‹ Madame Gil BlasChapitre 10 sur 70 · Chapitre 10 Personnages. – Le précieux Pidoux.

Chapitre 10 Personnages. – Le précieux Pidoux.

Nous partîmes à huit heures du matin, après que maman marquise se fut mis un ample déjeuner sur l’estomac. Cette bonne dame eût mérité de naître en Belgique, où l’on dîne tout le temps qu’on ne déjeune pas, à moins cependant que l’on ne soupe. Elle buvait généreusement et parlait avec reconnaissance des bons repas qu’elle avait faits.

Ce matin, on mit la cage aux serins dans la seconde voiture. Isidore craignait la sensibilité de son cœur. On obtint de Gaston qu’il resterait à l’intérieur pour éviter les courants d’air. Nous étions seuls sur le siège, Antoine et moi.

– Eh bien ! minette, me dit-il en me regardant, quand ses chevaux furent lancés, nous avons donc eu de gros chagrins, cette nuit ?

– C’est vrai que j’ai pleuré un petit peu, monsieur Antoine.

– Ca ne fait pas de mal, une fois le temps… ça purge… Nous disions donc…

– Ah ! monsieur Antoine, l’interrompis-je, j’ai bien des choses à vous demander, allez.

– Voyons, minette.

– D’abord, qu’est-ce que c’est qu’une conspiration ?

Il me regarda tout étonné, puis il éclata de rire.

– Les vieux moutards ! dit-il.

Ce fut la propre expression de mon ami Antoine. Et quand il eut ri tout son soûl :

– Après ? fit-il.

– Après ?… Qu’est-ce que c’est que des opinions politiques ?

– C’est des bêtises… Après ?

– Il y a donc beaucoup de poudre, au château où nous allons ?

– De la poudre d’escampette, oui, ma biche… Après ?

– Dame !… fis-je ; c’est tout ce qu’ils ont dit.

– Et ils n’ont pas parlé des bleus ?

– Ah ! si fait !… des bleus et des gendarmes… des coquins de gendarmes !

Mon ami Antoine se remit à rire en disant :

– Comme c’est ça ! comme c’est ça !

Je trouvais, moi, qu’il aurait bien pu me répondre autrement.

– Et voilà tout ce que vous avez à me demander ? reprit-il.

– Non pas… Qu’est-ce que c’est que M. Léon ?

– Hein ?… fit-il en dardant sur moi son petit œil gris, nous changeons de gamme ?

– Qu’est-ce que c’est que le prince ? continuai-je.

Antoine tressaillit :

– Est-ce encore monsieur et madame qui parlaient de ceux-là ? demanda-t-il.

– Non… C’est la plus grande des deux demoiselles, et l’autre…

– L’institutrice ?

– Oui, je crois l’avoir entendu appeler comme ça.

Le limonier de droite reçut un maître coup de fouet qu’il n’avait pas mérité. Antoine me parut être en proie à une grande agitation.

– Est-ce tout, cette fois-ci ? me demanda-t-il à voix haute.

– Oui, monsieur Antoine, répliquai-je, excepté que je voudrais bien savoir ce que c’est que ce sorcier qui a béni la canne à pomme d’or.

Il sourit. Puis il resta quelque temps silencieux.

– Suzon, me dit-il ensuite, je vas me mettre à te tutoyer, si tu veux.

– De tout mon cœur, monsieur Antoine.

– Et tu m’appelleras père Antoine, c’est convenu ; si tu n’épouses pas Gustave…

– Oh ! père Antoine !… l’interrompis-je.

– On a vu des choses plus étonnantes que ça !… Si tu ne l’épouses pas, tu seras peut-être la femme de mon neveu François, qui s’appelle comme moi Mutel de son nom de famille… quoiqu’il y a gros à parier qu’il se fera casser la tête avant ce temps-là… C’est un bon cœur… et qui a du sang dans les veines !… Tu es un peu haute sur jambes à présent, Suzette, reprit-il après m’avoir examinée attentivement ; tes épaules sont pointues et tes mains rouges… Mais les filles comme toi deviennent belles… trop belles…, pour elles-mêmes… et pour les autres.

– Est-ce qu’on peut jamais être trop belle, père Antoine ? demandai-je.

