Chapitre 12 Des choses surprenantes et mystérieuses que j’entendis à l’auberge de Laval. – Brunet.
On apportait le souper. Pidoux s’étonna de deux choses : de me voir à table et de n’y point voir la belle Irène. La marquise lui ayant déclaré qu’elle n’était pas suffisamment fixée sur les principes politiques de cette jeune personne, Pidoux eut un sourire et dit en me montrant :
– Prenez garde !
– Nous pvenons gavde, ami, répondit tonton marquis avec dignité.
– Nous ne sommes plus des enfants ! ajouta un peu vivement Dorothée.
Pendant tout le repas, les trois conspirateurs se continrent et ne laissèrent échapper, en effet, que des demi-mots. Comme tous les conjurés possibles, ils parlaient une langue à eux. Je n’y comprenais rien, malgré ma bonne envie.
– Voilà Brunet ! dit le précieux Pidoux en voyant arriver un dindon rôti.
Tonton marquis et maman marquise pensèrent se pâmer à force de rire. A voir le succès qu’eut ce simple mot, ce devait être une plaisanterie par allusion et de haut goût. Antoine, cependant, ne m’avait point parlé de ce Brunet.
– Pauvre Brunet ! dirent ensemble Isidore et Dorothée quand Pidoux porta le couteau à découper dans les chairs fumantes du dindon.
– En prenez-vous, madame ? demanda le docteur.
– Une aile de Brunet ? oui, répondit Dorothée malignement.
Et, à la même question, Isidore répliqua :
– Un blanc de Bvunet !
Il n’y a pas jusqu’à Lily et Gaston, singes comme tous les enfants, qui ne demandassent pied ou aile de ce mystérieux Brunet. Au dessert, on but à la santé de Brunet disséqué. Et l’on se lançait des œillades ! et l’on se faisait de petites grimaces d’intelligence !
Nous allâmes jouer, Lily, Gaston et moi. Le docteur Pidoux avait apporté un livre d’images. Nous fîmes un peu moins de bruit qu’à l’ordinaire. Zoé avait été rejoindre la belle Irène. Nos trois conspirateurs s’étaient retirés tous à l’autre bout de la chambre. De temps en temps, un mot de leur entretien parvenait jusqu’à mon oreille avidement tendue. C’était toujours le même nom : Brunet… Brunet… Brunet…
Une fois, je saisis ce membre de phrase :
– Renverser Brunet !…
Mais au moment où l’on allait poursuivre et où j’allais peut-être savoir, la fille entra pour ôter le couvert.
Pidoux, quand elle fut partie, alla faire une ronde dans le corridor. Après quoi, il mit le verrou à la porte. Sa prudence obtint l’assentiment général.
– On ne sauvait pvendve tvop de pvécaution, dit sentencieusement tonton marquis, quand il s’agit d’aussi gvands intévêts !
Gaston et Lily s’étaient endormis en regardant les estampes. Moi, j’étais éveillée comme une souris, mais je me tenais renversée sur un coussin et je feignais le sommeil le plus profond. J’entendis Isidore qui disait :
– Ils dovment comme une nichée de canavis !
– Pauvres petits ! ajouta la marquise ; – ils ne sont pas encore à l’âge où de graves préoccupations amènent l’insomnie.
Pidoux et tonton soupirèrent, comme pour regretter les jours insoucieux où ils ne songeaient pas encore à renverser Brunet. Mais ce Pidoux n’était pas un homme vulgaire, il ne s’attachait pas aux apparences.
– Dorment-ils véritablement, dit-il, – je vais m’assurer de cela !
– Poltvon ! grommela le marquis.
La marquise lui pinça le gras du bras en murmurant :
– Isidore ! vous ne vous corrigerez jamais !
Tonton marquis était toujours content quand on lui disait cela. Le précieux Pidoux, cependant, prit une bougie et s’avança vers nous sur la pointe des pieds. Je ne bougeai pas, bien que j’eusse bonne envie de rire. Il passa la lumière devant les yeux de Lily.
– Et d’une ! dit-il.
La bougie passa ensuite devant les yeux de Gaston.
– Et de deux !
C’était à mon tour. L’examen de Pidoux fut plus long à mon égard, mais enfin il prononça son arrêt :
– Et de trois !
– Enfin ! reprit-il tandis qu’il rejoignait Isidore et Dorothée, nous allons pouvoir parler à cœur ouvert !
