Chapitre 13 Les hôtes du Meilhan. – Mystères. – La chambre à coucher du marquis Théodore
Il m’avait suffi d’un coup d’œil pour mettre des noms sur tous les visages. Antoine m’avait fait connaître d’avance les hôtes du Meilhan. Je reconnus parfaitement ce bon commandeur de la Brousse, surnommé Rose-sans-Epines, à cause de la galante formule qu’il employait invariablement pour demander une épingle à maman marquise. Je reconnus le baron d’Avray, je reconnus surtout Léon, le séducteur. Ce Léon était un fade jeune homme, beau comme une ancienne lithographie de Grevedon. Il se donnait un air pensif et triste. Sa barbe était taillée à la Jeune-France, comme on disait alors, et ses cheveux pendaient en masses lourdes sur ses oreilles. Son costume consistait en une redingote à corset rembourrée vers les hanches et boutonnée jusqu’au col de satin noir qui lui couvrait la poitrine. Pour épingle, il portait une petite tête de mort en ivoire. Le romantisme, alors en vogue, rendait plus niais encore ce parfait nigaud. Le baron d’Avray avait une bonne et belle figure de vieux gentilhomme, mais il était sourd et ne le voulait point paraître, ce qui donnait parfois naissance à de singuliers quiproquos. Le commandeur de la Brousse, tête étroite, déprimée, long nez, menton absent, long cou, long torse, longues jambes, avait l’air d’un grand oiseau égaré loin de son nid. Il était fier, bien qu’il vécût un peu aux dépens d’autrui. Je l’ai toujours pris pour un fort honnête homme. Quant à madame la comtesse du Meilhan, la corsaire, c’était une toute petite femme, ronde comme une boule, avec d’assez jolis petits pieds courts et des mains plus que potelées. Elle avait une trentaine d’années, à son compte ; mettons cinq de plus pour rester en deçà du vrai. Son alliance avec la famille du Meilhan n’avait pas beaucoup changé ses manières. Elle parlait haut, très-haut ; elle se fâchait à table quand les choses n’étaient point de son goût. Vers le dessert, elle devenait fort rouge. Son père, le capitaine Masson, lui avait légué son caractère ; elle tenait tête à son mari et faisait peur à sa belle-mère. Rien n’était capable de la faire trembler, sinon une histoire de revenant ou une chauve-souris. On ne peut dire qu’elle fût jolie, mais, à part ses yeux ronds, les hommes la trouvaient piquante. Elle était, en outre, folle de la toilette, ce qui est toujours bien.
Il y eut souper le soir de l’arrivée. Chose remarquable, ce fut le précieux Pidoux qui me présenta, et la belle Irène, qui ne m’avait pas adressé la parole pendant tout le voyage, déclara que j’avais tout plein d’esprit et les plus heureuses dispositions pour la musique. Gaston n’en dit pas si long. Il promit que si quelqu’un me faisait du chagrin, on mettrait ce quelqu’un à la porte, sans quoi il aurait des crises.
– Tu as donc toujours des crises, Gaston ? lui demanda sa tante Anaïs.
La corsaire avait ce joli nom d’Anaïs. Gaston lui répondit :
– Tu as bien toujours tes chauves-souris, toi !
– Allons, maman, dit Anaïs, je vois que mon cher neveu Gaston est aussi bien élevé qu’au départ.
Maman marquise caressa la tête blonde du chérubin.
– J’ai le vegvet d’annonceh à tous ceux qui l’ont connu, dit tonton marquis pour rompre l’entretien, que Fvédévic est movt bien malheuveusement pendant le voyage.
Gaston me pinça le bras.
– Voilà le bonhomme La Brousse qui va chanter sa chanson, me dit-il.
– Madame la marquise, prononça en effet le commandeur d’une voix douce et claire, je réclame de votre obligeance bien connue, si toutefois vous en avez sur vous, une épingle pour attacher ma serviette.
La marquise répondit :
– Bien volontiers, commandeur !
Celui-ci prit l’épingle, et d’un ton de sincère ravissement :
– Ah ! s’écria-t-il, j’étais bien sûr de ne pas solliciter en vain, madame, car il n’y a pas de roses sans épines !
– Dis donc, tonton La Brousse, lui demanda Gaston, à qui donc prenais-tu des épingles quand maman marquise n’était pas là ?
Le commandeur rougit jusqu’au blanc des yeux à cette accusation d’infidélité.
– A quelque autre rose, répondit M. Léon.
– Puisqu’elles ont toutes des épines ! ajouta la corsaire.
M. Léon avait pris la voix qu’avait l’excellent comédien Bocage dans le rôle d’Antony.
– Très-plaisant ! dit le baron d’Avray, qui n’avait pas entendu.
Des entretiens particuliers s’établirent : M. Léon se mit à causer avec Anaïs, qui, seule, semblait le comprendre, malgré la tournure peu romantique qu’elle avait ; le docteur Pidoux entreprit le baron d’Avray ; Irène et Zoé échangèrent quelques brèves paroles à voix basse.
Tonton marquis entama le récit de notre odyssée à l’usage du bon commandeur de La Brousse, qui mangeait en homme dont la fonction est accomplie. Je voyais de temps en temps les regards de la belle Irène rencontrer ceux du docteur Pidoux. J’avais remarqué trois choses : d’abord la protection subite qu’ils voulaient bien m’accorder tous deux à l’improviste. En second lieu l’absence de Georges du Roncier, qui n’était même pas entré au château, et qui avait disparu tout de suite après avoir parlé à Irène dans la cour d’honneur. Enfin, le silence à coup sûr étonnant que chacun gardait sur deux membres importants de la famille : le père de Gaston et le mari d’Anaïs, le marquis Théodore et le comte Henri.
