Chapitre 65
La direction jésuite n’est point sévère, elle n’a pas la dureté que lui prête le préjugé populaire : elle est plutôt faite à l’image du gouvernement romain, de ce gouvernement généralement doux, un gouvernement d’indulgence presque paternelle et de facile absolution pour les fautes qui ne s’attaquent pas à son principe, qui ne touchent pas à l’essence de son autorité ; mais aussi, comme le gouvernement papal, ce gouvernement est particulièrement policier, jaloux, craintif, soupçonneux des influences extérieures, cherchant à entourer ses pénitents et ses pénitentes de l’action de gens dévoués au Gesù, de l’action même de domestiques qui appartiennent au Gesù ; travaillant éternellement et souterrainement, sans se lasser, à combattre tout ce qui peut être l’ennemi du Gesù dans la vie hors de l’Église, dans la maison, dans les liaisons mondaines et intimes du fidèle.
Déjà le P. Giansanti avait fait beaucoup pour le refroidissement de Mme Gervaisais avec l’ambassadeur de France. Son œuvre continuait contre M. Flamen de Gerbois, le gallican, qu’il savait hostile à sa société. Et graduellement, par la répétition d’insinuations, des germes d’inquiétudes jetées dans la conscience de Mme Gervaisais sur le danger des visites d’un homme de si dangereux esprit, le Jésuite la détachait et la désaffectionnait de l’amitié la plus haute, la plus libre et la plus dévouée qui lui restât. M. Flamen de Gerbois, fort de son intérêt pour Mme Gervaisais et des droits de sa longue relation, combattait, luttait avec elle, la disputait au confesseur, essuyait, sans se décourager, les contradictions, les froideurs, les colères mêmes de la femme qu’il venait toujours voir.
À la fin, elle lui fit fermer sa porte : il la força.
« Mais, monsieur, ma porte était défendue…
— C’est pour cela, madame… J’ai pensé que vous étiez souffrante, et que vous aviez besoin…
— Monsieur, quand une femme fait fermer sa porte, il n’y a qu’un homme bien mal élevé… »
Et sans finir sa phrase, se retirant dans sa chambre, elle le laissa dans le petit salon, seul avec son fils.
M. Flamen de Gerbois, sans parole, alla à l’enfant sans voix, et lui mit tristement un baiser sur la figure.
Cependant, si durement renvoyé, il ne voulut pas encore abandonner la malheureuse femme, renoncer à en avoir des nouvelles ; et, avec une compassion de tendresse délicate pour la solitude du pauvre enfant, sans distraction, sans camarades, il continua d’envoyer de temps en temps ses petites filles, douces enfants sans méchant rire, qui s’amusaient avec Pierre-Charles comme avec un égal et un frère, et lui faisaient passer une ou deux heures dans une joie de jeu et d’expansion. Un jour, pendant qu’elles étaient là, la mère appela son fils et lui dit :
« Va les embrasser… et mets-les à la porte. »
L’enfant, tout embarrassé de la commission, continuait à jouer avec elles, quand tout à coup apparaissant :
« C’est très bien, mesdemoiselles, vous êtes très gentilles… je vous ai assez vues, il faut vous en aller », et elle poussa dehors les petites tout étonnées, honteuses, peureuses presque de voir si changée l’aimable madame, autrefois si bonne pour elles.
Sous les défiances que son confesseur lui soufflait, parole à parole, contre ce qui l’approchait encore, sous cette suspicion qu’il faisait grandir en elle contre ceux qu’elle était habituée à aimer et à écouter, sous cette ombre et ces alarmes du confessionnal, cet esprit simple, ouvert et franc, se dénaturait. Des idées tortueuses, ombrageuses, des appréhensions ténébreuses se glissaient au fond de la femme. Elle se torturait à creuser le noir tourment des suppositions, des conjectures, des hypothèses, des jugements mauvais. Longuement empoisonnée d’une crainte de tout et de tous, elle se mettait en garde presque haineusement contre les personnes qui lui étaient le plus dévouées, contre Honorine elle-même. Elle voulait se délier du monde brusquement et sans retour, mettre jusqu’à l’impolitesse entre elle et lui, pour mieux s’en séparer ; et elle rompait avec ses dernières connaissances brutalement, presque grossièrement, elle dont les rapports avaient toujours été de si gracieuse dignité, cette Mme Gervaisais qui, à Paris, avait montré un type de la femme distinguée, gardant dans la bourgeoisie les dernières bonnes manières féminines de la Restauration.
Bientôt vint le jour de la princesse Liverani. Honorine lui disant que Madame était sortie, la princesse ne dit rien, mais lui montrant en souriant l’ombrelle de sa maîtresse restée dans l’antichambre, elle ne revint plus.
Sa répugnance augmentait à vivre avec des semblables : l’horreur des autres croissait en elle, arrivait à une sorte de sauvagerie insociable. Un aimable ménage s’était chargé de lui remettre les lettres d’une de ses intimes amies. Après avoir vu la jeune femme deux ou trois fois, elle dit à Honorine :
« Quand cette femme reviendra, vous la renverrez : elle pense mal… je ne peux plus la voir… »
Et comme Honorine objectait :
« Mais, madame, c’est qu’il y a sa femme de chambre qui ne connaît pas Rome, qui m’a fait promettre de la promener…
— Je vous défends de sortir avec elle…
— Mais, enfin, madame, songez donc… depuis le temps que je suis ici sans une âme de connaissance !
— Eh bien ! ne pouvez-vous pas faire comme moi ?… Est-ce que je vois quelqu’un, moi ? »
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