– Voilà ! fit le bon cocher au lieu de répondre ; je destinais ma petite Catherine qui aurait ton âge à mon neveu François… parce qu’il s’appelle comme moi Mutel de son nom de famille… si ça s’arrange, ça s’arrangera… En attendant, il en passera de l’eau sous le pont du Treilh !… Et il faut que tu saches pas mal de choses avant d’arriver au Meilhan.

Cette conclusion me fit d’autant plus de plaisir que je ne l’espérais plus. Je m’arrangeai pour écouter. Antoine toucha ses chevaux par prévision, pour être d’autant moins interrompu dans son histoire.

– Quand nous arriverons demain en haut de la côte de Saint-Philibert, commença-t-il, je te montrerai toutes ces maisons-là : Mauges, qui est un fier château, vieux comme Hérode ; le Roncier, une tanière à loup ; la bicoque blanche de l’enchanteur Pidoux qu’il appelle sa villa ; enfin, le Meilhan, la maison du bon Dieu. C’est un pays riche et franc où les gens ne sont pas menteurs comme en Normandie. Sauf le sorcier Pidoux qui est un Parisien, et le prince Maxime qui est un bandit…

– Ah ! ah ! m’écriai-je ; – vous allez me parler du prince !…

– Pas beaucoup, fillette… on en dit long sur celui-là, mais qui sait la vérité ? J’ai vu son aïeul avec une plume blanche à son chapeau et un cœur enflammé sur la poitrine, monter à l’échafaud sur la place de Nantes…

– C’était donc aussi un brigand ?

– C’était un saint !… J’ai vu son père, au temps de la petite Vendée… Le colonel des soldats de l’empereur l’embrassa sur les deux joues avant de le faire fusiller.

– Qu’est-ce que c’est que ça, fusiller ?

– C’est mettre une demi-douzaine de balles de plomb dans la poitrine d’un coquin ou d’un brave… Le colonel pleurait comme une femme : une vieille moustache grise… On dit que le fils s’est fait bleu…

– Mais qu’est-ce que c’est donc qu’un bleu ? demandai-je.

– Un bleu ? répéta Antoine ; tu ne sais pas ça ? c’est drôle !

– Eh bien ! reprit-il en se grattant l’oreille, les bleus, au jour d’aujourd’hui, c’est comme qui dirait un peu tout le monde, excepté ceux du Meilhan, de Mauges, du Roncier et l’enchanteur Pidoux… et puis encore le curé de Saint-Philibert… le vieux duc, le commandeur… et puis moi !

– Et les gendarmes sont des bleus ? demandai-je encore.

– Ca dépend du temps… les gendarmes, c’est des miroirs.

– Mais, dis-je, pourquoi M. le marquis appelle-t-il coquins les gendarmes qui sont si bons ?

– Les lièvres n’aiment pas les chiens de chasse, repartit Antoine, et tout le monde sait bien que les chiens sont de bonnes bêtes…

Je comprenais, par le fait, mieux que je ne le pensais moi-même. Seulement, je donnais à mes acquisitions une forme naïve et légendaire. Je voyais dans mon imagination une grande masse d’hommes réunis pour écraser tonton marquis, Dorothée, leurs voisins du château de Mauges et du Roncier, le docteur Pidoux, le curé de Saint-Philibert, mon ami Antoine, le vieux duc et le commandeur. Pourquoi ? Voilà où s’arrêtait net ma science. Je me disais : il n’y a pas besoin de tant de monde pour mettre à la raison ces pauvres bonnes gens-là !

Antoine travaillait sérieusement à trouver des formules capables de m’inculquer ses connaissances politiques.

– Vois-tu, Suzette, me dit-il, puisque tu ne sais rien, faut commencer par le commencement.

– Je sais bien que le roi s’appelait Charles X, répondis-je, et qu’il en est venu un autre… puisqu’on a changé le drapeau, voilà deux ans, sur la vieille tour de Saint-Lud.

– C’est déjà pas mal, Suzon, ma biche ! Mais je te parle maintenant de bien plus vieux que de deux ans… du temps de la première révolution.

– Où on tuait les nobles et les prêtres ?

