Chapitre 42
A quelques jours de là :
« Madame !… »
C’était Honorine accourant à la porte.
Mme Gervaisais revenait de la promenade, où ce jour-là Pierre-Charles, paresseux, n’avait pas voulu l’accompagner.
« Madame, je vous l’avais bien dit… Le voilà malade, il est malade, le pauvre petit…
— Malade ! »
Mme Gervaisais courut à la chambre de son fils et le trouva couché sur son lit.
« Tu as mal, enfant chéri ? lui dit-elle en se précipitant sur lui. Dis à ta petite mère… Où as-tu mal ?
— Pierre-Charles sait pas…
— Là, hein ?… là, dis ?… »
Et elle lui tâtait tout le corps avec ce tact d’une main de mère qui doit trouver où son enfant souffre.
« Sait pas… » répéta l’enfant dont les yeux roulaient dans leurs orbites et dont les mains se portaient machinalement à ses narines.
Elle lui toucha le front :
« Brûlant… »
Elle prit ses mains :
« Et de la fièvre… Le médecin, vite, Honorine ! » À ce mot, l’enfant eut une contraction des deux coins des lèvres, et, avec cette expression sardonique, affreuse chez un enfant, que lui donnait ce premier symptôme de son mal, il dit, les dents serrées :
« Médecin… Pierre-Charles plus lire… »
Mme Gervaisais devint très pâle, se jeta à genoux devant l’enfant, lui prit les mains, dont elle garda le pardon moite et caressant sur sa bouche jusqu’au retour d’Honorine ramenant le docteur Monterone.
Le docteur regarda l’enfant avec un certain air mécontent, murmura entre ses dents, comme s’il se consultait, le mot de convulsions, et se retournant vers la mère :
« Le petit ami n’aurait-il pas eu quelque contrariété, une fatigue cérébrale ?
— Ah ! c’est bien cela, docteur ! s’écria Mme Gervaisais. Vous me dites que je l’ai tué ?… Car c’est moi qui l’ai tué !… S’il meurt, je pourrai bien dire que c’est moi ! J’ai voulu… oh ! une idée imbécile !… qu’il fût comme les autres… Qu’est-ce que j’en avais besoin, je vous le demande ?… Est-ce qu’il n’était pas bien pour moi comme il était ?… Voyons, qu’est-ce que cela pouvait me faire que mon enfant à moi sût lire ou pas lire ? »
Et ainsi s’emportant, s’égarant dans une exaltation, un délire qui, à toutes les heures de danger de la vie de son enfant, avait approché de la folie son esprit et sa raison, elle n’écoutait pas le docteur, parlant toujours, se promenant à grands pas du lit à la fenêtre, détaillant le supplice qu’elle lui avait infligé, se répétant d’une voix de mépris :
« Une mère ! une mère ! de l’orgueil ! de l’orgueil… quand il s’agit de la vie de son enfant ! »
Puis tout à coup, immobile, le bras étendu devant elle, avec une voix, la voix involontaire et suspendue d’une femme qui dirait ce qu’elle voit dans un cauchemar, elle jeta par saccades :
« Un berceau doré… un drap blanc… un petit corps sous le drap… un gros bouquet de fleurs à la tête, une couronne blanche aux pieds… C’est cela, c’est bien cela ! »
Le docteur regarda où regardait la mère sur la place : dans le doux mystère de cette heure des morts à Rome, véritable Annonciation de la nuit, passait le convoi blanc d’un enfant.
La mère s’était retournée pour se jeter sur son fils, le sentir vivant, l’étreindre, le posséder encore. Mais devant les traits de l’enfant, déjà troublés et bouleversés, ses contractions nerveuses, elle s’arrêta net, lissa vivement de ses doigts les bandeaux de ses cheveux, et posément, comme si elle était une autre personne et une autre parole qui parlaient :
« À nous deux, maintenant, docteur ! J’ai ma tête à présent… n’ayez pas peur… toute ma tête… »
Elle disait vrai : le sang-froid lui était revenu et lui resta.
Elle le garda au milieu des soins, des remèdes, des sinapismes qu’elle faisait et qu’elle appliquait elle-même, dans une éternelle veille de toute la longueur d’une nuit, penchée sur cette maladie, la plus barbare de celles de l’enfance, des convulsions dont les accès, les redoublements et les secousses de colère semblaient vouloir déraciner la vie chez le pauvre être qu’elles tordaient.
Un moment, l’image du petit possédé de la Transfiguration la traversa de son épouvante : elle vit sa bouche à son enfant !
La crise ne cessa que le matin. Et le matin, le docteur ne put cacher à la mère les craintes d’un nouvel accès, une de ces crises de jour que semble exaspérer la lumière solaire.
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