Gaston avait bien demandé en entrant :
– Papa est-il là ? – mais c’est à peine si on lui avait répondu.
C’était une singulière maison.
– Tu ne dis rien, Lily ! cria de loin la corsaire.
– Nous sommes un peu jalouse, répondit Irène avec un visible empressement, depuis que notre cousin Gaston a une autre petite amie.
– La jalousie ! récita M. Léon, – un des plus amers poisons que l’âme humaine puisse boire !… Enfer ! quand la jalousie dévore un cœur de femme…
– Mauvais plaisant ! dit le baron qui le guettait ; encore un calembour !
Je ne sais pas du tout quel genre de drôleries le pauvre sourd mettait dans la bouche de M. Léon, mais on peut affirmer qu’il était seul de son avis. Dans l’univers entier, l’homme-piano ne divertissait que lui.
On semblait éviter avec soin toute allusion politique. La corsaire passait pour être mal pensante.
Il y eut tout à coup un grand mouvement autour de la table. Chacun se leva, excepté la corsaire, qui se contenta de se tourner à demi vers la porte.
– M. l’abbé Jouault ! annonça Besançon, qui avait endossé une livrée d’apparat. Gaston courut au bon curé ; Lily fit de même. C’était une honnête et naïve figure de prêtre, un peu lourde, et où l’intelligence n’était pas par excès. Il embrassa les deux enfants tout paternellement, et fit à la ronde un salut modeste.
– Que vous êtes aimable, monsieur le curé ! cria la voix perçante de Dorothée.
– Monsieuh le cuvé, vous êtes le plus chavmant des saints ! ajouta Isidore.
La corsaire lui adressa un signe de tête protecteur. Irène et Zoé coururent à lui comme avaient fait Gaston et Lily.
Ce fut le précieux Pidoux qui conduisit le curé à la marquise, après l’avoir préalablement pressé dans ses bras. On fit une petite place au bon prêtre, qui commença incontinent à s’entretenir tout bas avec Dorothée. Je vis celle-ci pâlir et s’éventer avec son mouchoir. Pidoux, qui s’était éloigné, revint, mais le bon curé se tut à son approche.
– Ce sont des secrets ?… dit le docteur.
– Oui, monsieur, répondit l’abbé Jouault ; ce sont des secrets.
– Je parie qu’on parle de mon papa, s’écria Gaston ; je veux savoir !
Il y avait là évidemment une foule de petits mystères qui se croisaient et s’enchevêtraient. Les renseignements fournis par Antoine ne me suffisaient plus pour marcher au milieu de ce dédale. Il fallait deviner : j’étais dans mon centre.
La corsaire, avec ses yeux ronds, hardis et brillants, m’inspirait une instinctive aversion ; je ne comprenais pas bien la conduite de la belle Irène et de Pidoux, mais j’avais bonne opinion de moi. Cela m’inquiétait peu. C’était une affaire de temps. L’homme qui m’intéressait le plus était celui que je connaissais le moins : Georges du Roncier. Après toutefois un autre homme que je ne connaissais pas du tout : le prince Maxime. Tous les deux étaient en rapport avec Irène. La comtesse Anaïs s’était vantée de la présence de l’un d’eux comme d’un triomphe. Je sentais vaguement, malgré mon ignorance profonde et le milieu où j’avais vécu jusqu’alors, que la comtesse Anaïs était odieusement déplacée dans ce manoir. Le ridicule y abondait, mais les ridicules de la corsaire n’étaient pas de la même famille que ceux de toutes ces bonnes gens.
Mais il ne s’agissait pour moi en ce moment ni de la corsaire, ni de l’institutrice, ni même de mes deux héros, Georges et Maxime. Un élément nouveau venait de naître et piquait violemment ma curiosité.
Gaston avait eu raison quand il s’était écrié :
– Je parie qu’on parle de mon papa !
Mon oreille subtile avait parfaitement saisi le nom du marquis Théodore et aussi le nom du comte Henri. C’était le bon abbé Jouault qui les avait prononcés. Qu’avait-il dit ? Je l’ignorais, mais ce devait être quelque chose de bien grave, à considérer la profonde émotion qui avait saisi maman marquise. L’idée me vint tout de suite qu’il était arrivé malheur au père de Gaston et au mari d’Anaïs.
– Est-ce que vous avez des nouvelles d’Henri ? demanda celle-ci au travers de la table.
– Non, répondit maman marquise.
Tout de suite après le dessert, la marquise passa dans son appartement en compagnie de l’abbé Jouault. Personne n’eut permission de la suivre.
Gaston me dit :
– Je sens papa !… papa est ici !
Il était comme une âme en peine et ne pouvait rester en place. Mais il ne dit son secret qu’à moi. Tonton marquis et la comtesse Anaïs étaient désormais chargés du soin de faire les honneurs. La comtesse trôna au coin du feu, entourée de Pidoux, de M. Léon, du baron d’Avray, etc. Irène s’était esquivée en même temps que la marquise. Tonton marquis s’était emparé de Rose-sans-Epines.
– Qui donc arrive ? s’écria en ce moment la corsaire.
On entendait, en effet, distinctement, un bruit de chevaux dans la cour. Anaïs s’élança vers la fenêtre, écartant brusquement ceux qui se trouvaient sur son passage. Elle entr’ouvrit le rideau, regarda dans la cour et poussa un cri étouffé.
– Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? s’écria-t-on de toutes parts.