J’étais tout oreilles dans mon coin. J’allais enfin savoir ! Je me souviens que mon cœur battait à l’idée des choses terribles que j’allais apprendre.
– Je ne veux pas vous cacher un instant de plus, dit le précieux Pidoux, qui prit pour faire cette importante communication un accent solennel, que je suis envoyé vers vous par nos amis et porteur de nouvelles de la plus haute gravité.
– Voyons ! voyons ! dirent à la fois tonton marquis et Dorothée.
– Je n’ai point à blâmer, reprit le docteur, le voyage que vous avez entrepris, puisque c’est moi-même qui l’avais conseillé… Mais il est des circonstances où la santé passe après l’intérêt public.
– Sans doute, sans doute.
– Nos amis, privés trop longtemps du concours de vos lumières, commençaient à murmurer : d’un autre côté, ce scélérat de Brunet…
– Oh ! le coquin !
– Oh ! le dvôle !
– Ce scélérat de Brunet s’asseyait de plus en plus dans son usurpation… on s’habituait à le voir où il est… De quoi s’agit-il pour un spoliateur ?… de gagner du temps ?
– Pas davantage ! fit la marquise, qui vous avait un air d’importance admirable.
– Cevtes, cevtes !… appuya tonton ; mais les nouvelles ?
– D’un autre côté encore, continua Pidoux, les fonds commençaient à manquer…
– Nous en avons envoyé de là-bas ! interrompit Dorothée.
– La France saura un jour ce qu’elle vous doit, chère dame… Mais l’argent passe, passe ! c’est effrayant !
– Effrayant ! répéta Isidore avec conviction ; mais les nouvelles ?
– Les nouvelles ? nous en avons de plusieurs sortes. D’abord, pour déblayer d’un seul coup tout ce qui n’est pas politique pure, je vous dirai que nos bureaux sont organisés… Cela me semble un détail.
– Il n’y a pas de petit détail dans ces choses-là, dit Dorothée, – voilà mon opinion.
– Il ne faut vien mépviser ! appuya tonton marquis.
– Nous avons le petit sacristain, continua Pidoux, celui que M. le curé a été obligé de renvoyer pour cette malheureuse histoire… C’est fidèle comme l’acier ! Il tiendra la correspondance. Nous avons ensuite la vieille Julienne pour les courses ; elle boite, mais elle va tout de même… Quant à la caisse, je continuerai à la tenir moi-même, malgré mes occupations nombreuses, tant qu’on ne me jugera pas indigne…
– Ah ! monsieur Pidoux ! interrompit la marquise avec reproche.
– Ah ! chev ami !… voilà qui n’est pas aimable !
– Quant aux faits politiques, continua le docteur après avoir répondu aux serrements de main du vieux couple, j’établirai deux catégories… on ne saurait mettre trop d’ordre là dedans : nous diviserons les communications dont je suis chargé en politique intérieure et en affaires étrangères.
– C’est cela ! s’écria la marquise, qui frappa ses grosses mains l’une contre l’autre.
Tonton marquis garda mieux sa dignité d’homme, mais il était manifestement aux anges.
Vous ne sauriez croire à quel point tout cela les divertissait.
La veille et l’avant-veille, Dorothée s’était assoupie dans son fauteuil tout de suite après le souper. Aujourd’hui, elle vous avait des yeux qui luisaient comme des escarboucles. Moi, j’écoutais patiemment, espérant bien que l’histoire fameuse de Brunet renversé finirait par venir.
– Nous débuterons, s’il vous plaît, reprit le précieux Pidoux, par les affaires étrangères… Peut-être aurais-je dû garder cela pour la bonne bouche, tant c’est providentiel et inespéré… Nous avons pour nous le fils d’une tête couronnée !
– Ah bah !… qui donc ?
– Le fils aîné d’un prince régnant… le prince héréditaire de Lippe !
– De… quoi ? fit Dorothée, qui crut avoir mal entendu.
– Vépétez, je vous pvie, demanda tonton marquis.
– De Lippe ! prononça pour la seconde fois Pidoux.
Il y eut un froid. Le vieux couple était visiblement désappointé.
Pidoux mit le pouce dans le petit pont de son pantalon noisette.
– Après cela, dit la marquise, il n’y a pas de petit détail ?
