Chapitre 35
Au milieu de ces études, une promenade qu’elle faisait, au déclin d’un jour de mai, à la Via Appia, lui laissait un de ses plus grands souvenirs émus de l’antiquité.
Vers les sept heures, au milieu d’une murmurante harmonie, d’un susurrement universel, du recueillement las de la journée finie, elle se trouvait dans le grand champ de la plaine, vert désert de ruines héroïques que traverse encore le vol de l’aigle des Césars, semé, jonché de colonnes, de débris de temples, de lignes d’aqueducs, où se lèvent de l’ensevelissement de l’herbe à droite et à gauche, partout, à perte de vue, des morceaux de monuments et de l’Histoire mangée par la Nature. Devant elle s’étendait le spectacle de cette campagne mamelonnée, dont les creux commençaient à s’emplir d’ombres qui y cherchaient leur lit, et dont le terrain velouté et doré d’une lumière frisante, montrait, jusqu’à l’infini de ses plans déroulés, des majestés d’architectures, des arcatures renaissant de leurs brisures, des ponts victorieux, éternels et sans fin, retenant, sur leur ton orange, la chaleur tombante du jour comme une apothéose. Et derrière encore recommençaient d’autres débris, d’autres restes, d’autres arcatures, rapetissés par l’éloignement de la perspective jusqu’au fond de l’horizon, qui se perdait déjà au brouillard des montagnes du Latium, balayées et balafrées d’une nuée grise, déchirée de rose.
Elle longea le mausolée de Cécilia Metella. La Via Appia continuait. De la plaine, une brise du soir se leva, ainsi que de la pierre soulevée d’un immense tombeau. Mme Gervaisais s’enveloppa de son châle contre la fraîcheur, songeuse, rêvant, pensant à cette grande Rome où menaient des avenues de tombes, et qui plantait tout le long de ses routes, sur le pas du départ et du retour, au lieu de l’ombre de ses arbres, l’ombre de ses morts. Elle passait sur les grandes dalles, entre les petits murs recevant sur la crête une dernière lueur de soleil dans le rouge des coquelicots : autour d’elle, le paysage, les montagnes, le ciel s’éteignaient en couleurs vagues. Et lentement défilait, semblant marcher avec elle et suivre sa voiture, cette rue de sépulcres qui va toujours avec ses rotondes, ses pyramides, ses édicules, ses cippes, ses piédestaux sans statue, ses bas-reliefs frustes, ses morceaux de torse, enfoncés comme des héros coupés au ventre dans des tas de gravats sculptés, ses familles de bustes au regard de pierre usé, ses tumulus dévastés, volés de leur forme même, les colombariums éventrés, les sarcophages déserts, la prière croulée du : Dis manibus. Çà et là elle se penchait vainement pour essayer d’épeler un nom, un de ces noms de Romain qui sont une mémoire du monde. Mais les inscriptions, aux lettres tombées, étaient toujours des énigmes du néant. Tout était muet, la mort et la terre ; et dans le vaste silence pieux de la solitude et de l’oubli, elle n’entendait rien que le bruit de la faux d’un faucheur qu’elle ne voyait pas, et qui lui semblait faire le bruit de la faux invisible du Temps.
Elle retournait, elle revenait le long du pâle cimetière qui la reconduisait de chaque côté, par la campagne douteuse où se dressaient des fantômes d’oliviers. Et bientôt, entre deux murs de ténèbres, la découpure arrêtée et rigide des maisons, des bâtisses, des toits, des pins d’Italie, à travers le mystère du sourd et puissant neutre alteinte montant de la terre du pays dans l’air sans jour, elle poursuivait un chemin noir qui avait au bout, tout au bout, Rome et ses dômes, détachés, dessinés, lignés dans une nuit violette, sur une bande de ciel jaune, – du jaune d’une rose thé.
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