– Est-ce que tu as vu ta chauve-souris, tante Anaïs ? demanda Gaston.
Tonton marquis, déjà tout blême, laissa échapper ce nom redouté : Les Bleus…
Le baron d’Avray frappa sur l’épaule de Léon en disant :
– Vous lui avez fait encore quelque niche, mauvais plaisant !
Pendant cela, Rose-sans-Epines déroulait un mouchoir à carreaux dans lequel était enveloppé un petit pistolet de poche, dit coup-de-poing. Sa figure d’oiseau prit une expression chevaleresque. Il prononça ces paroles remarquables :
– Sachons du moins vendre chèrement notre vie !
Tonton marquis, à la vue du pistolet, passa derrière le baron, qui regardait de tous ses yeux sans comprendre.
– Est-ce qu’on va se battre ? criait Gaston en trépignant de joie ; ah ! quel bonheur !
– Combien sont-ils, chève nièce ? interrogea tonton marquis d’un ton lamentable. Y a-t-il plus d’un végiment ?
La corsaire, qui avait eu le temps de se remettre, haussa les épaules avec mépris. Elle abaissa un second regard vers le pavé de la cour, où l’on n’entendait plus aucun bruit.
– Allez-y voir ! dit-elle.
Puis elle traversa de nouveau la chambre et vint à M. Léon qu’elle attira à l’écart. Elle lui parla bas.
Léon sortit sans jurer enfer ni damnation. Il avait l’air tout à fait d’un professeur de chant qui n’est pas rassuré. Presque au même instant, Antoine entra et vint chercher Gaston de la part de sa grand’mère. Le précieux Pidoux s’était glissé jusqu’à la fenêtre. Je l’entendis qui demandait tout bas à la comtesse Anaïs :
– M. le comte était-il seul ?
La corsaire le toisa d’un dédaigneux regard.
– Messieurs, fit-elle au lieu de répondre, je vous prie de m’excuser si je vous quitte : j’ai ma migraine.
Elle prit un flambeau sur la cheminée et sortit à grands pas. J’avais la fièvre, tant ces mouvements mystérieux exaltaient ma curiosité incurable. Que se passait-il donc dans ce château ?
Il n’y avait plus au salon que tonton marquis, Pidoux, le baron d’Avray, Rose-sans-Epines, Lily et moi. Rose-sans-Epines, voyant le danger passé, était en train d’envelopper de nouveau et avec soin son petit pistolet de poche dans son grand mouchoir à carreaux. Le baron d’Avray interrogeait chacun du regard en homme gai, mais sourd, qui craint d’être laissé en dehors d’un joyeux complot. Pidoux avait mis son dos à la cheminée. Il réfléchissait. Tout à coup il tendit la main à tonton marquis.
– Miséricorde ! s’écria-t-il ; j’oubliais que M. le duc m’attend ce soir… Je vais piquer un temps de galop jusqu’à Mauges.
On ne peut employer une autre expression : il s’enfuit. Comme il sortait, madame Honoré parut à la porte et appela Lily pour la coucher. Quand madame Honoré fut partie, tonton marquis nous compta du regard avec une visible inquiétude.
– Est-ce que vous allez nous quitter aussi ? demanda-t-il à M. le baron d’Avray.
Celui-ci prit précipitamment sa canne et son chapeau.
– Que ne le disiez-vous ! s’écria-t-il ; je vous gêne ?… Bien le bonsoir !
– Mais non, chev ami, mais non… au contvaive…
– S’il fallait faire des compliments entre voisins… continuait le sourd en courant vers la porte.
– Vestez, bavon, vestez !… on va vous dvesser un lit dans ma pvopve chambve !…
– Bien, bien, marquis… faites vos affaires… Hommages à ces dames !
Et il disparut.
– Quelle infivmité ! s’écria Isidore.
Il s’élança vers Rose-sans-Epines, qui prenait aussi son chapeau.
– Pav exemple ! fit-il, je ne souffvivai pas… Je suis en tvain de vaconter des histoives… Venez, commandeuv !… nous allons êtve cette nuit compagnons de chambvée.
Rose-sans-Epines se laissa faire. Tonton marquis l’emporta comme une proie. Il avait craint un instant de coucher seul.
Je restai seule dans l’immense salon. La pendule marquait onze heures. Il n’y avait plus qu’une bougie sur la cheminée et le feu s’éteignait. – Les lambris sombres absorbaient la lumière, qui mettait çà et là un point brillant aux moulures rougies des portraits de famille. – C’est à peine si les ténèbres étaient visibles. Je n’avais pas peur : je suis brave. Mais l’idée de mon isolement profond me saisit. Je n’étais rien dans cette famille ; je ne tenais à rien. Gustave, mon pauvre parrain, je songeai à toi en ce moment, comme toujours à mes heures d’embarras ou de tristesse, et les larmes me vinrent aux yeux. Je me demandai comment il était possible que je l’eusse quitté. Que faisais-tu, tandis que j’étais là toute seule et abandonnée ? On va loin sur la route sentimentale des souvenirs et des regrets. Heureusement, ce demi-jour tremblant des nuits où veille une lueur indécise se peuple aisément de fantômes. Je vis rire dans l’ombre l’insolente et grosse figure de Fanchette. Je ne pleurai plus. J’allai à la croisée. La cour était noire comme de l’encre. Peu à peu, les bruits allaient mourant à l’intérieur du château. On m’avait évidemment oubliée. J’étais en train de choisir le meuble où j’allais m’installer pour dormir, car je n’aurais osé sortir du salon, lorsque la porte par où tonton marquis et Rose-sans-Epines étaient sortis, s’ouvrit tout doucement. La corsaire, en robe de chambre et en cornette, parut sur le seuil avec un bougeoir à la main. Que venait-elle chercher là ? Cette femme avait des yeux de lynx. Malgré les demi-ténèbres, elle m’aperçut dans le coin où j’étais.
