‹ Madame Gil BlasChapitre 11 sur 70 · Chapitre 11 L’enchanteur.

Chapitre 11 L’enchanteur.

C’était un petit homme assez maigre, sauf le ventre qu’il avait proéminent : une figure plate avec des cheveux gras d’un blond sale et une bouche ouverte jusqu’aux oreilles. Le chapeau dont il se servait pour faire le télégraphe était rond et recouvert de toile cirée. Des bottes fortes lui montaient jusqu’au genou. Il avait derrière lui une petite valise de cuir et un parapluie dans son étui. Le reste du costume se composait d’un pantalon noisette, à pont, d’un gilet de soie grise, et d’un habit bleu à boutons d’étoffe noire. Son cheval bai-brun était une vilaine bête qui trottait assez bien. Quand Antoine frappa aux carreaux de l’intérieur et cria : Voilà M. le docteur Pidoux, – ce fut un soudain concert de miaulements.

– Arrêtez ! arrêtez ! Ah ! quelle charmante surprise !

– Ce chev ami ! Avvêtez ! Vavissant ! vavissant !

– Le bon ami Pidoux ! criaient Lily et Gaston.

– Le bon M. Pidoux ! disait Irène moins familière.

Et toutes les têtes pendaient en grappes aux portières. Et de loin la basse-taille cuivrée du Pidoux.

– Bonjour ! bonjour ! bonjour !… Serviteur, madame la marquise !… serviteur, monsieur le marquis !… serviteur, mesdemoiselles !… Et Gaston ! quelle fraîcheur !… bonne mine tout le monde !… Que vous disais-je des bains de mer mitigés à la température de 23 degrés ?

Mais il convient de réparer ici une omission bien pardonnable. Le voyage avait eu lieu par ordonnance du médecin. On était parti en plein mois de janvier ; on revenait un peu avant l’époque où d’ordinaire les baigneurs partent pour les grèves. Le voyage avait duré quatre mois. Pidoux, qui valait, à lui seul toutes les facultés de France, avait décidé que les bains de mer ne produisaient plus aucun effet salutaire, passé le mois de mai. Mais, en hiver, pris dans des baignoires, vers l’embouchure d’une rivière, les bains devaient faire miracle, pourvu qu’ils ne fussent ni au-dessus ni au-dessous de 23 degrés centigrades. M. Pidoux avait conseillé Trouville, bien qu’il y eût des grèves beaucoup plus voisines. Trouville n’était alors qu’un hameau de pêcheurs ; mais le mélange des eaux de la Seine avec celles de la Manche s’y faisait naturellement, et, juste dans la proportion voulue. Il ne restait qu’à chauffer le bienfaisant liquide à 23 degrés pour avoir raison des diverses crises qui tourmentaient la famille du Meilhan.

Antoine découvrit que les bonnes gens à qui M. Pidoux avait adressé la marquise à Trouville, pour y prendre les bains de mer mitigés, étaient des cousins du probe praticien. Cela devait ajouter encore au mérite du mélange des eaux douces de la Seine avec les eaux salées de la mer.

– Que vous disais-je des bains de mer ? demanda le docteur.

– Merveille ! s’écria la bonne marquise.

– Mivacle ! fit tonton marquis ; pavole !

Les autres dirent : prodige ! ou tout autre équivalent. Seule, la pauvre Lily, qui était vraiment malade, ne put joindre son mot à cette glorification du système Pidoux. Gaston dit :

– On s’amuse joliment avec les coquillages, va !

– Beau petit démon ! fit le docteur qui arrivait à la portière.

Les embrassades commencèrent.

– Ce cher docteur ! ce bon docteur !

– Ah ! c’est une adovable idée que d’êtve venu au devant de nous.

– Et le voisinage ? demanda la marquise ; le duc ? le commandeur ?

– Tout le monde va bien, répondit le modeste Pidoux, n’étais-je pas là ?

– Faut-il avancer ? demanda Antoine.

– Le docteur va monter avec nous, répliqua maman marquise ; Besançon conduira le cheval.

