‹ Madame Gil BlasChapitre 14 sur 70 · Chapitre 14 Conspiration.

Chapitre 14 Conspiration.

Je ne sais pas ce que mon papa et mon oncle Henri ont dit à maman marquise, poursuivit Gaston, dont les idées tournaient déjà ; elle a eu sa crise. Elle a fermé sa porte à tout le monde, à tonton marquis et même au docteur Pidoux. As-tu remarqué ? quand quelqu’un marche dans le corridor, toute la maison entend… Tonton marquis dit que c’est exprès, et qu’il y avait, voilà longtemps, un de mes bons-papas qui était jaloux… Alors, il avait voulu un plancher qui craque pour entendre quand sa femme marchait la nuit… Moi, j’entends souvent tantine Anaïs quand elle se sauve de sa chambre par peur des revenants et des chauves-souris… je reconnais son pas… Cette nuit c’étaient d’autres pas…

Il secoua sa blonde tête et se mit à rire.

– Mon oncle Henri se fâche quand on parle des chauves-souris, dit-il.

Puis, tout à coup, changeant d’idée :

– Alors, tu trouves que celle qui aura les jardins du Meilhan sera bien heureuse.

Cela l’avait frappé.

– Si tu es un bon mari, Gaston, répondis-je, et qu’elle t’aime bien.

– Qui, elle ?

– Ta femme.

– Est-ce que tu ne m’aimerais pas bien, Suzanne, si j’étais ton mari ?

– C’est Gustave qui sera mon mari, repartis-je d’un ton ferme.

Il baissa les yeux et un voile de tristesse se répandit sur ses traits délicats.

– Pourtant il t’a laissée partir !… murmura-t-il ; et puis, il n’a pas de château…

– En travaillant il en gagnera, peut-être.

– Oh ! fit-il avec une nuance de dédain dans la voix ; j’en vois ici qui travaillent depuis longtemps et qui n’ont pas gagné de château.

– D’ailleurs, repris-je, on n’a pas besoin de château pour être heureux.

Quand il vous regardait, il avait de grands yeux qui allaient jusqu’à l’âme.

– C’est vrai, me répondit-il, je serais heureux avec toi partout.

Cet entretien me donnait de la gêne. Je lui proposai de courir, de sauter à la corde et de lutter. Il ne voulut pas.

– Nous ne voyons rien ici, Gaston, lui dis-je ; montre-moi tout.

Il se mit aussitôt à marcher en avant. Nous sortîmes de la charmille et nous entrâmes dans le fruitier, qui descendait en amphithéâtre à une vaste pelouse au centre de laquelle était une pièce d’eau. Du jardin fruitier, on apercevait à peu près le même paysage que du sommet de la côte où Antoine m’avait montré les manoirs du voisinage.

– Qui demeure là ? demandai-je en désignant le château de Mauges, en ce moment éclairé par le soleil du matin.

– C’est tonton Champmas… et mon ami Maxime.

– Ah !… Maxime est ton ami, Gaston ?

– Maxime et Georges, qui est là-bas au Roncier… En voilà deux que j’aime bien !… Tiens, tonton marquis a mis des poissons rouges plein là-dedans !

Nous étions au bord de la pièce d’eau. C’était un ravissant petit lac où se miraient des bouquets de saules et d’aulnes.

– C’est drôle, continua Gaston ; un homme si vieux !… il passe tout son temps avec les poissons rouges et les canaris… Mais il est bien savant, va, tonton marquis, et joliment adroit pour faire les fortifications… Les vois-tu, les fortifications ?

– Où sont-elles ?

– Mais devant toi, Suzanne, me répondit-il en prenant un petit air impatient et contrarié.

