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Chapitre 67

Dans le confessionnal du Gesù, une voix sans timbre et monotone, continuelle et basse, si basse qu’elle paraissait venir de quelqu’un d’éloigné, arrivait, de l’ombre, à Mme Gervaisais.
« … Vous avez fait des fautes de votre passé une revue complète, une confession générale, une déclaration plus que suffisante, et toujours craignant de n’avoir pas fait une diligence satisfaisante, de n’avoir pas tout accusé, de n’avoir pas exprimé toutes les circonstances de vos péchés, votre conscience veut obstinément et sans cesse revenir à votre vie antérieure, et m’en vouloir redire et répéter la misérable histoire. Je ne trouve pas en vous la crainte humble, paisible et pleine de confiance, qui garde la vertu d’espérance, et avec la vertu d’espérance, le zèle, le courage, la force. Bien que vous soyez revenue à Dieu, il faut vous attendre à ce que le souvenir de vos erreurs ne laissera pas de vous crucifier longtemps, longtemps encore ; mais à l’exemple de saint Paul, vous devez en profiter pour vous humilier sans vous troubler… Ah ! ma sœur, je crains bien que votre âme ne soit attaquée de la maladie de la foi, la plus difficile à guérir, d’une maladie contre laquelle tout notre zèle, toute notre charité, tout notre amour sont quelquefois impuissants… »

Il poussa un profond soupir, se rapprocha un peu de sa pénitente, baissa encore plus secrètement la voix : – « De la maladie du scrupule, le plus grand obstacle apporté à la perfection, oui, à la perfection… Oh ! ne vous y trompez pas, le scrupule n’est pas l’alarme d’une conscience délicate, qui porte à craindre et à éviter avec sollicitude le péché, mais la vaine appréhension mal fondée et pleine d’angoisse qui, avec un art diabolique, cherche et arrive à voir le péché là où il n’est pas. Le doute, lui, c’est la suspension de l’intelligence entre deux extrêmes qui offrent tous deux des raisons de probabilité ; le doute est raisonnable, tandis que le scrupule ne l’est pas et ne saurait jamais l’être, car s’il était raisonnable, il cesserait d’être scrupule… Vous me comprenez ? reprit-il avec un ton de douleur, je parle de cette disposition d’esprits opiniâtres qui, refusant de se livrer entièrement à l’arbitre qui dirige leur conscience, ne s’en rapportant pas à ce qu’il prescrit, ne mettant pas en lui leur confiance et leur tranquillité entières, s’agitent sous les pensées déraisonnables, les ombres de leurs imaginations, les suggestions, les fausses subtilités ; je parle de ces consciences qui ne veulent pas être conduites et régies, de ces consciences timorées, et qui, selon la remarque de Laurent Justinien, ne peuvent faire un pas sans craindre de pécher… Saint Bernard n’a-t-il pas dit : « La tribulation produit la pusillanimité, la pusillanimité le trouble, et le trouble enfante le désespoir » ? C’est alors que sous la tempête des affections turbulentes, ces âmes sentent s’étouffer en elles, comme sous un buisson d’épines, les aspirations divines, entrent dans les ténèbres, et à la fin, entraînées par une consternation intérieure, se précipitent dans l’abîme de la damnation, si… – fit-il avec une suspension de quelques secondes – … leur mal spirituel vient à s’accroître. Est-ce que dans cet état d’âme, que je viens, ma sœur, de vous exposer bien incomplètement, vous ne retrouvez pas beaucoup de vous-même ? »

Et il se pencha sur la femme accablée de retrouver dans les paroles sourdes du prêtre toutes les souffrances morales qu’elle endurait.

Il poursuivit : « Dites non, dites franchement non, si je me trompe… Dites, n’approchez-vous pas du sacrement de la pénitence, tourmentée de tous côtés par l’effroi de vos péchés passés ? Dites, ne recevez-vous pas le pain des anges toute tremblante, et comme luttant contre les spectres de vos scrupules ? Dites, recevez-vous jamais la plénitude des grâces que les divins sacrements confèrent aux âmes sereines et tranquilles ? Et la parole divine, soit qu’elle vienne d’une bouche sacrée, d’un docteur de l’Église que vous lisez, soit qu’elle vienne de moi, votre Père spirituel, démentez-moi, si je me trompe, comment l’acceptez-vous ? N’y mêlez-vous pas trop souvent la zizanie de vos raisonnements captieux qui la rendent infructueuse ? Ah ! vous voudriez me demander ce qu’il y a à faire pour vous guérir… Il faudrait, d’abord, abandonner le désir et l’orgueil d’une perfection que vous ne pouvez atteindre, du moins dans ce moment… Il faudrait… »

Mais brisant sa pensée, il se tut, réfléchit quelque temps, et d’un ton plus lent, plus appuyé, de l’accent profond d’un médecin des âmes qui voudrait graver une ordonnance dans un esprit malade, il reprit :

« Dites-vous bien, je voudrais vous pénétrer de cette vérité, que la « scrupuleuse » n’a pas le dictamen de la conscience droite, que son esprit obscurci ne sait pas discerner avec justesse ce qu’il faut faire pour se conduire, qu’elle doit se comparer à une créature frappée tout à coup de cécité, qui pour parcourir la ville, pour circuler dans les voies terrestres de ce monde, serait forcée de prendre un guide lui indiquant où poser le pied, avec certitude qu’il lui faut pareillement dans les voies spirituelles où elle s’engage à tâtons et en aveugle, la main et la voix directrices de son directeur. Efforcez-vous donc… – et il mit une note presque dure dans le bénin de sa parole inlassable et coulante – … efforcez-vous donc de corriger cette opiniâtreté de votre esprit… Prenez la résolution d’obéir fermement à votre Père spirituel, quels que soient les remords, la crainte et les appréhensions qui vous conseillent ; apportez la docilité que saint Bernard prescrivait à un disciple tourmenté des mêmes scrupules que vous… Et ne dites pas : « Mon directeur n’est pas saint Bernard » ; car, retenez-le bien, il faut obéir au directeur, non pas parce qu’il est un saint, mais parce qu’il tient la place de Dieu. Ce n’est pas sa sainteté qui nous assure que nous faisons la volonté du Seigneur en suivant ses avis, mais l’ordre exprès que Jésus-Christ nous donne d’obéir à ses ministres dans tout ce qu’ils nous commandent. Éloignez donc de votre cœur toute vaine crainte, et croyez que, vos actions sont déjà justifiées aux yeux du Tout-Puissant. Croyez que quand vous vous présenterez devant le tribunal du Souverain juge, vous pourrez lui dire : « Seigneur, j’ai fait tel acte et omis tel autre pour obéir à ceux que vous avez chargés de me gouverner en votre nom. » Et soyez sûre que le Juste Dieu ne condamnera pas votre conduite ; car il ne peut se contredire lui-même ni punir les créatures quand elles remplissent, selon sa très sainte volonté, les ordres des ministres auxquels il leur a prescrit d’obéir. Persuadez-vous donc… – et le prêtre laissa tomber ici une note presque attendrie – … qu’une âme ne peut pécher en agissant d’après les ordres et les lumières de son Père spirituel, puisque Jésus-Christ lui-même a dit aux directeurs dans la personne des apôtres : « Celui qui vous écoute m’écoute. »

Quelques minutes après, Mme Gervaisais, se levant du confessionnal, restait un moment indécise, dans l’église, sur le chemin qu’elle avait à prendre pour sortir. Elle reprenait son fils d’un mouvement irréfléchi, avec cet air écrasé et ces yeux perdus des personnes qu’on voit aller le front plein de pensées qui s’y battent.

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