– Tiens ! dit-elle entre ses dents, c’est la petite Normande.
Si je n’avais pas oublié mon mouchoir sur la cheminée, reprit-elle avec tout l’aplomb qu’elle avait, tu aurais donc couché ici, fillette ?
– Dame !… répondis-je en constatant du coin de l’œil qu’elle faisait semblant de reprendre un mouchoir qui n’y était point, – je ne sais pas, moi !
– Quel peuple, grommela-t-elle ; cette petite bête-là manquait à notre ménagerie !
Elle sortit et frappa à une porte dans le corridor en appelant madame Honoré à haute voix. Celle-ci entr’ouvrit sa porte.
– Honoré, lui dit la comtesse très-sévèrement ; est-ce moi qui suis la femme de confiance de ma belle-mère ?… Si je n’étais venue ici reprendre mon éventail, voyez ce qui serait arrivé !
Le mouchoir était maintenant un éventail.
Madame Honoré passa lestement une camisole, et vint me prendre par la main, tandis que la comtesse regagnait son appartement. Je crus que madame Honoré allait me faire entrer dans sa chambre ; il n’en fut rien. Ce n’était pas pour le roi de Prusse que cette camériste d’un certain âge passait tant de temps à sa toilette. Elle était d’humeur détestable, et grommelait en montant avec moi l’escalier du premier étage :
– C’est comme cela qu’on gagne des douleurs.
Une large galerie régnait dans toute la longueur du premier étage, madame Honoré tourna le bouton d’une porte. La porte résista :
– Tiens, fit-elle, madame la marquise ne s’enferme pourtant jamais.
Elle eut manifestement envie de mettre l’œil au trou de la serrure, mais ma présence la retint. Elle ajouta seulement :
– M. le curé est pourtant parti depuis longtemps.
Elle frappa. On ne répondit point.
– Si le diable sait le jeu qui se joue dans cette baraque-là !… gronda-t-elle ; je ne veux pas du tout qu’on prenne l’habitude de mettre quelqu’un avec moi dans ma chambre.
Elle me fit traverser toute la longueur du corridor. Nous nous arrêtâmes devant une petite porte basse qui donnait entrée dans un cabinet où se trouvait un lit. Le cabinet était dépendant d’une vaste chambre entièrement tendue de tapisseries flamandes à personnages. Il communiquait avec la chambre par une baie sans porte, fermée seulement d’une draperie libre. Il y avait une ouverture pareille sur l’alcôve de la pièce principale. Ces deux pièces répandaient une énergique odeur de renfermé. Une couchette avec des draps était dans le cabinet.
– Si je ne gagne pas des douleurs à ce métier-là, radotait madame Honoré, j’aurai de la chance !… Tu vas être là comme une reine, petiote… Les draps sont presque blancs, et d’ailleurs, Hervé, le valet de chambre du marquis Théodore, était une personne très-propre. Es-tu peureuse ?
Et avant que je n’eusse le temps de répondre :
– Bah ! bah ! reprit-elle ; une nuit est bientôt passée… Il ne faut pas croire à toutes ces faridondaines de trépassés qui vont par les corridors et de revenants.
– Personne ne couche donc de ce côté-ci du château ? demandai-je.
– Personne, depuis que monsieur est parti. Et, ajouta-t-elle en baissant la voix malgré elle, depuis que le vicomte Hector s’en est allé au cimetière.
Elle me quitta sur ces mots, emportant la lumière. J’entendis pendant quelques secondes ses pas pressés dans le corridor, puis un grand silence se fit dans les ténèbres qui m’entouraient.
C’était une nuit de printemps, orageuse et venteuse. Jusqu’à minuit, l’obscurité fut profonde. Vers cette heure, la lune à son dernier quartier commença à blanchir les nuages qui couraient follement au ciel. L’ouragan sifflait au loin dans les futaies et faisait gémir les châssis trop vieux des fenêtres. Je m’étais coulée dans le lit, et je m’étonnais d’attendre si longtemps le sommeil. Je n’avais pas peur, mais une agitation que je ne puis rendre m’empêchait de m’assoupir. Les heures sonnaient lentement à l’horloge du château dont le timbre enrhumé avait des vibrations étranges. A minuit et demi, les rayons de la lune commencèrent à entrer dans la chambre voisine. La draperie était soulevée à demi. Je pouvais voir les meubles hauts et de forme antique découper un instant leur silhouette éclairée, puis se replonger tout à coup dans le noir quand un nuage passait sur le croissant. De temps en temps, lorsque le sommeil allait enfin me prendre, un bruyant craquement des boiseries sans peintures m’éveillait en sursaut. Je finis cependant par fermer les yeux et perdre connaissance.
Je ne sais combien de temps je dormis. Un bruit de voix m’éveilla. Il partait de la chambre dont mon cabinet dépendait. Je crus d’abord être le jouet d’un rêve. J’ouvris les yeux et je vis la chambre éclairée, non plus par les rayons pâles du croissant, mais par la lumière de deux lampes. – On avait soigneusement fermé les rideaux des croisées.