Cela l’humiliait que je n’aperçusse pas du premier coup les fortifications de tonton marquis. Je devinai que mon ami Gaston n’était pas étranger à cette œuvre importante. A force de chercher je découvris, au bout de la pièce de gazon, une bande circulaire où la terre avait été fraîchement remuée. Le sol fléchissait brusquement au-delà de cette bande. Le mur du jardin, masqué à dessein par des buissons et des lianes, était déjà dans le ravin et ne se voyait pas du tout. De sorte que ces charmants parterres, ces allées de grands arbres, ces pelouses bien peignées, ces charmilles centenaires, dont la haute voûte ne laissait percer jamais un rayon de soleil, avaient l’air d’être en pleine campagne. L’œil passait par dessus le mur vêtu de verdure, et l’immense paysage semblait être la continuation du parc lui-même. Il faut encore ici avouer mon ignorance. Je n’avais aucune idée de ce que peuvent être des fortifications. Saint-Lud n’est pas une place de guerre.

Cependant, quand pour la première fois Antoine m’avait parlé de fortifications, mon imagination avait fait son devoir. On se crée toujours une maquette pour chaque chose inconnue. J’avais vu de vieilles tours à Domfront, un château à Mayenne : je bâtis en moi-même un formidable système de grosses murailles et de tours brèche-dents. Je mis dessus des drapeaux, des soldats et la machine fantastique qui, selon moi, devait être un canon. C’était effrayant à voir !

Ici, rien de semblable : un peu de terre remuée, affectant certains dessins bizarres et cornus.

– Je vois ! je vois ! m’écriai-je pourtant ; c’est ici qu’on va les bâtir !

– Quoi donc ? demanda Gaston.

– Tiens ! pardi ! les fortifications.

Gaston me regarda d’un air consterné.

– Mais elles sont finies ! me répondit-il.

Et je vis qu’il avait envie de pleurer.

– Ecoutez, monsieur le comte, repris-je, écoute, Gaston, tu sais bien que je suis une petite sotte et que je viens de mon village… Je n’ai rien vu… c’est à toi de m’apprendre… Viens me montrer ce que c’est que des fortifications.

Ses yeux brillèrent et une expression de vive joie vint éclairer son visage. L’idée de m’enseigner quelque chose le rendait tout heureux.

– C’est cela, dit-il, viens, ma Suzanne !… Tu vas voir ! tu vas voir !

Il me reprit la main et nous franchîmes la pelouse en courant.

De près, les fortifications ne faisaient pas beaucoup plus d’effet que de loin. C’était une série de petits talus, taillés en pente raide du côté du château, en pente douce du côté de la vallée. Leur ensemble avait à peu près la figure d’un demi-cercle ; mais cette moitié de circonférence était formée à l’aide de lignes droites qui allaient se contrariant et décrivant des angles aigus. Il y avait ça et là de petits trous carrés dans les parapets qui étaient bien hauts d’un demi-pied… Figurez-vous les fortifications de Paris, réduites au point de mesurer trois pieds de haut, tout au plus, construites en terre meuble par une bande d’enfants qui vont jouer au soldat.

– Est-ce que tu ne trouves pas cela bien fait, Suzanne ? me demanda Gaston.

– C’est très-bien fait, mais à quoi cela peut-il servir ?

– A se défendre, donc ?

– Contre qui ?

Gaston prit un petit air mystérieux et regarda tout autour de lui pour voir si personne n’écoutait. Ceci était évidemment une réminiscence.

– Contre les Bleus, me répondit-il quand il eut achevé ses mines.

Puis, avec une volubilité pleine d’emphase :

– C’est moi, Lily, les deux petits gars de la ferme et tonton marquis… rien que nous… il a fallu bien travailler pour arranger tout ça, pense donc !… Besançon n’a fait que bêcher et brouetter… Je n’aime pas Besançon, parce qu’il a toujours l’air de se moquer… tantine comtesse aussi… Mais tonton marquis lui a bien dit qu’elle était une ignorante, va !

Nous marchions sur le petit talus, en dedans du parapet. Gaston contemplait son ouvrage avec une admiration sans mélange.

– Enfin, continua-t-il, nous avons eu la chance de mettre la dernière main, comme dit tonton marquis, avant l’arrivée des Bleus.

– C’est bien heureux ! fis-je au hasard.

