, sillonnés des plis de la carte de Strabon, ces physionomies tourmentées ou bien sévèrement apaisées : ici la sérénité suprême et douloureuse d’un philosophe, là une impériale majesté porcine. Et de l’expression presque moderne d’un Antonin, digne de ce surnom : le Pieux, son attention passait et tombait à ce qu’ont rangé là la succession tragique et la dispute sanglante de la pourpre en lambeaux, la descente des Empereurs bons à la pourriture, de ces Césars moulés dans du marbre corrompu, aux types extrêmes de la sensualité bestiale, au gâtisme de la Toute-Puissance !

Entre toutes ces statues, une surtout l’impressionna : c’était un César-Auguste aux cheveux en gerbes et se tressant en couronne, dans une cuirasse de l’Iliade, une draperie calme jetée sur son bras porte-sceptre, pareil à un Dieu de l’impassible commandement… Mme Gervaisais venait au Braccio nuovo pour l’admirer, au moment où le soleil lui faisait d’augustes yeux d’ombre.

Des attachements pareils, des jouissances de semblables visites aux heures favorables, lui venaient pour les ruines, les places aux colonnes fauchées, les édifices qui lèvent encore en l’air un dôme troué et des grandeurs pendantes. Des monuments l’attiraient par ce charme intime et familier, l’espèce d’amitié, comme avec des personnes, que Rome est seule à vous donner pour des lieux et des choses.

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