Je me levai bien doucement et j’allai mettre mon œil à la fente de la draperie. Je vis six hommes et une femme, assis en rond autour d’un baril tout noir d’où ils tiraient de la poudre pour faire des cartouches. Je dis cela comme je le sus plus tard. En ce moment, j’ignorais ce qu’ils faisaient. Parmi les hommes, je ne connaissais que M. Léon et Antoine. Il m’étonna de les voir réunis. Mais la vue de la femme m’étonna bien davantage. C’était la belle Irène, l’institutrice de mesdemoiselles du Meilhan, la dame de compagnie de maman marquise. Des quatre hommes que je ne connaissais pas, deux étaient arrivés à l’âge mûr. Ils avaient entre eux un air de famille, et je devinai du premier coup d’œil que le plus âgé devait être le père de Gaston. L’autre était sans doute son frère cadet, le comte Henri, mari de la corsaire. C’était une tête sévère et hautaine que celle du marquis Théodore, un beau visage, intelligent et triste. Je n’avais pas vu encore en face de moi un vrai gentilhomme. Je sentis en moi comme un grand respect, mêlé d’admiration. Le comte Henri n’était pas fait pour produire la même impression. Figurez-vous un beau grand chasseur campagnard ou un chef d’escadron de dragons. La corsaire avait dû adorer ce mari-là, ne fût-ce qu’un mois, ces trente jours qui font la lune de miel. Les deux autres me firent l’effet de deux jeunes hobereaux.
– Alors, disait le comte Henri au moment où je m’approchais de la draperie, ça va bien là-bas dans le Morbihan ?
– Bras et cœurs de fer, répondit le marquis Théodore.
– Et du côté de Vitré ?
– Une véritable armée… Cette fois, la Bretagne ne veut pas rester derrière la Vendée… Voici M. de Kervoz qui peut vous donner des nouvelles du Finistère.
M. de Kervoz, l’un des deux jeunes gentilshommes qui m’étaient inconnus, répondit avec cet accent du pays de Callac, qui donnerait à penser que ces gaillards ont au fond du gosier une machine à broyer les cailloux.
– Ma foi de Dieu ! nous comptons les hacher comme chair à pâté.
L’autre hobereau était de Belle-Isle-en-Terre, beau pays aussi !
– S’ils ne sont que dix contre un, grasseya-t-il, c’est bon !… les voilà avalés !
– Tonnerre du ciel ! s’écria le comte Henri ; quels diables d’instruments fabriquez-vous donc là, monsieur Léon ?… Vos cartouches ont l’air de cigarettes mal faites !
– Je ne suis pas un soldat, monsieur, répondit le ténor avec dignité ; je suis un artiste… L’idée de voir une femme… une princesse, affronter les périls de cette guerre implacable, m’a transporté d’admiration. J’ai offert mon épée…
– L’épée de M. Léon vaut mieux que ses cartouches, interrompit le marquis Théodore.
Un salut souriant adressé à Irène expliqua pourquoi la maladresse de M. Léon trouvait un défenseur. Ces preux du drapeau blanc aimaient les Clorindes.
Il y eut à cette époque de l’échauffourée vendéenne de véritables héroïnes, de belles jeunes filles, embellies encore par la passion enthousiaste, et dont les noms, oubliés déjà, seraient illustres si la victoire eût tourné de ce côté. Il n’y en avait certes pas de plus belles qu’Irène. Mais je ne pense pas qu’Irène fût une héroïne. Elle voulait monter, cette charmante fille, n’importe par quel moyen. Dieu et le roi l’inquiétaient peu. Elle combattait pour sa propre fortune. Elle était là, silencieuse et calme. Ses jolies mains, noires de poudre, roulaient prestement la cartouche. Elle répondait à la courtoisie du marquis Théodore par une inclination respectueuse, puis elle dit :
– Mon frère est comme moi, il n’a à donner que sa vie.
Le comte Henri lui baisa la main.
Je regardais mon ami Antoine qui fabriquait silencieusement ses cartouches et se tenait à l’écart.
– Eh bien ! vieux chouan ! lui cria le comte Henri, tu ne dis rien ?
– J’ai de la peine à m’y remettre, répliqua Antoine.
– Est-ce que le cœur n’y est pas ?
– Heu ! heu !… fit Antoine, qui emplit son écuelle de poudre, ça me fera tout de même plaisir d’y aller un petit peu… mais je n’ai pas confiance.
L’horloge du château sonna deux heures après minuit.
– Voilà qui est étrange ! murmura le marquis Théodore ; Roncier est en retard de plus de deux heures.
Comme il achevait, je crus entendre au loin des pas de chevaux dans la campagne. Le marquis entendit aussi sans doute, car il se leva vivement pour se rapprocher de la fenêtre. Chacun se tut pendant qu’il prêtait l’oreille.
– Ce sont eux, dit Antoine.
Il parlait encore qu’un son de trompe retentit du côté de l’avenue.
– Va ouvrir ! ordonna le marquis Théodore.
Antoine sortit aussitôt. Le marquis revint vers la table et ceignit une écharpe blanche. Sa figure était changée. C’était un noble et fier soldat.
– Pour recevoir la personne qui va venir, dit-il avec une émotion soutenue, – il faut être debout et découvert !
Le marquis Théodore donna l’exemple en ôtant sa casquette de chasse. Les autres se levèrent. Je surpris un regard échangé entre M. Léon et la belle Irène.
– Qui donc allons-nous recevoir ? demanda M. de Kervoz.