– Tonton dit que c’est providentiel !… Il est bien savant, va, quoiqu’il ne fasse pas d’embarras comme le docteur Pidoux ! Autrefois, on ne faisait pas les fortifications comme ça. Il fallait du mortier et des pierres, mais tonton a dit qu’on devait profiter, pour la bonne cause, du progrès des lumières et marcher avec son siècle… Moi, ça m’était bien égal, pourvu qu’on s’amuse… On s’est bien amusé.

– Mais si les Bleus viennent, objectai-je, ils détruiront peut-être votre ouvrage.

– Ah ! ouiche ! fit le blond chérubin : on leur en souhaite !… Ca n’a pas l’air fort pour ceux qui ne s’y connaissent pas, mais c’est fort comme tout !… Tonton marquis a de fort gros livres où il y a un tas de dessins… Il a choisi le meilleur pour nos fortifications : c’est fait à la Vauban !

Ce mot fut prononcé par Gaston d’un ton tranchant et décisif. Bien qu’il n’eût pour moi aucune espèce de sens, je pris un air respectueux pour répondre.

Me voyant ainsi convaincue, Gaston se modéra.

– Tiens, me dit-il, voici la guérite de tonton.

C’était un trou pratiqué dans le feuillage même de la charmille. Gaston m’y fit entrer. On apercevait de là toute la vallée.

– C’est ici qu’il vient tous les matins avec sa longue-vue, continua le chérubin ; il a si bien étudié le terrain, qu’il sait par où les Bleus viendront… Tu vois bien, là-bas, au bout des peupliers, il y a un gué dans la rivière… Ils passeront par là. Dès qu’ils se montreront, nous tirerons le canon dessus.

– Vous avez donc des canons ?

– Maman marquise a promis à tonton qu’elle lui en achèterait un… Je sais bien charger les canons : j’en ai un petit pour moi jouer… et ils seront bien camus, n’est-ce pas, les Bleus, quand ils verront arriver les boulets ! Dame ! ils viennent pour nous faire du chagrin… Nous les tuerons tous : maman marquise l’a dit… ce sera tant pis pour eux !

Je plaignis ces pauvres Bleus à qui un si triste sort était réservé.

– Après la chaude, continua Gaston, nous ouvrirons la petite porte du bout et nous ferons une sortie pour aller ramasser les blessés… Nous les apporterons et nous les soignerons au château. Lily a épluché la charpie.

– Et après ? demandai-je.

Gaston perdit son air belliqueux. Ses grands yeux reprirent leur expression de féminine tendresse.

– Après ? répéta-t-il ; oh ! après, mon papa ne sera plus obligé de se cacher… Il ne sait pas tout cela… Il sera bien surpris quand on lui dira que les Bleus sont tués… Après, mon papa reviendra demeurer avec nous… comme autrefois… et je lui dirai que je t’aime…

Nous entendîmes la cloche qui tintait pour le déjeuner.

Au jour la salle à manger du Meilhan était plus triste. C’était une très-grande pièce, boisée de chêne noir, avec une haute cheminée où brûlait perpétuellement un feu de souches. Autour des lambris pendaient six trophées de chasse, séparés par de grands carrés où s’encadraient des panneaux sculptés. Des peintures noircies et coulées couronnaient le dessus des portes.

Ce matin, la plupart des places restaient vides autour de la vaste table. Je dus remarquer la disproportion qui existait entre la plantureuse abondance du repas et le nombre des convives. Maman manquait, tonton marquis aussi. Ce précieux Pidoux faisait défaut ainsi que tous les hôtes de la veille. Lily, malade, gardait la chambre.

Il n’y avait là que M. Léon, la belle Irène, sa sœur, Zoé, Gaston et moi, plus un convive nouveau, M. le comte Henri du Meilhan. La table était présidée par la corsaire, en grande tenue dès le matin. Le mari et la femme étaient placés en face l’un de l’autre. Ils mangèrent tous deux consciencieusement et ne s’adressèrent point la parole. En entrant, Gaston alla embrasser son oncle qui passa sa main caressante dans les boucles de ses blonds cheveux.

