Chapitre 48
Après quelques promenades, Mme Gervaisais adopta, pour y passer les heures lourdes de la journée, un endroit de chère habitude, auquel la menait un court chemin sans fatigue, et abrité tout le long par la magnifique avenue de la Galerie. Il ne lui fallait que dix minutes pour passer la petite Vierge en bois de la route et arriver au bout de l’allée s’ouvrant sur une place ronde, au bas d’une église de Franciscains, une place entourée et semée de douze stations, de douze petits autels, dont quatre ou cinq se dressaient, levant sur le lac le fer et le signe de leur croix.
Au milieu, un chêne vert énorme, semblable à un oranger monstrueux, taillé en meule, laissait tomber sous lui, vers les deux heures, de sa masse arrondie et plafonnante, solide et dense, l’ombre d’une table gigantesque ; à un pied et demi de sa base, un cercle de pierre et de mousse enserrait sa terre, mettant à son tronc le siège tournant d’un banc rustique, invitant au repos de ce lieu où dormait le jour, où le soleil ne tombait que par gouttes.
De là, on pouvait embrasser tout l’horizon, pareil à un grand sourire, le lac, la douce ligne serpentante des collines en face, ondulantes et fumeuses à gauche ainsi qu’une grève perdue dans de la vapeur, élancées sur la droite, montantes, accentuées, dessinant à leur pointe le souvenir du sein tari d’un volcan, puis redescendant, et s’en allant mourir dans la molle perspective rayonnante et poudroyante, splendide et bleuâtre, d’où se détachaient la ruine grillée de Rocca di Papa, Monte Cavi, le point blanc de la Madonna del Tuffo, et les grands murs, tout au loin, du Palazzo di Frati.
Un jour que Mme Gervaisais était sous le chêne, les yeux glissés, détachés du livre qu’elle y apportait d’ordinaire et qu’elle oubliait bientôt de lire pour regarder, – une grande femme, aux blondes anglaises lui battant les joues et lui tombant sur la poitrine, à la toilette excentrique, déboucha de la Galerie. Elle fit un petit : « Ah ! » d’étonnement en voyant quelqu’un sous l’arbre. Puis elle salua Mme Gervaisais, s’assit près d’elle, attira vers elle silencieusement Pierre-Charles, comme un enfant qu’elle eût connu, entra avec le fils, avec la mère, dans une sorte d’immédiat voisinage amical par la seule présentation d’une rencontre sympathique, sans un mot, sans une parole, avec l’aisance originale, la familiarité conquérante dont les grandes dames russes ont le secret. Puis apercevant le volume à côté de Mme Gervaisais, d’un geste dont la grâce légère excusait l’indiscrétion, elle rejeta d’un coup d’ongle la couverture du livre, qui, ouvert, laissa voir son titre : Essai sur l’indifférence en matière de religion.
« Au fond du gouffre… il est maintenant au fond du gouffre, M. l’abbé de Lamennais… »
Elle dit cela sèchement ; et refermant le volume, son regard, son attention, ses idées eurent l’air de quitter sa voisine et d’aller se perdre au ciel, au lac.
Sa contemplation finie, elle se leva ; et s’inclinant avec une politesse rare devant Mme Gervaisais :
« Ce n’est plus mon arbre… J’espère, madame, qu’il sera le nôtre… »
q