On s’attendait à des façons ; mais Pidoux dit avec solennité :

– Oui, mes excellents amis, je vais monter dans la voiture. Il faut que nous nous entretenions sérieusement : j’ai des nouvelles de la plus haute importance à vous communiquer.

– Aïe ! aïe ! fit Antoine, qui entendit cela. Il descendit en même temps de son siège, sur l’ordre de la marquise, pour tenir la bride du docteur, en attendant que la seconde voiture, où était Besançon, fût arrivée. Je crus voir qu’Antoine mettait un certain empressement à descendre. Je crus deviner qu’il espérait, en se rapprochant ainsi de la portière, entendre mieux ce qui allait se dire dans l’intérieur. Comme le docteur Pidoux mettait le pied sur le montoir, Gaston l’arrêta.

– Va-t’en regarder Suzanne, avant ça, lui dit-il.

Le docteur ne comprenait point. Il ne m’avait sans doute même pas aperçue. Il voulut repousser en riant la main de l’enfant gâté ; mais celui-ci n’en demandait pas tant pour se fâcher tout rouge.

– Je te dis d’aller voir Suzanne ! s’écria-t-il en trépignant déjà de colère ; tu ne monteras pas si tu ne vas pas la voir !

– Il pavle de la petite qui est suh le siège, expliqua tonton marquis.

Et la marquise suppliante :

– Vous savez, mon bon docteur, que c’est raison de santé, si nous n’aimons pas le contrarier.

Le bon docteur fit aussitôt le tour du briska et vint complaisamment me regarder. Je baissai les yeux en rougissant, parce que le docteur avait aux lèvres un sourire moqueur.

– L’as tu vue ? demanda Gaston, quand Pidoux revint à la portière.

– Oui, mon ange.

– La trouves-tu bien jolie ?

– Certes, très-jolie.

– Alors, monte ! s’écria Gaston, nous sommes amis, nous deux !

Le docteur se faufila dans l’intérieur où il prit place en face de Dorothée. Gaston et Lily se serrèrent un peu. Avec de la bonne volonté, dans cette caisse monumentale, il y aurait eu place pour dix personnes. L’autre voiture arrivait. Antoine donna le cheval du précieux Pidoux à Besançon, qui se mit en selle.

– Ce Pidoux n’est pas un aigle ! murmura Antoine en se rasseyant près de moi, s’en faut !… mais il est plus fin que les pauvres bonnes gens… Quel diable de coup vient-il monter par ici ? Quel air avait-il en te regardant ?

– L’air de se moquer de moi, répondis-je.

– Tant mieux !… Laisse-le se moquer de toi, petiote… Je crois que tu as de l’esprit : mets-le dans un coin, ton esprit… ça lui ferait peur.

– Est-ce qu’il est le maître ?

– Approchant, et puis, qui sait ?

Il n’acheva pas. Ses chevaux, qui n’y pouvaient rien, eurent une demi-douzaine de coups de fouet. Antoine était de mauvaise humeur. Il reprit :

– Je n’ai plus besoin de te faire le portrait de Pidoux : tu l’as vu ; comment le trouves-tu ?

– Dame !… fis-je ; pas mal drôle avec son petit corps et sa grosse voix.

– Madame la marquise, répondit Antoine, qui a une petite voix et un gros corps, le trouve superbe ! C’est l’homme à la mode dans le pays… S’il avait voulu, il aurait pu choisir entre les trois ou quatre plus riches héritières de la bourgeoisie de Beaupréau… Mais il vise plus haut que cela… Je donnerais bien quelque chose pour savoir au juste où il vise… mais il a une adresse de chat pour les petites choses, et quand il tourne à hue, on peut être sûr que c’est pour aller à dia en fin de compte. Il arriva un soir de Paris, voici de cela cinq ou six ans. Il était gueux comme un rat ; il avait cette mine pointue des gens qui ne mangent pas leur content. Ses habits ne valaient pas mieux que sa mine. Nous étions au bout de l’avenue, ma défunte femme et moi, quand il passa sur la grande route, à pied, son petit paquet au bout d’un bâton. Il nous demanda le nom des maîtres du château, bien poliment, et je t’assure que sa grosse voix, dans ce temps-là, était douce comme du miel. Le nom de la marquise du Meilhan-Grabot sembla lui plaire, car il ôta son vieux chapeau en souriant et nous souhaita toutes sortes de prospérités avant de reprendre sa route. Nous fûmes plus de deux ans sans entendre parler de lui. Mademoiselle Irène arriva au château, et, dès le premier soir, elle demanda, pendant le souper, si le médecin de la maison était le célèbre docteur Pidoux, de Paris. La famille se faisait traiter alors par un bon vieil homme qui recommandait bien à tout le monde de se tenir les pieds chauds, la tête fraîche et le ventre libre. C’était à peu près toute sa science. Mais personne n’avait encore de crises. On demanda à mademoiselle Irène ce que c’était que le célèbre Pidoux.