– Petit détail ! petit détail ! s’écria Pidoux avec chaleur ; peste ! je ne m’attendais pas à ce que cette importante affaire serait ainsi accueillie !… Savez-vous bien que la principauté de Lippe est située entre le Hanovre et la Westphalie ; que la Westphalie touche à la Hollande ; que le Hanovre côtoie le cercle du Haut-Rhin, qui va en Autriche ?… Savez-vous bien que nous avons par là une main à Berlin, une main à Vienne, un pied à Amsterdam, l’autre à Saint-Pétersbourg ? Savez-vous qu’en quelques heures on va d’Amsterdam à Londres ?… Vous trouvez que les Etats du prince de Lippe sont petits… Faites-moi la grâce de me dire ce que c’était qu’Athènes et ce que c’était que Sparte ? Et Rome, la maîtresse du monde, faites-moi la grâce de me dire ce que c’était que Rome sous ses rois ? Et Venise, cette autre reine…
– Je ne suis qu’une femme, monsieur Pidoux, interrompit noblement Dorothée, je ne puis avoir la même sûreté de coup d’œil que vous.
– Le fait est, dit tonton, qu’Athènes, Spavte, Vome, Venise… Vous nous en divez tant, chev monsieur Pidoux !… Si nous avions pav ce jeune pvince de Lippe la Pvusse, l’Autviche, la Bavière, la Hollande, l’Angletève et la Vussie… Mais plaise au ciel que nous puissions véussiv sans l’aide de l’étvanger !
– Je respecte toutes les délicatesses, dit Pidoux, répondant aux dernières paroles du marquis ; mais il faut d’abord que Brunet saute, n’est-ce pas ?
– Il le faut ! repartit le vieux couple à l’unisson.
– A la bonne heure !… Maintenant que vous comprenez toute l’importance de cette grande nouvelle, je vais vous dire par quelle voie elle nous est parvenue… Nous avons des intelligences à la cour de Hanovre… Le fils de Madeleine Moreau, la mercière, est second cuisinier chez le grand chambellan Spurzeim… Il a su la chose par le cordonnier-bottier de Son Altesse Sérénissime, qui est un de ses amis.
– C’est par de semblables canaux que la vérité vient le plus souvent, fit observer Dorothée.
– Il est donc évident, conclut Pidoux, que dans un temps donné… quand le prince régnant sera mort et que son fils sera monté sur le trône, nous avons une chance sérieuse pour nous… La position géographique de Lipstadt parle assez haut par elle-même pour me dispenser de toute explication… Brunet n’a qu’à se bien tenir, le drôle !
– Le malheureux !
– Le scélévat !
– Passons, reprit Pidoux, aux choses de l’intérieur… C’est pour celles-là que le conseil a jugé votre présence indispensable.
La marquise et le marquis rapprochèrent leurs sièges.
– On dit, prononça tout bas Pidoux, que Madame va venir en Vendée…
– Quoi faire, celle-là ? interrompit la marquise aigrement ; nous gêner ?
– Pavalyser nos mouvements ? ajouta Isidore ; entvaver nos opévations !
– Qu’a-t-elle à faire en Vendée ?… mettre en branle tous les fous du pays !
– Tous les vomantiques ! tous les jeunes-fvances !
– C’est malheureusement ce que tout le monde se dit, approuva l’enchanteur Pidoux.
– Ne peut-elle pas nous laisser agir ! s’écria la marquise.
– Ne sommes-nous pas capables de faive une vestauvation, nous tout seuls ?
Le vieux couple haussa les épaules et grommela :
– Malheureux roi !
– Malheuveuse Fvance !
– En tous cas, conclut Pidoux, c’est matière à délibération… il ne faut pas se décourager pour cela. On peut écrire à Madame une lettre respectueuse, mais ferme.
– Fevme suvtout ! Moi, je suis pouv la fevmeté !
– Peut-être qu’elle entendra la voix de la raison… Il n’y a pas à se dissimuler qu’en prenant cette détermination elle a cédé aux vœux et aux conseils des brouillons que je ne veux pas nommer.
– Des petits jeunes gens… des têtes sans cervelle ! dit la marquise avec indignation.
– Des conspivateuvs pouv vive ! ajouta tonton marquis d’un ton de magnifique mépris.
– C’est à planter là ce parti, qui se perdra toujours lui-même ! s’écria Dorothée.
Ce n’était point, à ce qu’il paraît, le compte de l’enchanteur Pidoux.
– Vous n’y songez pas, chère dame, dit-il ; après tant et de si héroïques efforts, après de si beaux sacrifices.