– Précisément. Voilà que tu vas en savoir aussi long que moi !… Du temps de la première révolution, il y eut chez nous, en Vendée, une guerre à feu et à sang… que le grand Napoléon disait que nous étions un peuple de géants… Et c’est flatteur, vois-tu, fillette, parce que celui-là s’y connaissait… Nous avions des armées aussi nombreuses que celles de la République… C’est dans ces guerres-là que moururent le père et le grand-père du prince Maxime.

– Et ces guerres vont recommencer ? demandai-je.

Antoine secoua la tête.

– Nos paysans n’en veulent plus, répondit-il ; mais enfin, il y a encore des entêtés comme nous autres.

– Et le prince Maxime ? insinuai-je.

– Lui ! s’écria Antoine en serrant les poings tout à coup, car le vieux chouan se réveillait en lui violemment. Le prince Maxime !… Il a craché sur la tombe de son aïeul et de son père… il a trahi ! il a renié ! Il s’est fait bleu ! il est colonel d’un régiment de dragons !

– Tiens, tiens ! fis-je ; ce n’est donc pas un bandit, comme vous le disiez !

– Mais si fait, petite sotte !… c’est justement pour cela.

– Alors, tous les militaires sont donc des bandits ?

– Normande ! gronda Antoine avec une véritable colère ; ça raisonne déjà comme un procureur… Me comprends-tu si je te dis que le passé tient au présent par une chaîne… dans certaines familles surtout… et qu’il y a des gens qui ne doivent pas se conduire comme tout le monde…

Je réfléchis un instant, puis je répondis :

– Je vous comprendrai, père Antoine.

– Il y a donc, reprit-il, que mon bêta de neveu François a pris, lui aussi, l’uniforme… et qu’il est fourrier dans le régiment du prince Maxime.

– Et vous songiez à donner votre fille à un bleu ! m’écriai-je imprudemment.

Antoine devint rouge jusqu’aux oreilles. Il baissa les yeux et balbutia :

– Je te dis, fillette, que le temps n’y est plus !… La haine est morte… On fera peut-être des sottises… Il y aura des coups de fusil… mais… enfin, voilà : oui, cent fois oui, j’aurais donné ma pauvre Catherine au neveu François.

– Ne vous fâchez pas, père Antoine, fis-je bien doucement ; mais, en ce cas-là, votre prince Maxime…

– Ah ! lui, c’est différent ! interrompit le bonhomme ; c’est un gueux !… je ne sais pas trop pourquoi, mais tout le monde le dit !… Voilà qui est donc bon !… Faut que tu saches maintenant que madame la marquise est une demoiselle de Champmas-Mauges et la sœur aînée de la défunte princesse de ***, mère de Maxime… Il y a dix-sept ans, quand mademoiselle Zoé vint au monde…

– Mademoiselle Zoé est la sœur de Gaston ? demandai-je.

– Sa cousine… comme la petite Lily… ce sont les deux filles de feu le vicomte Hector du Meilhan-Grabot, troisième fils de la marquise… Quand Zoé vint au monde, on fit dessein de la marier à Maxime qui avait alors une dizaine d’années et qu’on élevait au château de Mauges. Le vieux duc de Champmas-Mauges devait donner sa pairie à Maxime…

– Et le mariage a été rompu ?

– Le moyen d’épouser un brigand !… Le vieux duc de Champmas-Mauges l’a déshérité bel et bien… et on lui a fait dire par le docteur Pidoux de ne plus se présenter au Meilhan.

– Uniquement parce qu’il était bleu ?

– N’était-ce pas suffisant, dis donc ?… Mais il y avait encore autre chose… il jouait un jeu d’enfer… il avait des maîtresses… Tonnerre de Brest ! c’est lui qui vous manie un peu un cheval !… et je ne sais s’il ne conduit pas mieux que moi !… Là-bas, de l’autre côté d’Andrezé, où est son château, les paysans l’adorent comme s’il était le bon Dieu… Mon neveu François, l’imbécile, se ferait tuer pour lui, j’en suis sûr… Mais c’est un bandit, quoi ! voilà !

– Aimait-il mademoiselle Zoé ?

– Comme les autres… C’est l’amoureux des trente-six mille vierges.

– Et mademoiselle Zoé l’aimait-elle ?