– C’est, répondit-elle, l’élève de l’illustre Trufalier qui a inventé les tabatières électro-chimiques et les ventouses sphéroïdales.

Cela fit beaucoup d’effet. Tonton marquis avait un gros rhume. Il eut tout de suite envie d’essayer des ventouses sphéroïdales. Mais, dans ces vieilles familles, on a cela de bon qu’on tient aux vieux serviteurs. On recula devant cette dure extrémité de congédier le bonhomme Morin, l’ancien docteur. Le rhume de tonton marquis se guérit sans ventouses. Mais, de temps en temps, mademoiselle Irène citait à propos quelque cure miraculeuse faite par le célèbre Pidoux.

Le curé de Saint-Philibert-en-Mauges avait, de naissance, une verrue au bout du nez. Une fois, nous le vîmes arriver sans verrue. Seulement, son gros nez avait un trou à mettre le petit doigt. Il déclara que le célèbre Pidoux l’avait débarrassé de cette excroissance comme par enchantement, avec un bistouri, une pierre infernale, de la charpie, de l’onguent et quelques autres bagatelles. Pour le coup, tonton marquis cria : Mivacle ! et mademoiselle Irène regretta bien que les enfants fussent privés des soins de cet homme étonnant. Mais les choses restèrent telles quelles. Un matin que madame la marquise avait bien déjeuné, selon sa coutume, on me fit atteler pour une promenade en voiture. La marquise monta seule dans la calèche avec Irène, et ce fut Irène qui me dit de tourner vers les bois de Champmas. A une demi-lieue de Meilhan, nous rencontrâmes un cavalier dont je n’ai pas besoin de te faire la description, puisque tu viens de le voir. Il salua en passant, puis, tout à coup, il serra le mors et me cria d’une voix tonnante :

– Arrêtez ! arrêtez, au nom de l’humanité !

Je le crus fou. Il mit pied à terre précipitamment et s’élança à la portière où maman marquise montrait sa bonne figure étonnée.

– Madame, lui dit Pidoux d’un accent tragique, je ne sais pas qui vous êtes… Mais s’informe-t-on du malheureux qui se noie ?… Donnez-moi votre bras, je vais vous saigner.

La marquise se rejeta en arrière et cria au meurtre. Je levais mon fouet pour allonger un maître coup au camarade, lorsque j’entendis Irène qui s’écriait :

– Mais c’est le docteur Pidoux !

Et tout de suite après :

– Grand Dieu ! comme madame la marquise est changée !

Rien ne m’ôterait de l’idée que c’était là une comédie concertée à l’avance. Quand je descendis de mon siège, madame la marquise était en effet très-changée, mais il y avait fichtre bien de quoi ! On venait de lui dire qu’elle était sous le coup d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Pidoux préparait froidement sa trousse.

– Obéis-moi ! me dit-il impérieusement ; tu me réponds de la vie de ta maîtresse !

Ah ! tonnerre ! il joua bien son rôle !

Nous parvînmes tant bien que mal à sortir la pauvre dame de la voiture. Elle avait un regard idiot, sa face était violette ; il y avait positivement de quoi la tuer. Nous l’assîmes sur les coussins de la voiture. Pidoux la saigna, la banda et dit très-haut à Irène :

– Je remercie la Providence de m’avoir amené sur votre chemin, mademoiselle… cette dame est sauvée !