Mais Dorothée était en colère.
– Si Brunet sait cela, gronda-t-elle, il doit rire !
– De tout son cœuv… pavole !
– Je connais trop la loyauté inébranlable de vos principes, dit Pidoux avec un peu de sévérité dans la voix, pour craindre les suites d’un moment d’humeur… Attendons avec calme les événements et ne dévions pas de la droite voie… Je vous avouerai que l’annonce de l’arrivée de Madame a jeté quelque trouble dans nos délibérations… M. le duc de Champmas…
– Un vieux brandon ! s’écria Dorothée.
– M. le duc trouve l’entreprise sublime… C’est un homme influent… un noble caractère… Souvenez-vous bien que nous avons besoin de lui pour renverser Brunet.
Et Pidoux se frotta les mains tout doucement en regardant ses compagnons d’un air espiègle.
– Il branle dans le manche ! dit-il à demi-voix.
– Qui ça ? Brunet ?
– Lui-même… Depuis trois mois, sans faire semblant de rien, je le magnétise à rebours tous les dimanches, à la grand’messe… Il ne bat déjà plus que d’une aile.
– Vous êtes un tevvible homme, docteuh ! murmura tonton marquis.
Dorothée ne dit rien, parce que l’idée de cette magnétisation à rebours, faite à la grand’messe, effarouchait sa naïve et sincère piété. Mais, en définitive, c’était pour un bon motif : le renversement de Brunet ! Brunet renversé, on pouvait faire pénitence.
– Et qu’en est-il vésulté ? demanda Isidore.
– Il en est résulté, répondit l’enchanteur, que Brunet a perdu la tête… Il a chanté tout de travers dès la première fois… A vêpres, il s’est trompé de psaume… Tout le monde s’en est aperçu… Le curé est venu au lutrin et lui a demandé s’il était ivre, et le dimanche suivant on l’a payé, on l’a renvoyé…
Tonton marquis battit des mains en s’écriant :
– Bvavo ! bvavissimo !
– Chut ! fit Pidoux en nous regardant ; de la prudence…
Je me disais, moi, entre Gaston et Lily qui ronflaient :
– Est-ce que ce redoutable Brunet ne serait qu’un chantre de paroisse ?
– En cette occasion, reprit le précieux Pidoux, M. le curé s’est assez bien montré… On accuse le clergé de ménager la chèvre et le chou : mais M. Jouault n’a pas eu de faiblesse : il vous a dégommé le Brunet sans façon, et il a mis à sa place Houziaux…
– Houziaux ? fit la marquise ; c’est tomber de fièvre en chaud mal !
– Du tout, chère dame… et voici le beau de la chose : Houziaux et Brunet sont depuis ce temps-là à couteaux tirés… Houziaux a tourné… Nous avons Houziaux !
Du coup, tonton marquis et maman marquise se levèrent.
– Nous avons Houziaux ! répétèrent-ils ensemble, et vous ne nous disiez pas cela tout de suite !
– Et par Houziaux, ajouta Pidoux triomphant, nous avons son neveu Thorel…
Le marquis et la marquise se prirent par la main. Une larme de joie roula sur la joue de Dorothée.
– Nous avons Thorel aussi ! fit-elle.
– Mais, dit tonton, les bleus doivent êtve dans la constevnation !
– Je vous en fais juge ! répliqua Pidoux ; – ce n’est pas tout encore… Thorel a fait tourner les deux Morinais.
– Alors, alors ! s’écria la marquise, la victoire est à nous ! Tonton marquis, dans l’excès de sa jubilation, lui fit faire une passe ou deux de menuet, ce à quoi elle se prêta de fort bonne grâce.
– Nous tenons le Bvunet ! criait-il en dansant ; la France est sauvée !
Lily et Gaston se réveillèrent en sursaut. Je feignis de faire de même.
– Pas un mot de plus ! recommanda Pidoux.
– De la pvudence ! murmura le marquis en se rasseyant.
Et la marquise, avec la finesse qui n’appartient qu’à son sexe, ajouta d’un ton dégagé :
– Docteur, vous nous avez bien divertis avec votre histoire de revenants !
Toute cette nuit, je rêvai de Brunet.
– Brunet ! qu’est-ce que c’est que Brunet ? m’écriai-je le lendemain matin en m’asseyant sur le siège auprès d’Antoine.