– Quant à ça, oui… Elle a fait une maladie… Mais puisqu’elle parle de M. Léon, la nuit, avec la belle Irène… La belle Irène est une futée commère, elle fera voir du chemin à tous ceux qui lui offriront leur bras pour promener ou autre… Si bien que mademoiselle Zoé, depuis son entrée au château, en sait plus long qu’autrefois, c’est certain… mais est-ce de l’orthographe ou de la géographie, allez-y voir !…

– Cette Irène est-elle bonne ou méchante ? demandai-je.

– Oh ! oh ! bichette, fit Antoine, peste ! nous ne cherchons pas midi à quatorze heures !… Bonne ou méchante ?… il y a bien des choses entre deux… Je ne la crois pas bonne, à vrai dire, parce qu’elle est supérieure à tout ce qui l’entoure, et obligée d’obéir. Je ne la crois pas bonne, parce qu’elle est ambitieuse. Mais méchante, dame ! il faudra voir par la suite… On n’est pas méchant, dans la foule, pour bousculer un peu le monde à droite et à gauche, les jours où l’on est pressé.

– Enfin, père Antoine, faut-il se méfier d’elle ?

– Quant à ça, petiote, tant que tu pourras !… Il n’y a pas grand danger que tu sois croquée par le loup… dans deux ou trois ans s’entend… Son régiment est à tous les diables…

– C’est donc le prince Maxime que vous appelé le loup ? fis-je en riant.

– Mais, continua le père Antoine, la belle Irène voudra peut-être faire ton éducation : ça ne vaut rien.

– On m’a déjà annoncé que je prendrais des leçons de tout…

– De tout, c’est trop… Il y a donc que, sans cette belle Irène, le mariage se serait peut-être fait tout de même… Zoé est agréable et bonne au fond ; le prince l’aimait assez… Après les immortelles… c’est les trois journées de juillet 1830, où Charles X fut obligé de s’en aller… Après les immortelles, le prince avait donné sa démission de chef d’escadron. Il vint dans le pays. Mademoiselle Zoé avait l’air d’en tenir pas mal… Mais tout à coup il se fit deux ou trois querelles, parce qu’il ne connaissait pas les calembours de la Mode. La Mode est un petit livre qui a tant d’esprit que ça en a l’air bête ! Et puis encore le prince n’avait pas voulu conspirer avec ces messieurs qui avaient comploté d’établir un gouvernement provisoire à Saint-Philibert-en-Mauges… Et puis enfin, la comtesse Henri du Meilhan valsait trop souvent avec lui.

– Qu’est-ce que c’est que celle-là, père Antoine ?

– Une rude gaillarde !… la femme du second fils de maman marquise.

– Le prince est donc bien beau ?

– Ca dépend des goûts… un grand pâle… Le comte lui parla haut : il donna un coup d’épée au comte… La semaine d’avant, il avait mis sur le flanc une paire de petits gentilshommes, pour les calembours… Tout ça n’était rien ; mais il s’avisa de dire au vieux duc de Champmas que ces conspirations de hobereaux étaient des sottises… Le duc se fâcha, le duc le déshérita, le duc le chassa… et voilà comme quoi le prince reprit du service.

– Je ne vois pas que mademoiselle Irène fût mêlée à tout ceci.

– Et qui donc mit la puce à l’oreille de M. le comte ?… Mademoiselle Irène ne veut pas que le prince et Zoé se marient.

– Parce que ?…

– Parce qu’elle aimerait passionnément être princesse… Or, il fallait occuper un petit peu les rêveries de cet esprit romanesque… car mademoiselle Zoé a une pauvre tête bien faible… un peu comme toute sa famille… M. Léon, frère aîné de mademoiselle Irène, est un artiste… Sais-tu ce que c’est qu’un artiste ?

– Ah ! dame, non ! répondis-je.

