Chapitre 15 Où je suis initiée à d’épouvantables secrets.
Tonton marquis était là qui m’attendait.
– Si tu n’avais pas bien fait le signal, ma bvebis blanche, me dit-il avec un grand sérieux, on ne t’auvait jamais ouvevt… Tu compvendvas que dans une conspivation, il ne faut vien mépviser, en fait de pvécautions et autves.
J’entendais maintenant que l’on causait vivement dans la chambre voisine.
– Voici pouvquoi on t’a fait appeler, continua tonton ; je suis chavgé de t’instvuive… Il s’agit ici pvès de choses qui ne sont pas à la povtée de ta faible intelligence… Ce sont des questions de vie et de movt. La moindve indiscvétion pouvvait tout pevdve… Veux-tu faive entve mes mains le serment de ne rien révéler de ce que tu vas voih et entendve ?
– Dame ! répondis-je en hésitant, moi je ne sais pas faire les serments.
– Suvpvenante innocence ! murmura tonton ; ceux qui savent tvop bien faive les sevments savent aussi les tvahiv ! Le mot est assez piquant, je le vépétevai au conseil.
Il me caressa la joue paternellement.
– Mon petit vat, continua-t-il, madame la mavquise du Meilhan-Gvabot, ma vespectable pavente, a un faible pouh toi… Comme nous avions besoin de quelqu’un pouh faive notve petit sevvice d’intévieur, et que nous étions embavvassés de choisih, madame la mavquise a vépondu de toi.
– Qu’aurai-je à faire ? demandai-je.
– A ôter le couvevt, me répondit tonton marquis, et à vegavder par la fenêtve.
Cela ne me parut pas dépasser mes capacités. Je répondis que j’étais prête. Le marquis me fit mettre alors la main dans la sienne et répéter mot à mot une longue formule de serment.
– Lève la main dvoite et dit : Je le juve !
J’obéis à sa satisfaction, car je l’entendis murmurer :
– Petit poisson deviendva gvand !… ça se fovmeva, ça se fovmeva… Pavole !
– Ecoute-moi bien ! reprit-il ; dans une conspivation, il ne faut vien mépviser… Tu vas d’abovd enlever le couvevt… ensuite, tu te tiendvas en sentinelle suv le balcon, pavce qu’il fait tvès-louvd et que madame la mavquise veut délibéver les fenêtres ouvevtes… Suh le balcon, tu veillevas à ce que personne ne se tienne dans le javdin sous les fenêtres… Cav une seule de nos pavoles, suvpvise par l’oveille d’un tvaîtve, pouvvait occasionner d’affveux malheuvs… En outve, tu auvas l’œil sur la campagne, afin de voih si les Bleus avvivent… As-tu compvis ?
– Parfaitement, répondis-je.
– On feva quelque chose de toi… Si tu voyais quoi que ce soit de nouveau, tu te veplievais vapidement suh nous, et tu nous avevtivais… Viens !
Il s’approcha de la porte, derrière laquelle on entendait causer, et imita le cri du coq. Vous dire avec quelle perfection tonton marquis imitait le cri du coq est chose impossible.
– Qui est là ? demanda-t-on derrière la porte en réponse à son cocorico.
– Vous auviez dû d’abovd imiter le cvi de la chouette, cria tonton marquis à travers la porte ; il ne faut pas mépviser aucune pvécaution… C’est moi, ouvvez !
La porte tourna sur ses gonds, et nous nous trouvâmes en présence de Rose-sans-Epines, qui avait sur l’épaule un vieux fusil de taille colossale. Nous étions dans la chambre de la marquise. Les rideaux de l’alcôve étaient fermés, et la table était dressée. Une forte odeur de victuaille et de café mélangé d’eau-de-vie me porta au cerveau. Je pus voir que nos conspirateurs n’avaient pas négligé le repas du matin.
Il y avait huit convives, tous membres du conseil de régence.