– Ah ! ah ! fit-il en riant, ils ont parlé de Brunet ?
– Toute la soirée !
– De renverser Brunet ? de dévorer Brunet ?
– Ce n’est pas le roi Louis-Philippe, dis-je, puisque M. le curé l’a dégommé… Mais pour qu’un marquis, une marquise, un duc, un baron et le reste se réunissent contre lui…
– Il faut que Brunet soit un bien grand personnage, n’est-ce pas ? interrompit Antoine ; – il y aura peut-être un jour ou l’autre des paysans qui seront de grands personnages… mais ce ne sera pas Brunet… Brunet est un pauvre diable qui ne sait ni lire ni écrire. Le gouvernement de Juillet l’a nommé maire, parce que tous les gentilshommes du pays refusaient le serment… Brunet a pris la chose au sérieux à sa manière : il n’a plus salué ni M. le marquis, ni madame la marquise, ni M. le duc, ni M. le baron… En outre, il s’est rendu dans les châteaux, escorté par les onze gardes nationaux de la commune, pour forcer les propriétaires à contribuer à l’achat des blouses d’uniforme et du drapeau tricolore qui est sur le clocher… Georges du Roncier et le duc de Champmas furent les seuls qui refusèrent… Le duc fit mettre tout uniment la députation à la porte… Roncier offrit à M. le maire une volée de coups de canne dont celui-ci ne se vanta pas… Ce n’est pas du tout un méchant homme ; il est un peu idiot seulement, et ses hautes fonctions lui ont tourné la tête.
– Il était donc chantre en même temps que maire ?
– Meilleur chantre, quoiqu’il eût la voix aigre et fausse… C’est un adversaire tout à fait digne du parti Pidoux.
– Et Houziaux ?
– C’est l’adjoint… Qu’a-t-il fait ?
– Il a tourné !
– Jour de Dieu ! voilà une affaire !
– Et il a fait tourner Thorel… Qu’est-ce ?
– Le facteur rural… encore une fameuse acquisition !
– Et Thorel a fait tourner les frères Morinais.
– Miserere ! s’écria Antoine ; la Restauration est faite !… L’aîné des Marinais est garde champêtre, le second bat le tambour les jours de fête !…
J’étais désappointée. Les enfants n’aiment pas les attrapes.
– Et Madame ? demandai-je, pensant bien que c’était encore une farce.
– Quelle Madame ?
– Ils l’appellent comme ça.
– Et que disent-ils de cette Madame ?
– Ils disent qu’elle va venir en Vendée.
Antoine releva sur moi ses yeux agrandis.
– Madame ! en Vendée !… murmura-t-il en devenant tout pâle. Puis il ajouta, comme en se parlant à lui-même :
– Ca devait arriver… Roncier me l’avait dit… La duchesse de Berry est Bourbon deux fois !… Il n’y a plus qu’elle d’homme dans la famille !
– Qui est cette Madame-là ? demandai-je ; car ce nom de duchesse de Berry ne m’apprenait rien.
– C’est la mère de notre roi, me répondit Antoine.
– Quel roi ? Charles X ou Louis-Philippe ?
– Ni l’un ni l’autre… Henri V.
– Ah ! fis-je, on s’y perd dans tous ces rois-là !… Et que vient-elle faire en Vendée, la mère de ce roi ?
Antoine réfléchissait. Il fut du temps avant de me répondre.
– Ce qu’elle vient faire ? répéta-t-il enfin d’un air triste et distrait, tu le verras bien, petite fille !
A dater de ce moment, Antoine fut silencieux. J’eus beau l’interroger, il me fut impossible de tirer de lui une parole. Au déjeuner, rien de particulier n’eut lieu. Nos trois conspirateurs cachaient avec soin leur allégresse. Tonton marquis avait dit :
– Si l’on nous voit tvop contents, on se douteva bien de quelque chose !
Je pus remarquer seulement avec quelle gracieuse politesse Pidoux salua les gendarmes arrêtés à la porte de l’auberge.
Il y avait trois heures environ que nous étions montés en voiture. Je savais que c’était notre dernière étape ; Antoine continuait d’avoir la bouche close.
– On ne peut pas empêcher ça, dit-il brusquement. Puis, se tournant vers moi tout à coup : Les as-tu vus se parler, demanda-t-il, le Pidoux et l’institutrice ?
– Non, répondis-je.
Mais je me souvins du signe d’intelligence que j’avais surpris en entrant à l’auberge de Laval, et j’en fis part à Antoine.