– C’est un monsieur à grands cheveux, à col rabattu, à redingote boutonnée, qui roule des yeux en chantant et qui ne sait pas dire deux sans accompagnement de piano. M. Léon est donc un artiste. La belle Irène dit un jour à Zoé : Vous êtes aussi forte musicienne que moi ; je ne peux plus rien vous apprendre. Désormais, il vous faudrait un professeur. Elle dit cela devant maman marquise, qui répondit aussitôt : Ayons un professeur. Jamais le bon Dieu n’a créé une meilleure femme qu’elle. Mais M. Léon, le professeur choisi par mademoiselle Irène, avait une position à Paris, toujours suivant mademoiselle Irène. Il fallut lui faire une position équivalente au pays. On lui assura de beaux appointements d’abord, puis des leçons qu’on alla solliciter dans le voisinage. M. Léon, après quelques pourparlers, céda aux instances de sa sœur et daigna apporter dans le département de Maine-et-Loire sa redingote boutonnée, ses gants de paille, ses grands cheveux, ses yeux roulants, et sa voix qui, sauf respect, ressemble au brai de notre âne… On pourra pousser mademoiselle Zoé dans un piège, mais on ne pourra pas faire qu’elle aime un olibrius comme ça… Mon Dieu ! ça pourrait servir à désennuyer madame Henri, qui, après tout, n’est pas la fille d’un corsaire… Mais une Meilhan-Grabot !… tâche !

– Alors, il faut se méfier aussi de ce M. Léon ?

– Il faut lui rire au nez quatre fois par jour, et, s’il n’est pas content, l’envoyer paître… Si tu pouvais faire en sorte que ce beau gamin de Gaston le prît en grippe, ce serait une fameuse affaire !

– Nous verrons, père Antoine. Et comment sont faits le comte Henri et sa femme ?

– Le comte Henri était lieutenant-colonel en 1830. Il a donné sa démission comme tout le monde : ça n’est ni bien ni mal… Il chasse, il pêche, il boit… peut-être un petit peu trop… Mais, en définitive, c’est un gentilhomme, et si ça chauffe chez nous, il sera de la danse. J’essaierai de t’expliquer cela… Il n’y a pas que la conspiration de l’enchanteur Pidoux, du curé et de tonton marquis… La comtesse Henri nous vient de Saint-Malo, beau port de mer, à ce qu’on dit… Elle a cinquante mille livres de rentes… Son père, le capitaine Masson, a pris dans le temps je ne sais plus combien de navires aux Anglais… Mais c’est du petit sang : ça se fâche quand on ne l’appelle pas madame la comtesse à pleine bouche, ça fait la renchérie et ça se compromet… Bref, ça aurait été à merveille dans une maison de négoce, mais chez nous, ça ne fait pas bien… Le comte Henri s’est mésallié, quoi ! voilà ! On n’en meurt pas !…

Nous arrivions à Mayenne où nous devions nous arrêter une couple d’heures pour dîner et donner l’avoine aux chevaux. Tonton marquis sauta du coffre tout guilleret. Le temps avait produit son effet ordinaire, qui est d’user les grandes douleurs. La mort de Frédéric était un peu oubliée.

Je ne puis dire combien je trouvai changées mademoiselle Zoé et son institutrice. Ce que je venais d’apprendre sur leur compte augmentait tellement leur importance à mes yeux, que je détaillai leur visage curieusement, trait pour trait. La supériorité de la belle Irène m’apparut évidente ; mais de cette supériorité même se dégagea pour moi quelque chose d’antipathique. Quant à Zoé, je ne saurais trop dire ce qu’elle fût devenue en d’autres mains. C’était une jolie et douce enfant. Le bonheur l’eût peut-être faite charmante. Mais elle était fatiguée, ennuyée et déjà désespérée. Je n’étais pas encore capable de reconnaître la maladie de la pauvre Zoé, mais je vis bien qu’elle était victime de je ne sais quel ensorcellement. Je la plaignais et je l’aimais. J’avoue que c’est elle qui a fait naître ma rancune chronique contre les jeunes hommes qui enseignent le solfège.

Comme j’entrais dans la chambre où nous devions dîner, Gaston et Lily vinrent à moi en se tenant par la main.

– Lily n’est plus en colère contre toi, me dit Gaston ; alors je la r’aime !

Lily m’embrassa en ajoutant :

– Pauvre petite Suzanne, je suis bien fâchée de t’avoir fait la moue, va !… Je ne savais pas.

Il y avait encore au fond de ces paroles un sentiment pénible pour moi : ce que je déteste le plus, de la pitié. Mais cette petite Lily avait un si angélique sourire ! Je lui rendis ses caresses de bon cœur, et nous fûmes amies.

On se mit à table. Dorothée, comme d’habitude, entama solidement sa fonction, tandis qu’Isidore suçait des petits pieds.

