Chapitre 64
Sa promenade habituelle était alors la villa Borghèse. Faisant quitter à sa voiture les allées fréquentées, bruyantes du trot des calèches, elle s’enfonçait aux déserts du jardin, sous ces allées d’arbres de bronze qui s’arrachent de terre comme d’un nœud de chimères et de serpents, et qui courbent sur les têtes des promeneurs une voûte emmêlée, à l’aspect de végétations marines mangées de mousse : elle passait sous cette verdure vert-de-grisée, mêlant le poussiéreux de l’olivier à l’argenté du saule, sous la verdure du leccio, le chêne caractéristique de l’Italie, qu’aucun des peintres de son paysage n’a su peindre ni voir. Elle traversait les bois, sévères et religieux, qu’il fait dans les fonds du parc, et où son feuillage, massant ses minçures, serré, sombre et lourd, se remplit d’une vapeur, d’une espèce de buée bleuâtre, d’un brouillard sacré, comme amassé dans la fraîcheur et le froid noir d’un lucus.
À l’ombre, sur l’herbe, çà et là, s’apercevait un chapeau ecclésiastique, une méditation qui dessinait une pose d’abbé dans une stalle de chœur. Un souffle de vent faisait s’envoler un bout d’écharpe monacale ; un rayon allumait le violet d’une sottana ou le rouge d’une ceinture ; et la solitude du bois répétait doucement l’écho du rire heureux et déjà sage de ces petits curés en miniature, de ces bandes d’enfants noirs, rouges, violets, bleus : l’enfance séminariste de Rome.
Par moments, une éclaircie montrait, vers la campagne, dans de la clarté, des horizons jeunes, grêles, légers, ainsi que les fonds de Raphaël, des bouquets de verdure, d’une maigreur ombrienne, à mettre derrière ses Nativités.
La calèche allait et revenait vingt fois par les mêmes allées. Pierre-Charles la suivait à pied, courant sur les côtés de la voiture et s’amusant à cueillir des cyclamens. Les gens près desquels il passait dans sa course, effleurés de sa beauté, le regardaient longtemps encore après qu’il était passé. Souvent de petits enfants s’arrêtaient brusquement, frappés par la séduction naturelle, instantanée, le coup de foudre de leur beau à eux dans un autre ; et séduits, fascinés, ils marchaient quelques pas, comme attirés par de la lumière ; puis restaient devant lui, plantés à distance, charmés, dans une immobilité modeste et humble de petits pauvres honteux, ayant peur de demander l’aumône, attendant qu’il voulût bien les embrasser et n’osant commencer les premiers. Des petites filles étaient plus braves : elles allaient droit à lui, et tout à coup le soulevant, l’enlevant presque dans leurs bras, elles l’embrassaient comme si elles mordaient à un fruit, puis se sauvaient.
Mme Gervaisais eut, dans ces jardins de la villa Borghèse, des jours de printemps, – il était cette année-là chaud et pluvieux, – des jours de singulier bien-être, d’une espèce d’accablement suave, d’une détente qui la laissait un moment heureuse ; des jours qui avaient la tiédeur d’un bain, avec des odeurs chaudes d’acacias et d’orangers, un ciel de poussière, un soleil qui ne paraissait plus qu’une lueur orange, un étouffement du bruit des cloches lointaines, un chant à petits cris et comme lassé des oiseaux, un air où une rayure, qu’on eût prise pour le vol d’un moucheron, était la chute d’une goutte d’eau qui tombait toutes les cinq minutes et ne mouillait pas.
Elle avait peine, par ces jours, à s’arracher à toutes ces molles exhalaisons de nature ; et elle jetait, en partant, un dernier regard de regret en arrière au paysage, à la chaleur d’adieu du soleil qui mourait souvent là dans la page d’un bréviaire lu par un prêtre assis sur une marche du petit cirque.
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