– Au temps où j’étudiais pour être prêtre, me dit-il, j’ai appris bien des choses… mais ces deux pestes-là en savent plus long que moi… Et puis, à quoi bon se faire du mauvais sang ?… il en restera assez pour Lily et Gaston… Les bonnes gens sont bien vieux… La corsaire n’est pas de la famille… Et nos deux messieurs vont la danser, s’il y a comme cela des violons !…
Je ne comprenais pas, et pourtant j’avais le cœur serré.
– Suzette, continua-t-il, tu as vu de vieux enfants qui conspiraient pour rire… tu verras bientôt des hommes tomber dans le sang…
J’étais bien jeune, et pourtant j’ai présente la physionomie du père Antoine tandis qu’il prononçait ces paroles, étranges dans la bouche d’un valet. C’était un robuste cœur et une intelligence à part. J’ai gardé en moi tout ce qu’il me disait… Chaque jour écoulé m’expliqua plus tard quelqu’une de ses leçons.
Nous avions passé la Loire vers les trois heures de l’après-midi. Le soir venait quand nous traversâmes la petite rivière d’Evre pour monter le coteau d’Andrezé. Ce fut par un beau coucher de soleil que je vis pour la première fois le pays de Mauges. Beaupréau était derrière nous, caché par les plis du terrain fertile. Tout à l’entour, c’était un vert horizon de culture. La Normandie aussi est riche, mais ici la végétation affecte déjà les élégances méridionales. La vigne monte à l’arbre comme dans un distique de Virgile, et les raisins mûrs pendent parmi les pommes vermeilles. Je parle du voyage tel que je le vis plus tard, car on était alors au commencement du printemps, et c’est à peine si les premières feuilles verdissaient aux branches des arbres. Je ne savais rien, je n’avais rien vu. Le peu qu’Antoine avait pu m’apprendre, acquisition trop récente, s’entassait confusément dans mon esprit. Ce n’était pas le souvenir des grandes luttes de la Vendée contre la France républicaine qui me serrait le cœur. Dans ces champs de bataille, je ne voyais point glisser les ombres héroïques du paysan Cathelineau et de ses compagnons. J’étais émue violemment, et je n’aurais su dire pourquoi. Sans doute les dernières paroles d’Antoine pesaient sur ma jeune imagination comme une menace mystérieuse. Ce paradis terrestre qui se présentait à moi, c’était le décor où le drame sanglant allait se jouer.
Antoine me dit, quand nous arrivâmes en haut de la côte :
– Voilà la vallée de Mauges.
Je vis un vaste paysage, dont le modeste clocher de Saint-Philibert occupait à peu près le centre. A gauche, et tout près du village, le château du Meilhan s’élevait, grand, carré, manquant d’aspect de loin, comme toutes les maisons bâties au temps de Louis XV, mais entouré de bois magnifiques. Les murailles étaient blanches et crépies à neuf. Un autre groupe de verdure, un sombre amas de colossales futaies noircissait l’horizon derrière le village lui-même et servait d’entourage au fier château de Mauges, antique et féodal manoir qui était la gloire du paysage. En me le montrant, Antoine me dit :
– Ca aurait été un jour à Zoé si Maxime avait voulu.
Il y avait longtemps que je n’avais songé au prince Maxime, ce brillant soldat, – ce brigand, – mais de toutes les personnalités décrites par Antoine, c’était celle-là peut-être qui m’avait le plus frappée. Vous n’évoquerez jamais en vain ces images romanesques auprès d’une fillette.
Je regardai de tous mes yeux ce superbe château de Mauges. La silhouette du prince, telle que je me le représentais, passa devant moi comme un éblouissement. Je me retournai pour jeter un coup d’œil à Zoé au travers de la glace. Au lieu de Zoé, ce fut la belle Irène que je vis, car elles avaient changé de place. Il me semble que la belle Irène était bien la femme qu’il fallait pour lutter contre ce démon de prince Maxime.
Mais le doigt d’Antoine me désignait déjà une autre masse d’arbres, à droite du village au sommet d’un coteau abrupt et rocheux. Il y avait là un petit manoir à pignons pointus, dont les murailles ternes ressortaient à peine parmi l’ombrage. Au contraire, les fenêtres, frappées en ce moment par les rayons du soleil couchant, renvoyaient des lueurs ardentes et rouges. On eût presque dit un incendie.
