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Chapitre 66

Au bout de l’avenue de la villa Borghèse, au tournant de la montée, à cette porte de ruine et de verdure, où les voitures passent sous l’arche d’un grand rosier blanc jetant sur deux colonnes le fronton de neige de ses fleurs, près d’un vieux cyprès, gris de la poussière soulevée par la promenade, Mme Gervaisais, en revenant, apercevait tous les jours, de sa calèche, deux chiens, deux caniches.

L’un, propre, savonné, frisé, avait la moitié du corps rasé, et montrant un dos couleur de chair à taches de truffes, une houppe de poils épargnée aux jarrets, la queue rognée avec une mèche en soleil, le nez luisant noir, des moustaches en nageoires, un bout de langue entre deux petites dents pointues, une fine tête dans une grosse perruque, des yeux humains et larmoyants dans du rose, le regard presque aveuglé du chien d’aveugle. L’autre était crasseux, pouilleux, galeux, chassieux, une bête de la rue, peignée par le vent, lavée par la pluie. Tous deux se tenaient assis sur le derrière ; mais le dernier était à trois pas de distance du premier.

Les deux chiens étaient fort connus à Rome. On appelait le premier T’ho trovato, du nom local des chiens perdus : « Je t’ai trouvé. » Quant à l’autre, on n’avait pas même pensé à lui donner un nom. T’ho trovato passait, dans la légende populaire, pour sortir le matin d’un palais. Il se rendait dans un café du Corso, dont les garçons lui donnaient à déjeuner ; puis il allait on ne savait où, et revenait accompagné de l’autre caniche crotté qui le suivait, attaché à sa trace, s’arrêtant où il s’arrêtait, flairant où il flairait, levant la patte où il avait levé la sienne, mais toujours à la distance respectueuse d’un honnête domestique de chien derrière son maître.

C’est ainsi qu’ils arrivaient ensemble régulièrement et ponctuellement à la villa Borghèse, où, prenant part au mouvement des voitures, ils se mêlaient aux plaisirs et au spectacle du beau monde. Parfois, cependant, on remarquait le retard de Trovato. Il s’était aperçu ce jour-là que son poil était repoussé et allait cacher avec sa laine le ras de son dos : alors, de son propre mouvement, il se présentait au vieux tondeur de chiens qui avait sa petite table à tondre dans le Forum de Nerva : sautant sur l’établi, il s’offrait aux ciseaux, et, sans qu’on eût besoin de l’attacher avec une ficelle, ne bougeait plus. La tonte faite, après une ablution de seaux d’eau, on pouvait le voir se ressuyant sur une de ces colonnes antiques couchées à terre et frappées de la raie de soleil semblant rayer le bronze d’un canon énorme : il y trônait avec une majesté bonasse, à côté d’une rangée de petits chiens qui grelottaient, tout noyés, sur le parapet du Forum. Une fois sec, il sautait de la colonne, remerciait le tondeur par des jappements pressés, furieux, comme enragés de n’être pas des paroles, détalait dans une course folle, interrompue par des tournoiements sur lui-même qui tâchaient de regarder l’ouvrage du tondeur.

Et toujours, à la fin de la promenade, on retrouvait les deux amis dans la même pose, à ce même endroit, à la porte près du cyprès, lassés, paresseux, guettant une voiture qui voulût bien avoir pitié d’eux et les ramener.

Trovato de temps en temps levait vers les personnes qui le regardaient sa patte droite, en signe d’imploration, devant l’autre qui dans le lointain essayait humblement de répéter son geste. Et aussitôt qu’un signe était fait, tous deux d’un bond s’élançaient dans la voiture, Trovato dans l’intérieur avec les maîtres, son compagnon sur le siège près du cocher ; car le compagnon de Trovato avait naturellement le sentiment de l’inégalité des conditions.

La petite main de Pierre-Charles avait fait signe un jour aux deux chiens : T’ho trovato s’était dépêché de monter auprès de lui, tandis que l’autre allait se blottir entre les jambes de Giuseppe. Et depuis ce jour, dans ces retours que Mme Gervaisais prolongeait par un bout de promenade sur le chemin du Poussin ou le long du Teverone, c’était, tout le temps, dans la voiture, des amitiés, des embrassades, une intimité, où la lichade de Trovato se mêlait au baiser de Pierre-Charles. Pour le pauvre petit bonhomme, auquel l’isolement et toutes les défiances nouvelles de sa mère défendaient la société de ses petits semblables, pour le petit concentré, obligé de s’amuser tout seul, sevré de ce plaisir même du jeune animal : le jeu, – ce chien bon, affectueux, caressant et joueur, était un ami avec lequel il pouvait jouer, dépenser cette surabondance d’activité et de tendresse que l’enfant a besoin de répandre autour de lui et à sa hauteur, sur des enfants ou des êtres enfants.

Aussi, bientôt cette heure passée avec le caniche, et où le caniche était tout à lui, devint-elle le bonheur de Pierre-Charles, qu’il attendait dès le matin, et qui lui remplissait sa journée.

Mais arriva un jour où, sur le signe de l’enfant, Trovato et son compagnon ne remuèrent pas : Trovato avait reconnu que la voiture de Mme Gervaisais, tournant à la rue des Condotti, ne le ramenait pas assez loin dans le Corso ; et comme il avait ses habitudes du soir non loin du palais de Venise, il s’était décidé à choisir désormais une calèche qu’il connaissait pour aller jusque-là.

Pierre-Charles étonné descendit pour le prendre dans ses bras : mais Trovato s’échappa en le bousculant. Pierre-Charles remonta près de sa mère, et à quelques pas il fondit en larmes.

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