– Eh bien ! petite, me dit-il, en se versant un doigt de muscat, commençons-nous à tvouver que le monde est plus gvand qu’un mouchoih ?

– Il ne se corrigera jamais ! murmura Dorothée.

Mais Gaston fronça le sourcil et dit :

– Je ne veux pas qu’on se moque d’elle !

– Non, nous ne voulons pas, ajouta Lily.

– Diable ! reprit Isidore ; je vous fais mon compliment, mignonne ; vous êtes bien pvotégée !

Gaston attira un poulet tout entier et le mit devant moi.

– Je te le donne, dit-il, comme pour me venger.

– Remarquez, fit cependant observer Dorothée, que l’enfant n’a pas eu de crise depuis hier.

– Nous fevons examiner la petite par le docteuh Pidoux, reprit tonton marquis ; elle doit avoih pvécisément la qualité de fluide qu’il faut.

Gaston s’était mis en tête de découper le poulet lui-même et de me donner la becquée comme à un oiseau. Je résistai, il se fâcha.

– Ne le contrariez pas ! s’écria la marquise.

– Gvand Dieu ! appuya le marquis, ne le contvaviez pas !

– Et si elle veut me contrarier, elle ! riposta aigrement Gaston.

Il ajouta en se levant pour m’embrasser :

– Laisse faire ! quand nous allons être au Meilhan, c’est toi qui seras la maîtresse !

Puis, avec cette brusque versatilité des enfants :

– Est-ce que papa y est, au Meilhan, maman marquise ? demanda-t-il.

Je dressai l’oreille. Sans avoir aucune raison pour cela, je m’étais figuré que le blond chérubin, si chèrement gâté par son aïeule, n’avait plus ni père ni mère.

Je surpris un rapide regard que Dorothée échangea avec Isidore avant de répondre :

– Cela se pourrait bien, mon enfant.

– S’il y est, dit Gaston, vous lui direz que j’ai été sage, pas vrai ?

– N’as-tu pas été sage ? fit la marquise.

– Comme une image, ajouta Isidore avec une petite pointe d’ironie.

Gaston éclata de rire.

– Ah ! mais non, je n’ai pas été sage ! s’écria-t-il ; et je ne le serai pas non plus au Meilhan !… que si papa y est…

– Tu ne nous aimes donc pas, Gaston ? dit la marquise avec tristesse.

Je ne sais pas comment il fit, mais il ne lui fallut que deux bonds pour tourner la table et se jeter dans les bras de sa grand’mère. Il se mit à califourchon sur ses grosses jambes et la dévora de baisers. Tonton marquis le regardait avec une véritable émotion.

– Que faire avec un amouh comme ça, murmurait-il.

La grosse Dorothée le pressait contre son cœur. Elle était ivre de tendresse maternelle.

– Puisque ça t’amuse, disait Gaston parmi ses baisers souriants, que je vous fasse enrager !

– Vois-tu, Suzanne, me dit Lily que la place vide du chérubin faisait ma voisine, je l’aime tant que je suis contente de voir qu’on l’aime mieux que moi !

Pour le coup, les larmes me vinrent aux yeux. Je pris la main de ce pauvre petit ange, et je la serrai contre mon cœur. Le dîner de Mayenne s’acheva sans autre incident. La première parole que je prononçai en m’asseyant auprès d’Antoine fut celle-ci :

– Gaston a donc un papa ?

– Ah ! ah ! fit le cocher ; on a parlé du marquis Théodore ?

– C’est Gaston qui en a parlé.

– Gaston est un bon petit cœur.

– Pourquoi ne m’aviez-vous pas dit cela, père Antoine ?

– Parce que je ne t’ai pas tout dit, fillette ; compte sur tes doigts : il nous reste pas mal de gens à connaître… D’abord la petite Lily…

– Oh ! je la connais, celle-là, m’écriai-je, et je l’aime !

– Tu fais bien… Vois-tu, Suzette, si jamais il arrivait malheur à cet ange-là par ta faute, je me mettrais contre toi…

– Malheur à Lily… par moi !