– C’est la bauge du sanglier, murmura Antoine ; c’est le Roncier.
Puis il ajouta :
– Le premier coup de fusil sera tiré là !… j’en donne ma parole !
Le flamboyant manoir semblait nous regarder avec des yeux sinistres.
A droite encore, mais beaucoup plus loin, Antoine me montra la maison coquette et toute neuve du baron d’Avray, l’un des membres du conseil de régence, celui qui n’avait pas su comprendre tout le bonheur que lui aurait donné une alliance avec la belle Irène. Nous descendions et la nuit tombait. Peu à peu le paysage se voilait.
– Eh ! père Antoine, dit une voix douce et toute jeune sur le bas-côté de la route, ramenons-nous tout notre monde bien portant ?
Je sentis le bon cocher tressaillir.
– Assez comme ça, monsieur, répondit-il en ôtant son chapeau.
Celui qui venait de parler quitta le bas-côté de la route et vint vers la voiture. Aux dernières lueurs du crépuscule, je vis un jeune homme de belle taille, portant un costume de chasse et le fusil à deux coups sur l’épaule.
En s’approchant de la voiture, il souleva sa casquette qui coiffait une charmante tête couverte d’une profusion de cheveux blonds. Antoine arrêta les chevaux. Besançon continua sa route au grand trot pour aller annoncer l’arrivée. Le chasseur salua les dames d’un air timide et doux. Il me sembla que ses joues avaient rougi comme celles d’une jeune fille.
– Est-ce que c’est là M. Léon ? demandai-je.
Antoine me regarda d’un air stupéfait.
– M. Léon !… répéta-t-il. Puis il ajouta en grondant : Va me chercher des Léons comme ça, Suzette !…
L’accueil fait au chasseur fut loin de ressembler à celui qu’on avait fait au précieux Pidoux. Cependant, Gaston l’appela son ami Georges. Il y eut seulement quelques politesses échangées. Le chasseur demanda :
– Savez-vous la nouvelle ?
– Oui, monsieur, lui fut-il répondu froidement.
– Si la Vendée ne se lève pas comme un seul homme, dit Georges avec sa voix timide et douce, il faudra gratter les pierres tombales qui disent ce qu’ont fait nos pères !
– Allez, Antoine ! commanda maman marquise.
Le jeune chasseur rougit et salua encore une fois. La route faisait un grand circuit pour descendre la montée. Il y avait un sentier à travers champs qui conduisait droit à la grille du château. Le jeune chasseur prit ce sentier. En tournant le coude de la route, je l’aperçus qui franchissait la grille. Il avait dû courir.
Sur le perron d’honneur du château, il y avait de nombreux domestiques avec des flambeaux, car il faisait maintenant presque noir. Une double file de paysans faisait haie dans la cour. La grille était grande ouverte. Au bruit que fit la voiture en entrant, nous vîmes sortir du vestibule une femme encore jeune et trois ou quatre messieurs. La jeune femme portait une toilette voyante ; elle avait des fleurs dans les cheveux. Elle vint embrasser maman marquise au moment où celle-ci mettait pied à terre.
– C’est la corsaire, me dit Antoine.
Mon attention fut détournée par le jeune chasseur qui toucha furtivement le bras de la belle institutrice et lui dit tout bas :
– Irène, il faut que je vous parle !
Tonton marquis échangeait des poignées de main avec ces messieurs.
– Bonjouh, bavon ! bonjouh, commandeuh ! bien vavi de vous vevoih !… pavole !
Gaston était déjà dans les jambes et faisait le diable tant qu’il pouvait.
– Ah çà ! qui est donc ce beau jeune homme ? demandai-je à Antoine en montrant le chasseur qui se cachait parmi les paysans.
– C’est Georges du Roncier, parbleu ! me répondit Antoine.
– Roncier ! le sanglier ! cette figure si douce et si timide ! Mais je n’eus pas le temps de m’étonner. La corsaire aborda Irène pour lui dire.
– Vous êtes changée, ma bonne… et pâlie affreusement ! Puis avec un sourire méchant : Le prince est à Mauges depuis un mois… pensez-vous que ce soit pour vous ?
Elle tourna le dos en ricanant plus fort. Irène baissa les yeux et ne répondit point. Cette Irène prenait pour moi une importance extraordinaire. Elle était comme l’héroïne du drame mystérieux où j’allais peut-être avoir un rôle…
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