C’étaient, par rang d’ordre, M. le duc de Champmas-Mauges, M. le commandant de la Brousse, qui portait, outre son mousquet, sa serviette attachée à l’aide d’une épine empruntée à maman marquise. Celle-ci était la troisième. La quatrième était mademoiselle Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, qui portait coiffe comme une nonne. Celle-là me parut d’une redoutable laideur. Les dents de sa mâchoire supérieure, fortes et plantées en avant comme celles des chevaux, relevaient énergiquement sa lèvre. Elle avait un tour en soie qui lui descendait jusque sur les yeux, une paire de lunettes d’argent sur son nez crochu, et un spencer de soie puce à boutons sur une jupe de laine noire. Son sac était un monument. Il contenait plusieurs Journées du chrétien, des sous et une grande quantité de pains de bougie pour lire à l’église, où l’éclairage était peu connu, bon nombre de numéros du Journal des Villes et des Campagnes, diverses bouteilles pharmaceutiques et un jeu d’aiguilles à tricoter, dont les pointes, perçant la laine usée, sortaient au dehors et faisaient de ce sac une arme terrible.
En cinquième ligne, venait Isidore-Louis-Prudence, marquis du Meilhan-Coispel, surnommé tonton marquis, instaurateur des fortifications du Meilhan ; puis, en sixième rang, le brave sourd qui trouvait M. Léon si aimable, M. le baron d’Avray. M. l’abbé Jouault, curé de Saint-Philibert-en-Mauges, et le docteur Pidoux faisaient les septième et huitième.
Il y avait là, parmi ces huit personnages politiques, un homme qui faisait tache, parce que son visage énergique et remarquable éloignait toute pensée de ridicule. C’était le duc de Champmas-Mauges. Dix ans auparavant, s’il se fût agi de conspirer, il eût joué un autre jeu. Mais l’âge pesait trop lourdement sur ses facultés amoindries, et il était aveugle. – Il avait près de quatre-vingts ans.
C’était un petit vieillard, sec comme allumette, mais vif encore dans ses mouvements. Ses cheveux blancs se hérissaient sur son front étroit et haut. A la moindre émotion tous ses membres tremblaient et son visage devenait écarlate. Chacun le traitait avec une déférence qui ressemblait presque à de la frayeur.
Outre les huit membres du conseil de régence, deux bonnes gens en vestes et en guêtres, deux paysans du bourg de Saint-Philibert étaient debout et savouraient lentement leur tasse de café. C’était le fameux Houziaux, l’adjoint du féroce Brunet ! C’était le célèbre Thorel, facteur rural.
Tonton marquis m’amena au centre de la réunion. Ces messieurs eurent pour moi de bienveillants regards.
– Est-elle bien pensante ? demanda d’une voix sèche mademoiselle Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, présidente de l’association des demoiselles de la Providence de Beaupréau.
– Pavole ! répondit tonton marquis, je cvois qu’elle ne pense pas à gvand chose, la chève petite !… Elle a fait le sevment !
– Je réponds d’elle, prononça solennellement maman marquise.
– C’est plus que suffisant ! déclara Pidoux.
Tonton marquis me fit traverser la chambre dans sa largeur et entr’ouvrit les rideaux qui masquaient la croisée. Je passai sur le balcon.
– Vigilance et discvétion, me dit tonton marquis, en laissant retomber les rideaux.
Je m’assis de manière à pouvoir tout entendre et tout voir. On continua de prendre le café. Il était convenu que je desservirais, mais l’impatience de délibérer tenait chacun. Ils étaient tous comme Chicanneau, qui voulait aller juger.
La table resta telle quelle. Tonton marquis souleva seulement un coin de la nappe pour poser un cahier de papier, une écritoire et des plumes. Il mit ensuite une sonnette devant le vieux duc de Champmas, président d’âge, qui déclara immédiatement la séance ouverte. Il fut arrêté que l’adjoint Houziaux et le facteur Thorel auraient le droit de s’asseoir sur des tabourets, mais seulement quand ils seraient fatigués.
– Afin de gavder les distances, avait expliqué tonton marquis.
Ces deux hommes du peuple, conquis à l’opinion de Pidoux, devaient avoir voix consultative.