La porte s’ouvrit. Georges du Roncier entra. Il était en costume de paysan. Il se tint au-devant de la porte et courbé en deux, la main sur le cœur ; il fit signe à un personnage invisible. Un silence solennel régnait dans la chambre. Mon âme était dans mes yeux. Je m’attendais à voir entrer un être tout couvert de soie, d’or et de diamants, tel que les enfants de la campagne se représentent un roi. Je vis entrer un petit paysan qui jeta un regard rapide autour de lui et qui demeura immobile sur le seuil. Un cri étouffé s’échappa de toutes les poitrines. Le marquis Théodore vint mettre un genou en terre devant le petit paysan et lui baisa la main. De grosses larmes roulaient sur les joues des deux gentilshommes bas-bretons. Le comte Henri, cet homme d’apparence si insouciante, pleurait comme un enfant. Le petit paysan tira de son sein un parchemin roulé qu’il remit à l’aîné du Meilhan. Ce faisant, il lui dit, et ce fut alors seulement que je reconnus son sexe :
– Monsieur le marquis, le roi m’a chargé de vous faire accepter ceci. Veuillez en prendre connaissance.
Le marquis Théodore déroula le parchemin et lut : « Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui verront ces présentes, salut. Ayant en considération les loyaux et fidèles services rendus à notre maison par notre ami et féal Charles-Marie-Théodore du Meilhan, chevalier, marquis du Meilhan-Grabot, et voulant lui donner un témoignage de notre confiante estime, avons nommé et nommons ledit marquis du Meilhan-Grabot maréchal de nos camps et armées, pour en remplir les fonctions aussitôt les présentes reçues, sous les ordres de M. le maréchal comte de… généralissime de nos armées de l’Ouest. Donné au château de Holy-Rood, le 3 avril de l’an de grâce 1832. »
– Point de remercîments, monsieur le marquis, dit le petit paysan, aussitôt que la lecture fut achevée, vous méritez mieux que cela. Puis, se tournant vers les deux gentilshommes bretons :
– Vous êtes major du régiment d’Artois, monsieur de Kervoz… monsieur de Peugny, vous êtes capitaine des chasseurs de Berry.
Ils joignirent tous deux les mains, et le même cri naïf s’échappa de leurs poitrines :
– Son Altesse Royale sait mon nom ! dirent-ils tous deux à la fois.
Le petit paysan sourit et frappa sur l’épaule de Roncier.
– Notre Georges est colonel, dit-il en s’adressant au marquis. Quant à vous, comte, votre place est ailleurs : vous n’êtes soldat que jusqu’à voir. En attendant, veuillez accepter ce bon souvenir de Sa Majesté votre maître.
Le comte Henri reçut un écrin contenant la croix de Saint-Louis.
– Monsieur Léon, reprit le petit paysan, nous savons que votre vocation vous enchaîne à la culture des beaux-arts. La cour aimera les beaux-arts : je ne parle pas de moi, qui ai fait mes preuves… Approchez, mademoiselle !
C’était à la belle Irène qu’elle parlait. Celle-ci s’avançait avec cette grâce digne qui la faisait si charmante. Je voyais le cœur de Georges du Roncier battre sous sa veste villageoise. Ce fut à ce moment que j’eus une vague compréhension du jeu que jouait cette adroite fille.
– Mademoiselle, lui dit le petit paysan, qui la baisa au front sans la laisser s’agenouiller tout à fait, il est des dévouements pour lesquels je ne sais qu’un genre de reconnaissance, c’est l’admiration… Je vous donne ceci, non point pour vous récompenser, mais pour avoir l’honneur de garder une place dans votre souvenir.
Les genoux du pauvre Georges fléchirent. – A son tour, il pleurait. Le petit paysan, devant qui tout le monde fléchissait le genou, venait de passer au cou d’Irène une chaîne d’or à laquelle pendait un médaillon. Irène, toute pâle, lui baisa la main, puis elle porta le médaillon à ses lèvres.
– Georges, reprit le petit paysan, qui souriait, je ne m’étonne plus si vous rêvez tout éveillé… Vous nous amènerez aux Tuileries notre plus belle comtesse.
Georges du Roncier, cet ardent et loyal enfant de la nature, fut obligé de se retenir aux lambris. Ses jambes fléchissaient. Il était ivre.
– Messieurs, continua le petit paysan, le temps me presse. MM. de M*** et G*** m’attendent à Beaupréau ; je vais faire dix lieues cette nuit sur la route de Nantes… Etes-vous tous prêts ?
– Tous prêts ! répondit-on d’une seule voix.
– Messieurs, nous sommes au dernier jour de mai, j’ai fixé le 4 juin…
La joie parut sur tous les visages.
– Enfin ! s’écrièrent les deux Bretons. Et le comte Henri ajouta : – Nous ferons la Saint-Michel avant son tour.
– Vos mains encore une fois, messieurs. Je n’ai pas besoin de votre promesse de bien faire.
On n’entendit que ces mots :
– Vaincre ou mourir !
Et, sauf le frère et la sœur qui étaient là, Dieu sait comme tous devaient accomplir leur serment.
Le petit paysan, que je n’appelle pas autrement pour ne point jeter à tout propos un nom auguste dans ces pages, histoire d’une vie obscure, prononça l’adieu et sortit, escorté de tous ceux qui étaient dans la chambre.
Je savais bien que c’était une femme, et Antoine m’en avait dit assez pour que je puisse deviner quelle illustre visite avait honoré, cette nuit, le château du Meilhan. Antoine resta le dernier pour éteindre les lampes. Je l’entendis qui murmurait :
– Si le temps y était, il n’en faudrait pas plus… Celle-là vaut cinquante mille hommes… mais je n’ai pas confiance.