La marquise rouvrit les yeux à ces mots et joignit les mains en silence pour rendre grâces à son libérateur. Pidoux remit sa trousse dans sa poche et monta à cheval.

– Vous ne demandez même pas le nom de celle que vous avez sauvée ! murmura Irène d’un ton pénétré.

– Je sais que c’est une créature de Dieu, répliqua Pidoux, qui leva les yeux au ciel : cela me suffit… Cocher, je vous recommande d’aller au pas et de rentrer à la maison.

Il piqua des deux et disparut.

– Je ne sais pas si tu comprends bien tout ça, petiote ?

– Je comprends, répondis-je, que c’était une frime pour entrer au château.

– Le lendemain, tout le pays savait que le docteur Pidoux avait arraché au tombeau madame la marquise du Meilhan. On le fit appeler. Il refusa de venir. Tonton fut obligé d’aller le chercher lui-même dans la calèche et le ramena de force. Son entrée au Meilhan fut un véritable triomphe. Il fut superbe ! Il fut brusque, gauche, embarrassé de sa personne. On voyait bien que cette ovation n’était pas de son goût. A chaque instant tonton marquis disait :

– Assez ! assez ! vous allez effavoucher sa modestie !

Au bout d’une demi-heure il se sauva.

Depuis, il est planté au château plus solidement que les vieux chênes de la futaie de Champmas ne sont enracinés en terre.

Depuis encore, la marquise eut des crises ! Gaston eut des crises ; tonton marquis eut des crises ; Lily, Irène et jusqu’aux serins eurent des crises ! Mais le précieux Pidoux se moque bien de cela. Il n’y a pas de crises qui résistent à son fluide.

– Son quoi ? demandai-je, j’ai déjà entendu prononcer ce mot-là.

– Son fluide… quant à ça, je ne peux pas t’expliquer bien clairement… c’est une manigance, comme qui dirait une machine, quoi… enfin, une affaire qu’il a par tout le corps et qui passe dans les autres quand il veut… ça calme ceux qui ne souffrent point… Une fois que j’avais mal aux dents, il m’envoya un peu de son fluide, et je fus guéri tout net, parce que j’arrachai ma dent. Tant il y a, pour parler d’autre chose, je suis bien sûr que mademoiselle Irène, M. Léon et lui, sont meilleurs amis qu’ils ne le paraissent Ce qu’ils veulent, je n’en sais trop rien, mais ils se tiennent comme larrons en foire, j’en mettrais ma main au feu. C’est Pidoux qui est le secrétaire du conseil de régence…

Ici Antoine s’arrêta brusquement.

– Motus ! fit-il ; – leurs secrets ont beau être cocasses, je n’ai pas le droit de les révéler… S’ils parlent de ça devant toi, ça les regarde. Venons au curé. Le curé est un brave bonhomme qui aime presque autant manger que la marquise, mais il aime mieux boire. Du reste, charitable et toujours prêt à vider sa bourse dans la main des malheureux, simple comme un enfant, sans fiel, ne demandant pas mieux que de tomber dans les pièges qu’on prend la peine de lui tendre. Son caractère d’ecclésiastique lui donne de l’influence au château. A cause de cela, Pidoux le caresse.

Après le curé, dans l’ordre de l’intimité, vient le commandeur de la Brousse. Celui-là est le plus inoffensif de tous les personnages : une tête d’oiseau sur un long corps déjeté. Pidoux l’a choisi pour but de ses plaisanteries. Le commandeur est pauvre. Le commandeur dîne au château trois fois par semaine. Trois fois par semaine, au moment où l’on se met à table, le colloque suivant s’engage entre le commandeur et la marquise.

– Madame la marquise, dit le commandeur en souriant dans sa vaste cravate blanche, je réclame de votre obligeance bien connue, si toutefois vous en avez sur vous, une épingle pour attacher ma serviette.

– Bien volontiers, commandeur, répond la marquise.

– Ah ! s’écrie alors le bonhomme, et toujours sur le même ton de ravissement, j’étais bien sûr de ne pas vous solliciter en vain, madame, car il n’y a pas de roses sans épines.

C’est réglé. On manquerait plutôt de dire le benedicite.