– Nous allons consulter le buveau, dit tonton ; – ce sont des fovmalités ; menons cela tambouv battant.
On alla aux voix pour la nomination du président définitif et du secrétaire. La chance fut pour les dames. Madame la marquise fut nommée présidente et mademoiselle de la Beaumelle secrétaire.
Le duc céda galamment le fauteuil et eut le plaisir de donner l’accolade.
Maman marquise agita sa sonnette et dit en mettant ses conserves.
– La poudre !
Tonton alla aussitôt chercher dans un coin un beau petit baril et l’apporta.
Chacun tira de sa poche des cornets de papier, que l’on vida dans le baril. Ainsi se formaient et grandissaient peu à peu les ressources guerrières de cette puissante association. Les cornets homicides du conseil de régence ne pouvaient inspirer aucune inquiétude aux agents de la police : ils ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux cornets de tabac de la Noué. – En soupesant le baril, tonton marquis murmura mélancoliquement :
– Il y a de quoi bviser bien des existences !
– Vita brevis !… soupira le bon curé, qui parlait volontiers latin quand il y avait des dames.
– Mes amis, reprit Isidore en se tournant vers Houziaux et Thorel, qui regardaient le baril du coin de l’œil, vous voyez que notve confiance en vous est sans bovnes !… Nous espévons beaucoup de cette gvande alliance du peuple et de la noblesse… Il faut vous dive, cependant, que nous ne sommes pas des cevveaux bvûlés comme les fous de la petite conspivation… Nous ne fevons usage de la fovce qu’à la devnière extvémité.
Je compris bien que les fous de la petite conspiration étaient les gens que j’avais vus cette nuit dans la chambre du marquis Théodore. Le vieux duc de Champmas s’agita sur son siège.
– Allons ! allons ! dit-il, car il n’était point endurant ; vous n’avez pas la parole, marquis… Causons raison.
Tonton alla reporter sous le lit son petit tonneau de poudre, et la secrétaire fit passer à la présidente un carré de papier qu’elle avait pris dans son sac, parmi la collection complète du Journal des Villes et des Campagnes.
– Messieurs, fit la marquise en dépliant le papier, je crois être l’organe de la majorité en invitant chacun ici à mettre dans ses discours la plus bienveillante douceur et l’aménité la plus parfaite. L’ordre du jour, épela-t-elle, appelle la discussion sur…
Jusque-là tout allait bien. Elle continua :
– Sur les… mal… ver… sa… hum !…
– Malversations, dit la secrétaire avec un sourire de supériorité.
– Pensez-vous que je ne sais point lire, mademoiselle ? demanda aigrement Dorothée. Puis elle continua :
– Sur les malversations commises par Etienne Brunet, maire de Saint-Philibert-en-Mauges, dans le ma… ni… hum !
– Maniement, fit encore Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.
– Maniement, je le vois bien !… maniement des fonds publics de la commune.
– Je demande la parole, dit le duc de Champmas.
– Il y a des orateurs inscrits, répondit maman marquise.
– A la bonne heure ! cria le baron d’Avray, piqué par je ne sais quelle mouche ; je le connais mieux que vous, puisqu’il est mon fermier… C’est un imbécile, mais c’est un honnête garçon.
– La parole est à M. le docteur Pidoux ! prononça gravement la présidente.
– Et vous croyez, demanda brusquement le vieux duc, que je vais m’occuper de pareilles sottises !…
Il y eut un long murmure.
– Monsieur le duc… commença la présidente.
– Au moment où le pays est en feu ! reprit M. de Champmas.
Tonton marquis cligna de l’œil.
– La petite conspivation, n’est-ce pas, mon vespectable ami ; dit-il ; vous cvoyez à cela, vous !
– Je crois à ceux qui ont de la barbe et du cœur, reprit le damné petit vieillard en frappant la table à coups de poing ; – vous êtes de vieux enfants…
– Ah ! monsieur le duc ! se récria la présidente.
– Sommes-nous ici au cabaret ? demanda Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.