L’instant d’après, la chambre du marquis Théodore était déserte, et la grosse clé grinçait dans la serrure pour refermer la porte. Je regagnai mon lit à tâtons et m’endormis d’un sommeil fiévreux et plein de rêves. Je vis des batailles, j’entendis le fracas inconnu du canon. Vingt fois je m’éveillai en sursaut, effrayée maintenant de l’obscurité et du silence qui m’entouraient.
– Debout ! dit une voix près de moi. Je sautai hors du lit, en proie à une inexprimable épouvante. Le jour naissait. Madame Honoré était à mon chevet. Je m’élançai d’un bond dans la chambre voisine ; je promenai tout à l’entour mon regard avide. Aucune trace n’était restée de cette scène, dont le souvenir me poursuivait. Sur la grande table, il n’y avait plus de lampes. Les sièges hauts et gothiques étaient rangés autour des lambris. Les lourds rideaux, relevés sur leurs patères, laissaient voir l’horizon rougi par le soleil qui allait paraître. Et la chambre avait toujours ce parfum de solitude, cette humide odeur de renfermé qui emplit les appartements sans maîtres.
– Que fais-tu là ? me dit madame Honoré, qui m’examinait du seuil.
– Rien, répondis-je.
Et je cherchais la place des sièges rapprochés en rond autour de la table, l’endroit où Antoine était seul à l’écart auprès de son écuelle pleine de poudre, j’essayais de reconnaître sur le parquet la trace circulaire du tonneau. Un songe ne frappe pas l’esprit si violemment. D’ailleurs, j’en avais eu cette nuit, des songes, et je faisais la différence entre eux et la réalité. Il y avait dans ce que j’avais vu des choses que mon imagination n’était pas capable de deviner ou d’inventer ; ce brevet de maréchal-de-camp, lu à voix haute (j’ignorais jusqu’au nom de ce grade), ce médaillon suspendu au cou d’Irène, tandis qu’on prononçait des paroles qui mettaient le chevaleresque Georges de moitié dans le bienfait reçu, ce titre enfin qu’on avait employé pour désigner le petit paysan et dont je n’avais même pas l’idée : Son Altesse Royale !
– Allons ! allons ! fit madame Honoré, en route ! Je ne veux pas que madame la marquise sache que tu as couché ici.
– Les femmes déguisées en hommes paraissent plus petites, n’est-ce pas ? repris-je au lieu de répondre.
– Tu as vu quelque chose ! s’écria la chambrière, qui me saisit par le bras.
– Ah ! fis je en fixant mon regard entre ses deux yeux. – Il s’est donc passé quelque chose ?
Elle me lâcha le bras.
– Est-ce qu’on sait ? grommela-t-elle ; est-ce que le diable y connaîtrait goutte dans cette maison-là ?… On entend des chevaux dans la cour… des pas dans les corridors… Madame la comtesse Anaïs est somnambule et fait la chasse aux chauves-souris…
Elle haussa les épaules en grommelant des paroles inintelligibles ; elle n’osait exprimer toute sa pensée.
– Mais, reprit-elle, madame la comtesse est restée tranquille cette nuit, j’en suis sûre… et ça ne m’étonne pas, puisque je viens de trouver dans le corridor la blague à tabac du comte Henri… Il est au château ou bien il a dû y venir.
Ses yeux m’interrogeaient. Je gardai instinctivement le silence.
– Et Antoine n’a pas couché à l’écurie, poursuivit-elle avec volubilité ; et M. Léon n’a pas défait son lit… et mademoiselle Irène…
Elle s’interrompit pour me demander tout bas :
– Est-ce qu’ils en sont, ces trois-là ?
Je fis semblant de ne point comprendre.
– Au fait, murmura-t-elle, c’est bête comme des choux, ces petites jeunesses normandes… Celle-ci a dû dormir toute la nuit… Allons, viens-t’en pendant qu’il n’y a encore personne dans le corridor… Tu sortiras de ma chambre sur les sept heures, et si on te demande où tu as passé la nuit, tu répondras : j’ai couché avec la bonne madame Honoré.
– Mais ce sera mentir ! m’écriai-je.
Elle me regarda de travers.
– Petiote, me dit-elle, c’est ton affaire ; si on savait que tu as couché ici, tu irais en prison.
Bien que les jeunesses normandes soient bêtes comme des choux, je ne fus point la dupe de cette menace. Je courbai la tête pour mettre fin à la discussion, et je suivis madame Honoré le long des corridors déserts. Elle me montra, chemin faisant, la porte de la corsaire en disant.
– La boutique aux chauves-souris et aux revenants…, bon petit ménage !
Madame Honoré couchait au rez-de-chaussée, parce qu’elle avait la surveillance de l’office. En entrant chez elle, un véhément parfum de pipe me saisit à la gorge. Elle s’en aperçut et me dit :
– C’est moi qui fume de temps en temps pour mon mal de dents.
J’avais une idée fixe : voir Antoine et l’interroger. Plus mon esprit s’éveillait, plus j’étais dominée par les souvenirs étranges de ma nuit. Je me disais en songeant avec une émotion profonde à l’épisode d’Irène et de Georges :
– Qu’il était beau ! qu’elle était belle !
Cela me prenait comme un roman intéressant et amoureux saisit les lecteurs novices, récemment échappés du collège ou de la pension. Mais quelque chose de triste battait en brèche ma sympathie. On m’avait montré le dessous des cartes. Il n’y avait rien dans le cœur de cette Irène. Roncier, le chevalier, le sanglier ! Roncier, que je m’étais représenté si terrible, et que j’avais vu si beau, si doux, si timide, voilà mon héros. Le prince Maxime pouvait-il être plus entraînant que ce Georges : visage d’agneau, renommée de lion !
