‹ Madame GervaisaisChapitre 59 sur 111 · Chapitre 59

Chapitre 59

Mme Gervaisais sortit de l’église, bouleversée, éperdue, avec l’épouvante d’une femme qui penserait que quelqu’un est entré la nuit dans sa conscience et lui en a volé tous les secrets.
En entrant dans son petit salon, elle y trouva son domestique :

« Qu’est-ce que vous faites ici ? » lui dit-elle terriblement.

Peppe, aussi tranquille qu’un sourd qui s’en va quand on l’appelle, allait passer la porte avec son dos fuyant et les pans ridicules de son habit noir.

« Giuseppe ! » lui cria Mme Gervaisais.

Alors le petit homme trapu et velu, aux bras ballants, aux cheveux en brosse, d’où se détachaient des oreilles d’homme des bois, se décida à revenir, et s’appuyant des deux mains sur le bureau, il articula d’une voix caverneuse qui semblait sortir d’un antre :

« Que désire Madame ? »

Et il restait là, immobile, calé de ses deux mains, avec une expression noire profonde, méditative et machiavélique.

« Envoyez-moi Honorine… » fit Mme Gervaisais en changeant d’idée.

Giuseppe répondit à l’ordre avec le clin d’œil dont il usait habituellement pour s’épargner la peine de répondre.

Aussitôt qu’il fut sorti, Mme Gervaisais se jeta sur un coffret dont elle retourna anxieuse tous les papiers.

« Madame me demande ? »

C’était Honorine qui entrait.

« Oui… Giuseppe ? En êtes-vous sûre ?

— Oh ! je l’ai toujours dit à Madame : c’est le plus grand voleur… Tout ce qu’on laisse traîner, on ne le revoit plus…

— Il ne s’agit pas d’argent…

— Et puis, reprit Honorine, cet homme-là… avec sa pâleur de déterré… Si Madame le voyait le soir, sous la veilleuse, dans la petite antichambre verte…

— C’est pour des papiers, ces papiers que j’écris pour moi… On ne sait pas, dans ce pays-ci… Ils auront peut-être voulu voir… »

Elle murmura tout bas : – « Leur Saint-Office… »

Elle reprit :

« Eh bien !… Giuseppe… vous dites ?

— Moi, madame ? Je le crois comme les gens d’ici capable de tout…

— Mais vous n’avez rien vu ? L’avez-vous surpris ? L’avez-vous trouvé à vouloir ouvrir mes tiroirs ?

— Ça non… je ne peux pas le dire à Madame… Mais…

— Laissez-moi… »

Et Mme Gervaisais se replongea dans ses papiers, les vérifia, compta les feuilles de papier à lettres sur lesquelles elle avait jeté un « journal de ses idées » interrompu depuis deux mois. Rien ne manquait, n’avait été dérangé. Les dates se suivaient. Cependant elle ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain matin, une des premières paroles de M. Flamen de Gerbois, qui venait la voir après son déjeuner, était :

« Vous étiez hier au Gesù… Je l’ai su par la princesse Liverani… Vous avez entendu les terribles paroles contre la princesse de Belgiojoso ?

— La princesse de Belgiojoso !… Ah ! vraiment… c’était contre la princesse de Belgiojoso ! » laissa échapper Mme Gervaisais.

Elle respira, profondément soulagée, ne comprenant pas comment elle avait pu, sans une perte momentanée de son bon sens, concevoir ses soupçons, ses imaginations insensées de la veille.

Et cependant, quand M. Flamen de Gerbois fut parti, elle ne retrouva pas une entière tranquillité. Une terreur lui resta. Dans l’état d’exaltation où elle était depuis quelques mois, l’impression avait été trop forte et trop poignante, pour qu’elle ne demeurât point frappée par la peur religieuse de cet anathème lancé contre une autre femme osant penser à peu près ce qu’elle pensait. Il y avait eu là comme un éclat de la foudre de l’Église tombée à côté d’elle, et qui l’aurait effleurée. Bizarrerie des conversions qui ont leur jour, leur heure, qui peuvent venir d’un contrecoup sans raison, que des années amènent, préparent, et que fait jaillir souvent un accident, un hasard, le rien immotivé qui décide et enlève !

q

Page 1