– Messieurs ! mesdames ! au nom du ciel ! faisait la conciliante basse-taille de Pidoux.
Tonton disait :
– C’est vévoltant… vévoltant… pavole !
Et le sourd, à pleins poumons :
– Imbécile, mais honnête garçon !… vous ne me ferez pas sortir de là !…
Houziaux et Thorel, hommes du peuple, étaient absolument ahuris. La sonnette tintait à se rompre.
– Ah ! ah ! jarnicoton ! vociférait le vieux duc, j’en ai bien vu d’autres !… Ces gens-là croient-ils me faire peur !
– Permettez ! faisait Pidoux.
– A l’ordre ! grondait la secrétaire.
– Couvrez-vous, madame la présidente ! conseilla Rose-sans-Epines en un moment lucide.
Et il lui tendit son chapeau. Dorothée le mit sans rire. Tout le monde se tut.
Mais les regards courroucés se croisaient. Au milieu du silence, le sourd reprit d’une voix ferme :
– Vous êtes tous dans l’erreur !… je suis seul dans le vrai… Imbécile, mais honnête garçon !… voilà !
Maman marquise, coiffée du chapeau de Rose-sans-Epines, faisait ce qu’elle pouvait pour se donner un air de reine.
– La paix ! fit-elle impérieusement.
Puis elle ajouta d’un ton pénétré :
– Je voudrais pouvoir oublier qu’il vient de se passer ici une scène inconvenante.
– Scandaleuse ! appuya Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.
– M. le duc a prononcé des paroles… reprit Rose-sans-Epines, d’un ton pénétré.
– Je ne les retire pas, s’écria le due, hérissé comme un porc-épic.
– Je pvopose, insinua Isidore, dont la voix flûtée perça le tumulte, de clove l’incident… Nous donnons à ces simples habitants des campagnes un spectacle que j’osevai dive aussi dangeveux qu’affligeant.
Il se pencha vers Dorothée, et montrant le vieux duc :
– Notve vespectable ami va s’endovmiv fout à l’heure, fit-il avec un fin sourire.
Les yeux de l’irascible vieillard commençaient, en effet, à se fermer malgré lui. Il avait l’habitude de faire sieste tous les jours après son déjeuner. – Du temps qu’il était pair de France, on appréciait beaucoup cette qualité à la Chambre.
– M. le docteur Pidoux a la parole, répéta maman marquise.
Pidoux tira de sa poche un volumineux cahier de notes.
– Mesdames et messieurs, commença-t-il en adoucissant sa voix.
– Je demande la parole ! fit le sourd en sautant sur sa chaise ; je ne souffrirai pas cela ! un imbécile n’est pas un fripon !
– Mesdames et messieurs, répéta l’orateur Pidoux, dans les temps difficiles où nous avons le malheur de vivre, deux qualités sont nécessaires : la circonspection et l’audace… La circonspection, qui n’est autre que la prudence ; l’audace, qu’on pourrait aussi nommer courage. On pourrait comparer un Etat au corps de l’homme… La capitale est la tête et le cœur… les provinces sont les membres… l’administration est le sang qui circule dans les veines… Si nous blessons les fonctionnaires, nous tuons le gouvernement !… Le sang, c’est la vie… Sanguis vita… Empoisonner le sang, c’est donc détruire la vie… De quoi se compose le sang ? d’environ treize cent trente parties de cruor, six cent cinquante d’albumine, vingt-un de fibrine, fers et sels cent cinq, matières grasses cent cinq à cent dix, eau sept mille six cent deux…
– Quelle science ! fit maman marquise.
– L’équilibre entre l’albumine et la fibrine, mesdames et messieurs, joue un rôle immense…
Ici le précieux Pidoux avala une gorgée d’eau sucrée.
Voici quelle était la situation du conseil de régence à ce moment : le duc et le curé ronflaient. Le baron d’Avray, combattant le sommeil qui secouait ses pavots au-dessus de son front, murmurait, pour se tenir éveillé :
– Un imbécile et un fripon, ça fait deux, que diable !