J’étais fâchée que le prince Maxime fût sous un autre drapeau que Georges. Mais j’avais un autre crève-cœur, c’était Gustave, mon parrain. Il ne faut pas croire que la pensée de Gustave fut absente. A aucun jour de ma vie je n’ai oublié Gustave. C’est le fond de mon cœur. Mes autres impressions ont pu varier, vivre, mourir : celle-là est immuable, parce qu’elle fait partie de moi-même. Seulement, j’éprouvais aujourd’hui, pour la première fois, une difficulté, un chagrin que j’ai bien souvent ressenti depuis.
La pensée de Gustave m’embarrassait. Je ne savais où le classer parmi ce monde nouveau qui m’entourait. Je ne lui trouvais point de place sur cette échelle dont j’occupais pourtant moi-même un échelon. Etait-ce donc que les hommes ne passent pas, pour gravir l’escalier de la vie, par la même porte que les femmes ?
A neuf heures, madame Honoré me permit de sortir de sa chambre au moment où plusieurs domestiques passaient, et sans doute pour constater ma présence chez elle.
Besançon lui demanda :
– Madame est-elle levée ?
– La porte est toujours fermée, répondit Honoré ; – on n’entend rien chez elle.
– C’est comme chez M. le marquis, fit Besançon.
– Mademoiselle Zoé dort, ajouta Justine ; – elle a eu la fièvre toute la nuit… La petite Lily est malade… Le docteur Pidoux a déjà fait sa visite.
Besançon passa en haussant les épaules et en grommelant :
– C’est tout de même une drôle de cassine !
– Où est le docteur ? demanda madame Honoré.
– Chez la belle Irène, qui est malade aussi, répondit Justine. Ce genre… as-tu fini !… Je crois que ce grand pied de céleri, M. Léon, s’avise aussi d’avoir la colique !
La bonne de Gaston vint me prévenir que son jeune maître me demandait.
– Vous direz à madame, s’écria Honoré, profitant de l’occasion, – que c’est bien de l’embarras pour moi d’avoir cette enfant-là dans ma chambre.
La bonne m’emmena. Je trouvai Gaston jouant auprès du lit de sa cousine Lily. Lily me tendit sa pauvre petite joue pâlotte.
– Bonjour, Suzette, me dit-elle, tu n’es pas riche… Si je meurs, je te donnerai tout ce que j’ai.
– Suzanne sera riche ! repartit Gaston entre haut et bas.
Puis, se tournant vers la bonne, il ajouta :
– Je veux aller me promener avec Suzanne.
La bonne prit aussitôt son tricot pour nous suivre. Gaston l’arrêta.
– Je ne veux pas que tu viennes, dit-il.
La bonne se rassit et déroula son bas. Lily venait de refermer ses yeux assoupis. Gaston me prit par la main, et nous sortîmes. Je voulus le conduire du côté de l’écurie, pour voir si nous rencontrerions Antoine ; mais il m’entraîna du côté du jardin.
J’y descendais pour la première fois, et je n’avais rien vu de pareil. C’était un très-grand jardin, dessiné à la Louis XIV, avec de longues allées d’arbres taillés et des charmilles impénétrables.
– Ah ! que c’est beau ! m’écriai-je.
– Tout cela, me répondit Gaston, sera à ma femme… c’est moi qui aurai le Meilhan.
– Lily sera bien heureuse ! fis-je sans attacher la moindre importance à mes paroles.
Gaston s’arrêta pour me regarder.
– Allons plus loin, me dit-il.
Nous descendîmes de la terrasse dans le parterre. Je remarquai seulement alors que Gaston avait les yeux battus et qu’il était très-pâle. Quand nous fûmes sous les charmilles, il s’arrêta de nouveau.
– Je veux te dire un secret, murmura-t-il. On me l’a bien défendu.
– Alors, je ne veux pas l’entendre, monsieur le comte.
– A quoi cela te sert-il de me faire du chagrin… Je t’avais priée de me tutoyer.
– Je suis ici pour vous obéir, commençai-je.
– Encore ! s’écria-t-il en frappant du pied.
Tout son sang montait à son visage.
– Quand vous êtes comme cela, vous me faites peur, dis-je tout bas.
Il se calma aussitôt, et sa figure souffrante eut un sourire.
– Tu n’es pas ici pour m’obéir, Suzanne, prononça-t-il avec douceur ; tu es ici pour m’aimer… Tutoie-moi, je t’en prie, et appelle-moi Gaston.
– Eh bien ! Gaston, repartis-je en riant, je te tutoierai.
– Merci, Suzanne… J’ai bien promis de ne pas dire mon secret, mais cela regarde les autres… A toi, je te dirai toujours tout. J’ai vu mon papa cette nuit. Je t’avais bien dit que je le sentais… Si l’on voulait te cacher à moi, Suzanne, je te retrouverais. Quand ceux que j’aime sont auprès de moi, je le sens.
Nous étions arrêtés auprès d’un gros vieux charme bossu, dont les branches noueuses et noires s’étendaient à quinze pas de là. Gaston jouait avec mes cheveux. C’était un être charmant, qui tenait de la femme comme tous les enfants gâtés. Sa riche chevelure blonde inondait son front et ses joues. Une larme se balançait à sa paupière.
– Mon pauvre papa était bien triste, poursuivit-il ; voilà longtemps que je ne l’avais vu… Il ne veut jamais me dire où il va quand il me quitte… je l’aime mieux que tout !…
Il s’arrêta et reprit :
– Excepté toi, Suzanne !
q