Chapitre 47
Elle était là depuis un mois lorsqu’elle écrivit à son frère.
« … Je commence à croire, cher frère, que nous autres Occidentaux, nous apportons dans le Midi une certaine provision de force nerveuse qui s’épuise au bout de quelque temps et qu’il nous est impossible de renouveler là où nous sommes. Appelle cela comme tu voudras, c’est ce qui me fait défaut, il me semble, à présent. Je vais aussi bien que je puis aller, mieux que depuis bien des années. Je souffre moins et je suis débarrassée de la continuelle crainte anxieuse d’avoir toujours à souffrir. Honorine me voit sauvée, et je n’ai pas le courage de la désabuser. Et cependant, dans ce meilleur état de ma santé, je me sens prise d’une sorte de torpeur. Ce n’est pas physique. Je marche, je me promène. J’ai un plaisir au roulement de la voiture qui m’emporte par les délicieux environs d’ici. Je suis allante et venante, prête au mouvement, sans qu’il coûte à mon corps l’effort et l’entraînement qu’il exige d’ordinaire du malaise d’une malade. Même s’il se rencontrait quelque société ici, je te dirai que je serais presque en disposition de la voir. De ce côté je suis vaillante, tu vois. Ce qui m’est venu, c’est une immense paresse de tête, une fatigue à lire, à penser, à m’occuper sérieusement et spirituellement. Un livre me tombe de l’esprit comme il me tomberait des mains. J’ai peine à raisonner sur le peu que je lis. Les facultés, les fonctions, les décisions de mon cerveau s’engourdissent. J’ai l’impression d’un demi-sommeil, d’une flânerie flottante de mon intelligence. Par moments, la vie de mes idées me paraît s’en aller de moi, se disperser dans ce qui m’entoure, se fondre dans je ne sais quelle abêtissante contemplation… Je me demande si ce n’est pas ce pays d’ici, ce lac avec son eau immobile, cette terre avec sa muette sérénité, ce ciel et l’opiniâtre splendeur de son impassible bleu… Ah ! cette nature d’Italie, tiens ! c’est trop toujours beau, c’est beau à périr… Oh ! un peu de pluie de France !…
« Après cela, la crise par laquelle mon pauvre petit chéri a passé, a été un tel coup pour moi ! J’en suis restée comme assommée ! Si tu le voyais maintenant ! Ses yeux ont encore grandi… Une chose singulière qui m’arrive : depuis quelque temps, je sens un vide, une solitude en moi. Est-ce l’exil ? l’étranger ? l’absence ? Non, non, il ne faut pas se faire d’illusion. Ma solitude me vient bien de moi, et je ne la tire ni de mon milieu actuel ni des conditions présentes de ma vie. J’ai mon enfant, je l’aime plus que jamais ; et pourtant l’aimer et n’aimer que lui ne me remplit plus toute comme autrefois. Ici tu vas me plaisanter, je suis sûre, bâtir un roman où tu me marieras à quelque prince romain, mettre enfin ce que je te dis au compte d’un sentiment de femme tendre, amoureux… Tu te tromperais bien, cher frère : mon cœur n’en est pas du tout là. En fait d’affection humaine, il a tout ce qu’il lui faut. Et que me manque-t-il ? Pourquoi ce vide, où, quand ma pensée descend, elle a presque peur ?…
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