– Te voilà qui grandis, Gaston, lui dit-il ; tâche de devenir fort, mon chéri… le nom de Meilhan est lourd à porter… et tu le porteras seul.

Il enleva l’enfant de terre et l’embrassa tendrement. Sa figure me sembla moins épaisse et je l’aimai mieux. La corsaire riait un rire insolent. Elle parlait bas à M. Léon, qui rougissait, qui pâlissait, qui ne savait quelle contenance garder. J’entendis Irène qui murmurait à l’oreille de Zoé :

– La position du pauvre garçon n’est pas tenable… Cette femme a dû être autrefois madame Putiphar.

Il me parut que Zoé recevait cette communication avec une profonde indifférence. Gaston dit au comte :

– Voilà Suzanne, ma petite amie… embrasse-la.

– Tubleu ! fit le cadet du Meilhan, les choisis-tu déjà si bien que cela, petit homme ?

Il mit un baiser retentissant sur mon front et ne s’occupa plus de nous. Zoé avait comme toujours sa figure rêveuse et triste, son regard absorbé. Le comte ne parla qu’à elle pendant tout le repas. Zoé répondit par monosyllabes. La corsaire ne parla qu’à M. Léon, qui continuait de s’asseoir sur un fagot d’épines.

Le déjeuner fut triste à mourir. Au dessert, madame Honoré vint me dire que la marquise me demandait. Gaston se révolta.

– Elle n’est pas à maman marquise ! s’écria-t-il.

– C’est clair, cela, mon bijou, dit la comtesse, aussi vrai que tu es un enfant bien élevé.

– Monsieur le comte, répondis-je en me levant et en m’adressant à Gaston, je ne suis à personne.

– Petite pécore ! gronda la corsaire.

Le comte Henri me caressa la joue. Gaston se leva en même temps que moi.

– Alors, je veux y aller aussi, déclara-t-il.

– Madame la marquise vous le défend ! dit Honoré d’un ton péremptoire.

– Bon ! fit Anaïs à voix basse, – c’est qu’il y a conseil.

A ce mot de conseil, je vis un sourire naître sur toutes les bouches, sans excepter celle des domestiques qui servaient à table. Le comte Henri seul garda son sérieux.

– Antoine est-il de retour ? demanda-t-il à la femme de chambre.

– Pas encore, répondit celle-ci.

– Si on ne veut pas me laisser aller avec Suzanne, dit Gaston, je vais avoir une crise.

– Bravo ! fit la corsaire ; oh ! le charmant enfant !

Gaston la regarda d’un air irrité.

– Qu’as-tu donc fait cette nuit, toi, dit-il, qu’on ne t’a pas entendue courir les corridors ?

La corsaire saisit son verre pour le lui jeter au visage. Le comte se mit devant l’enfant.

– N’attaquez jamais personne, madame, croyez-moi, murmura-t-il, – pas même ceux qui ne comprennent pas encore…

– Je ne vous ai pas demandé vos conseils, monsieur, riposta aigrement Anaïs.

Le comte Henri se pencha vers Gaston.

– Viens avec moi, chéri, lui dit-il très-bas ; nous allons voir ton papa.

– Hein ? fit la corsaire qui se dressa vivement.

Le comte la salua et sortit, tenant par la main Gaston qui ne lui résistait plus. Moi, je suivis madame Honoré. Elle m’introduisit dans l’appartement de la marquise ; mais il paraît qu’elle n’avait pas la permission d’entrer, car elle me laissa dans la pièce qui suivait l’antichambre, et me dit en se retirant :

– Frappe trois coups, deux et un.

Je ne compris pas cette dernière façon de parler. Je frappai trois coups de suite à la porte qui était en face de moi. On ne me répondit point. Je redoublai. Alors, la voix douce et flûtée du marquis parvint jusqu’à moi.

– Deux et un ! criait-elle ; petite étouvdie ! on t’a dit : deux et un !

Et comme je ne comprenais point encore, il frappa deux coups, puis un de l’autre côté de la porte. Je fis comme lui aussitôt, et l’on m’ouvrit.

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