Quand les serins se portent bien et que le marquis est de bonne humeur, il approuve en disant :

– Tvès joli, ce mot-là !… et nouveau ! Pavole !

Quand le marquis a des malades dans sa cage, c’est la marquise qui se charge de répondre.

– Monsieur le commandeur, murmure-t-elle en faisant la révérence, a toujours quelque chose de gracieux à dire aux dames.

Le baron d’Avray, au contraire, est fort riche. C’est un vieux garçon dévoré par ses valets. On a parlé un temps de son mariage avec la belle Irène. Je crois que madame la marquise était complice. Mais le baron a éloigné ses visites et ne parle plus à la demoiselle.

Enfin, l’homme important du pays, M. le duc de Champmas-Mauges, était pair de France sous Charles X. Sa fortune est considérable. Il peut avoir huit ou dix ans de plus que tonton marquis, mais il ne lui ressemble guère. C’est du vif argent, de l’esprit de vin, de la poudre à canon ! Au moindre mot, il veut tout briser et ne parle jamais de rien moins que de jeter l’univers dans un cul de basse-fosse. Au demeurant, secourable et bon maître pour ceux qui le servent.

Tonton marquis, le curé, le précieux Pidoux, le commandeur de Brousse, le baron d’Avray et M. le duc de Champmas, sont les principaux membres du conseil de régence. Le conseil de régence est une association pour rire, comme tout ce qui se fait chez nous… Plût à Dieu qu’il n’y eût pas d’autres conspirateurs plus sérieux dans la Vendée. Mais il y en a un pour le moins dont il faut que je te parle, parce qu’il vient chez nous : c’est Roncier, le sanglier, le lion, le sauvage ; Roncier, qui tiendrait tête à une armée, comme un fou et un brave qu’il est. Quand je vois celui-là, il y a quelque chose en moi qui remue. Je sens bien que le vieux chouan n’est pas mort et qu’il pourrait arriver un jour… Georges du Roncier est un solide, et il n’est pas seul de son écot. Il n’y a que le bon Dieu qui puisse savoir comment tout ça finira.

Nous n’avons plus à parler que des domestiques. Je commence par moi, parce que je suis le plus ancien et le moins mauvais… Te voilà bien attentive, petite fille ! je n’en dirai pourtant pas bien long sur mon compte. Le temps n’est pas bon pour se vanter d’avoir chouanné, mais là, comme il faut, quand on était jeune…

Je suis né sur les terres du Meilhan. Feu le mari de la marquise, qui aurait maintenant plus de quatre-vingts ans, me fit élever au château. Je fus chouan, que je n’avais pas encore la force de charger mon fusil. Quand vint la pacification, j’entrai au séminaire pour me faire prêtre. Si tu avais vu le monde, je n’aurais pas besoin de te dire que ça se devine que j’ai eu de l’éducation un petit peu. J’en sais bien aussi long que la plupart de nos gentilshommes ; et il n’y a pas de quoi se vanter. Quand je veux, je parle gentiment… Mais à quoi que ça sert ?

Tonton marquis n’a jamais fait la guerre, mais il avait deux cousins qui se battaient crânement. Le marquis du Meilhan-Grabot était brigadier à l’armée de Charrette ; le comte était général sous Napoléon. Ca fait qu’ils étaient l’un contre l’autre… Les autres Meilhan-Grabot et Meilhan-Coispel, pendant cela, étaient en émigration. Tonton marquis restait seul au château. Tu l’entendras raconter plus d’une fois en ta vie ce que je vais te dire.

Quand les bleus venaient, il les recevait à bras ouverts.

– Connaissez-vous Meilhan ? disait-il ; Meilhan le général ?

Tout le monde connaissait le général Meilhan. Tonton marquis se rengorgeait et ajoutait :

– C’est mon cousin germain.

Les bleus n’avaient garde de rien toucher au château.

Quand les chouans se présentaient à leur tour, il les comblait de caresses.

– Connaissez-vous le brigadier marquis du Meilhan ? demandait-il ; l’ami du général Charrette ?

Qui ne connaissait le brave marquis du Meilhan ? Tonton se frottait les mains et achevait :

– C’est mon cousin germain.

