Chapitre 91
Mme Gervaisais avait pris en affection, dans Sainte-Marie du Transtevere, un vieux coin de la vieille église, encombré et rapiécé de débris de siècles, un angle d’obscurité aux colonnes de porphyre sombre sous des chapiteaux de bronze, aux lambeaux d’art ancien, aux restes d’antiquité, aux inscriptions gothiques, aux cadavres de pierre de Cardinaux, plaqués dans les murs sous leurs chapeaux rouges : fragment de musée de vétusté vénérable, où la présence de tous les passés de Rome se montre en un bric-à-brac sacré, ramassé à la démolition d’un Empire et à l’expropriation d’un Olympe.
Un petit sacristain, un enfant qui la guettait de la maison parochiale sur la place, sitôt qu’il la voyait sortir, allait lui ouvrir la petite porte aux rinceaux byzantins par laquelle Mme Gervaisais tombait dans l’église, au bas d’une marche boiteuse. Les doigts mouillés à l’eau bénite du bénitier éclairé d’une veilleuse, elle montait à droite les cinq degrés qui conduisent à la tribune ; et s’agenouillant sur le marbre du dernier, elle avait, un peu à sa gauche, l’hémicycle de boiserie brune au milieu duquel se levait le blanc mystère d’un siège de marbre, gardé par deux griffons, un trône redoutablement vide ; en haut, à la voûte, le colossal Jésus, la longue Vierge géante, les apôtres courbés par la voussure et se penchant du ciel d’or avec des faces de martyrs sauvages, blêmies par les couleurs de pierres précieuses et les orfèvreries de leurs costumes, les pieds sur la grande frise qui déroule de chaque côté de l’Agneau céleste le troupeau fantastique des brebis marchant sur un fond noir.
Elle était seule dans l’église fermée à cette heure.
Elle commençait à prier, à prier sur ses genoux, sur ses genoux écorchés. Et son adoration se mêlant d’un peu d’épouvante, ses yeux se perdaient dans la vision du plafond, sur ces images divines, si différentes de toutes les autres, attirantes et douces, auxquelles les livres et les gravures l’avaient habituée ; elle s’égarait dans ce rêve dur du ciel, dans ce paradis formidable, ce hiératisme barbare, cette beauté cherchée dans l’antihumain, ce style de l’inexorable qu’ont ces figures, cet effroi du Christ pareil à un terrible Empereur de la souffrance ; et peu à peu, enlevée au sentiment de la réalité, sa vue troublée, entrant en union avec ce qui brillait au-dessus d’elle dans l’or, elle croyait assister à un miracle de la lumière de quatre heures, frappant la mosaïque, les corps, les faces, les vêtements, les membres, d’un mouvement ondulant, là où le rayon les touchait. Elle se figurait apercevoir l’ombre baisser de son doigt la paupière lourde des griffons, et appesantir leur sommeil de marbre ; et l’inconscience lui venant presque, elle se sentait, non sans un anxieux plaisir, comme celui de perdre terre, transportée au-delà du lieu et de l’heure, dans un décor qui aurait été l’Apocalypse, dans cet espace de l’avenir où seront brisés les sept sceaux du Livre.
Presque toujours elle restait des heures agenouillée, droite et se roidissant. Par moments elle devenait blanche, comme si tout son sang l’avait quittée ; et à d’autres, un épuisement suprême, la fin de ses dernières forces, donnait à son corps vaincu, à sa tête presque mourante sur son épaule, l’affaissement d’une personne qui va s’évanouir. Alors son fils, qu’elle gardait toujours près d’elle, approchait de ses narines un flacon de vinaigre qu’elle lui faisait emporter chaque fois, dans la prévision de se trouver mal. Le pauvre enfant était dressé à cela. Il était habitué à ces faiblesses de sa mère, et n’en avait plus d’inquiétude. Après quelques secondes d’aspiration, Mme Gervaisais se redressait, héroïque, et repriait. Et, au bout de sa prière, son visage, mortellement las et tiré, avait l’agonie de traits, les yeux rentrés, le regard cave et presque renversé en dedans du Saint Jérôme recevant la communion dans le tableau du Dominiquin.
q