– Tu l’as déjà fait pleurer… mais c’est malgré toi… Je disais donc : d’abord, Lily ; secondement, Gaston lui-même… ensuite, madame la marquise… enfin, M. le marquis… Quand nous aurons épluché ceux-là, nous n’aurons plus que le fretin : Besançon, Justine, madame Honoré… Mais ce ne sera pas fini pour cela… il y a les intimes : le duc de Champmas-Mauges, le commandeur de la Brousse, le baron d’Avray, le précieux Pidoux, le curé, Georges du Roncier et d’autres… Gaston est jusqu’à présent l’unique héritier mâle du nom de Meilhan… Son père était l’ami du roi… du roi Charles X, cela va sans dire… il a suivi le roi en exil… et je ne sais pas s’il ferait bon pour lui à repasser la frontière de France… Gaston a été élevé, non pas sévèrement, mais sagement par le marquis Théodore, son père… C’est une belle et bonne nature, un peu faible, mais où l’on aurait pu trouver de l’étoffe… Il y a trois ou quatre ans, pour le soustraire aux réprimandes de son père, la marquise, aveugle dans sa tendresse, obtint du docteur Pidoux je ne sais quelle consultation amphigourique, où il était constaté que l’enfant, nerveux à l’excès, était sujet à des crises… Crises de quoi ? on ne sait pas… Du reste, ce précieux Pidoux en a donné à tout le monde : madame la marquise, le marquis Isidore, Lily, mademoiselle Zoé, mademoiselle Irène, M. Léon, Justine et madame Honoré ont leurs crises. Je crois que j’en aurais, et de belles, si j’étais seulement une demi-heure avec le précieux Pidoux… Notre monsieur, c’est ainsi que nous appelons le marquis Théodore, ne croyait pas beaucoup aux crises ; mais il adorait l’enfant, et les affaires politiques se mirent à l’absorber dès ce temps là… Il n’y eut plus que des jupes autour de Gaston…

– Excepté tonton marquis.

– Tonton marquis a plus de bon sens qu’on ne croit… pour certaines choses, tonton marquis n’aurait pas élevé l’enfant comme cela. Mais il n’a pas de fortune… et d’ailleurs il est réellement habitué, depuis plus de vingt ans, à voir par les yeux de la marquise… Ne t’y trompe pas, Suzette, le marquis, avec tous les ridicules que tu connais et bien d’autres que tu découvriras à la longue, est un homme parfaitement loyal et honnête… un chevalier, moins la bravoure. C’est une femme, sous bien des rapports… une vieille femme. Il ne tient pas à ce qu’on croie le contraire… Il est fanfaron de poltronnerie comme d’autres le sont de courage… ceci quelquefois… Une heure après, il se campera sur la hanche comme un vieux Saint-Georges… Il n’y a pas d’enfant plus versatile et plus bizarre. Je crois qu’il rendrait des points à Gaston… Mais à ses heures, il a des éclairs de sagesse et une espèce d’esprit en tout temps.

– Dans le premier moment, dis-je, je l’ai pris pour le mari de la marquise.

– C’est à peu près tout comme… S’ils ne craignaient pas de faire rire le voisinage, je crois bien qu’ils auraient donné de l’ouvrage au curé. Mais madame la marquise a soixante-trois ans sonnés et le marquis a passé soixante-dix ans… Pour en finir avec eux, je te dirai que madame est meilleure encore que tonton marquis. Elle est capable de tout ce qui est bon, tendre, généreux… mais elle est capable aussi de bon nombre de folies… et l’histoire rapporte qu’elle ne s’est pas privée d’en faire en temps et lieu… Je ne connais pas de maîtresse plus douce et plus secourable… Aussi, ses domestiques l’adorent, la trompent et se moquent d’elle… La brave dame a fiancé Gaston comme elle avait fiancé mademoiselle Zoé… à Lily… et j’espère que ces fiançailles-là réussiront mieux que les autres… Mais toi qui as de bons yeux, petite fille, vois donc, là-bas… Est-ce que cet homme à cheval ne nous fait pas des signes avec son chapeau ?…

– Mais si, père Antoine… tant qu’il peut !

Le bon cocher mit sa main au-dessus de ses sourcils.

– Dieu me pardonne ! s’écria-t-il, je ne me trompe pas !… C’est le précieux Pidoux ! A vingt lieues de Saint-Philibert-en-Mauges… Il doit y avoir du mic-mac là-bas, c’est sûr et certain… Que le diable l’emporte !…

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