Les chouans respectaient le château.

Tonton marquis a gardé ainsi par le fait l’héritage de famille. J’allais être ordonné prêtre, lorsque je rencontrai un jour, là-bas, du côté de Saint-Philibert, ma défunte femme assise entre deux sacs de farine sur un bon cheval. Je causai avec elle, et quand je revins me coucher, j’étais triste. C’était un beau brin en ce temps-là que Jeannette Gaubert. On frappa à ma porte sur les onze heures de nuit. C’était le jeune marquis Théodore, le fils aîné, qui venait me dire : On recommence ; en es-tu ? A minuit, j’avais le fusil sur l’épaule et je dévalais vers Bressuire. Après la campagne, j’épousai Jeannette. Tout ça est pour te dire que je suis dans la famille tout naturellement comme les vieux poiriers sont dans le jardin. Une fois, la corsaire dit que les vieux poiriers étaient laids et qu’il fallait les couper. La marquise ne répondit seulement pas. Une autre fois, elle dit, la corsaire :

– Est-ce que vous garderez encore longtemps votre vieux cocher Antoine ?

Elle vient de Saint-Malo, la marchande ! Chez les marchands, quand les serviteurs sont vieux on les renvoie. La marquise lui dit :

– Ma bru, Antoine se porte bien, Dieu merci… Mais s’il meurt avant moi, je l’enterrerai… Ici, au Meilhan, nous ne nous séparons pas autrement de nos serviteurs fidèles.

La corsaire pinça ses grosses lèvres tant qu’elle voulut.

Pour famille, j’ai mon neveu François et ma nièce Eugénie. Ma nièce Eugénie est à Paris. Ma défunte femme ne l’aimait pas. Je ne lui ai connu que ce défaut-là en sa vie.

Après moi, vient madame Honoré, une brave femme qui brûlerait le monde pour se réchauffer les pieds quand il fait froid. Madame Honoré pense à elle avant tout ; en second et en troisième lieu, encore à elle, et puis voilà. Elle est honnête ; je ne la crois pas très-méchante. Elle vaut mieux que Justine qui vaut mieux que Besançon…

Fais-moi le plaisir de regarder devant toi : voici la ville de Laval, une jolie préfecture… Mais moi qui ai vu Nantes, ça ne me fait pas d’effet.

Une charmante ville, en effet, que ce vieux Laval, gardant à l’intérieur de ses quartiers anciens toute la physionomie d’une cité du moyen âge, et parsemant au dehors, sur les riants coteaux qui bordent la Mayenne, la fraîcheur coquette de ses villas toutes neuves !

Nous descendîmes à l’hôtel des Messageries royales. La première chose que je remarquai en entrant dans la chambre de la marquise, ce fut un signe d’intelligence adressé par Pidoux à la belle Irène. Je ne pus pousser beaucoup plus loin mes observations, parce que le blond chérubin s’empara de moi comme à l’ordinaire.

– Luttons, Suzanne, veux-tu ? me dit-il en me serrant à bras-le-corps.

– Tu sais, minette, qu’il est défendu de le venvevser ! me dit tonton marquis à l’oreille.

– Qu’est-ce que tu dis, toi !… s’écria Gaston en s’élançant vers lui les poings fermés.

Tonton marquis l’enleva de terre et l’embrassa. Gaston reprit :

– Ecoute-moi bien, tonton ; je ne veux pas qu’on l’ennuie ! Il faut qu’elle soit comme moi et qu’elle fasse tout ce qui lui passe par la tête…

– Oui, mon tvésoh ! oui !… répondit Isidore en le couvrant de caresses.

– Si on la gronde, reprit Gaston, j’aurai des crises à chaque fois… et le bon ami Pidoux n’y pourra rien !

– Vas-tu m’attaquer, marmouset, dit le docteur.

Gaston le regarda d’un air malin.

– Toi, dit-il, tu es un bon garçon !

– C’est M. le docteur Pidoux qu’il a toujours aimé le mieux ! murmura la marquise.

Gaston éclata de rire et revint à moi en répétant :

– C’est un bon garçon !

Et il ajouta tout bas :

– On lui fait croire ce qu’on veut, à ce médecin-là !

Avant de me reprendre pour la lutte, il dit au cercle de famille qui l’entourait :

– Est-ce que je me mêle de vos affaires ?… Laissez-moi Suzanne ; elle est à moi !… Sans cela, je déferai vos fortifications, et je mettrai de l’eau dans votre petit tonneau de poudre !

Tonton marquis, maman marquise et le précieux Pidoux jetèrent aux portes des regards terrifiés. Voilà comme les conjurations se découvrent ! Heureusement, il n’y avait pas de domestiques dans la chambre, et les portes étaient toutes fermées. On tremble en songeant que la fille aurait pu être là pour mettre le couvert !

– Il voit tout ! dit cependant Dorothée avec admiration.

– C’est un petit pvodige ! ajouta Isidore.

– Qui sait quel avenir repose sur cette blonde tête, acheva le précieux Pidoux.

Puis ils se parlèrent à l’oreille, et j’entendis qu’on se recommandait mutuellement la prudence, la discrétion, la réserve la plus rigoureuse. En effet, quand on vint poser la nappe, Dorothée et Pidoux entamèrent adroitement une conversation sur la pluie et le beau temps, tandis que tonton marquis, renouant sa cravate devant une glace, chantait faux un récitatif de la Vestale, qu’il affectionnait beaucoup :

Ah ! je vespive !… il faut que je vepvenne halei-é-é-ne !…

Son asthme donnait à la phrase musicale une physionomie tout à fait frappante.

Quand la nappe fut mise et que la fille fut partie, nos trois conjurés se rapprochèrent pour se serrer furtivement la main.

– On ne soupçonne rien ! prononça très-bas Dorothée.

– Rien ! fit Pidoux.

– Vien ! répéta Isidore.

Gaston me jeta par terre sans résistance. J’obéissais à l’ordre qu’on m’avait donné.

– Il est plus fort que toi, me dit Lily toute joyeuse.

– Ce n’est pas vrai ! s’écria Gaston ; maman marquise, Suzanne ne veut pas jouer avec moi !…

– Comment ! mademoiselle !… commença la bonne dame.

– Ne la gronde pas, sais-tu ! interrompit le chérubin ; dis-lui que tu veux bien qu’elle me batte !

– Par exemple !…

– Dis tout de suite, maman marquise, ou je vais être malade !

– Ah ! cher monsieur Pidoux ! s’écria Dorothée ; cet enfant-là me fera mourir !

– Ne le contvaviez pas, bonne amie…

– Voyons, petite fille, me dit le précieux Pidoux du haut de sa grandeur, résistez-lui, puisqu’il vous le permet.

Gaston fronça le sourcil et le regarda de travers.

– Vous, dit-il, si vous parlez encore comme ça à Suzanne, je dirai à maman marquise de prendre un autre médecin… Ainsi !

Dorothée tamponna son front mouillé avec son mouchoir, Gaston se jeta aussitôt sur elle et la baisa tant et tant, que la bonne femme, d’abord consolée, puis radieuse, se tourna vers Pidoux et dit les larmes aux jeux :

– Y en a-t-il un autre comme cela ?

Pidoux essaya une flatterie ; mais Gaston, en me rejoignant, le menaça du doigt.

Nous luttâmes de nouveau. C’était un pauvre enfant gracieux, mais faible, malgré sa grosse tête blonde. Moi, j’étais forte et aguerrie par cette gymnastique quotidienne que j’avais faite depuis si longtemps en suivant les diligences jusqu’au haut de la côte. Je ne voulais pas abuser de mon avantage, mais je n’eus en quelque sorte qu’à peser sur les reins de Gaston pour le jeter à la renverse. Il tomba en éclatant de rire.

– Embrasse-moi pour la peine, me dit-il.

Et pendant que j’étais penchée sur lui :

– Suzanne, reprit-il, est-ce que tu penses encore à ton parrain ?

Il était devenu tout à coup sérieux.

– Je penserai toujours à lui, répondis-je.

– Ah ! fit-il en se relevant, toujours !…

Il s’éloigna de moi et alla embrasser la petite Lily, qui rougit de plaisir.

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