Rose-sans-Epines tournait ses pouces, occupé consciencieusement à digérer le bon déjeuner qu’il avait fait. Maman marquise, tonton marquis et mademoiselle de la Beaumelle applaudissaient du regard, de la voix et du geste. C’étaient trois connaisseurs. L’approbation d’un pareil trio valait vingt triomphes remportés près de la vile multitude. Je fus curieuse de savoir quelle mine faisaient l’ami Houziaux et l’ami Thorel, je soulevai un peu le rideau et je les vis assis tous les deux sur des tabourets, les genoux à la hauteur du menton et le chapelet entre les jambes. Ils se croyaient au prône.
– Le fait dont on accuse Etienne Brunet, reprit l’enchanteur Pidoux, est double : concussion et détournement… Au mois de février de la présente année, la fabrique de la paroisse de Saint-Philibert-en-Mauges vota des fonds pour faire relever le mur du cimetière… Deux sommes furent séparément allouées. La première, qui était de trente-sept francs soixante-quinze centimes, devait être affectée à boucher la brèche du sud-est, et la seconde beaucoup plus importante, puisqu’elle s’élevait au chiffre rond de cinquante-neuf francs, était destinée tant aux brèches du nord qu’au dallage du porche de l’église… Des réparations insignifiantes et insuffisantes qu’on ne peut évaluer, en somme, à plus de vingt-six francs cinquante centimes, ont été faites aux diverses brèches sus-indiquées. Le dallage reste à l’état d’espoir. Mais on a mis un drapeau tricolore au-dessus du coq de l’église.
Ces derniers mots furent prononcés de ce ton d’ironie fine et mordante qui donne tant de montant aux discussions de la tribune.
– Quel prodigieux talent, murmura la marquise.
– Placé dans une sphère, je ne dirai pas plus élevée, mais plus en vue, appuya le secrétaire, – M. le docteur Pidoux eût sauvé l’univers chancelant au bord de l’abîme !
– C’est vavissant, conclut Isidore ; il n’y a pas d’autve mot… vavissant de pvécision, de logique, de gvâce et de fovce !… Voilà ce malheureux Brunet bien bas !
Le défenseur de Brunet, le baron d’Avray, dormait en compagnie du duc et du curé. Rose-sans-Epines était comme l’univers ; il chancelait. Ses pouces ralentissaient leur mouvement. Il commençait à rêver qu’il empruntait une épingle à la marquise. Les deux hommes du peuple, généreusement admis à ce congrès, eussent bien voulu s’en aller. Mais Pidoux avait besoin d’eux pour sa mise en scène.
– Il semblerait, dit tout à coup l’enchanteur en s’adressant spécialement à Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, qui faillit se trouver mal de joie ; – il semblerait que, dans ce siècle de fer, le sens politique et moral, la beauté, la vigueur et la pureté d’intelligence se sont réfugiés dans ce sexe que l’injustice humaine a placé au second rang. La femme est le flambeau qui éclaire le monde !
– Vemavquablement sublime ! ne put s’empêcher de dire Isidore.
– Vous venez, mademoiselle, continua Pidoux, de prononcer une parole dont je m’empare.
– Ah ! docteur, s’écria Michelle-Gabrielle, dont les yeux étaient pleins de vilaines larmes, – tout ce que j’ai est à vous !
Elle n’avait rien, hélas ! que quatorze cents livres de rentes à fonds perdu.
– Vous avez dit, poursuivit l’enchanteur : l’univers chancelle au bord de l’abîme. C’est la vérité, la triste, la déplorable, la redoutable vérité… Eh bien ! je vous le dis, moi : Dieu est là qui retient l’univers prêt à sombrer. Et voulez-vous savoir de quel instrument providentiel Dieu se servira pour relever le monde penché vers sa ruine ?… Je vais vous le dire.
Il se campa, la main dans l’habit boutonné.
– Debout, Thorel, s’écria-t-il d’une voix retentissante ; Houziaux, debout !
Le duc, le curé, le baron tressaillirent dans leur sommeil. Rose-sans-Epines, réveillé à demi, murmura :
– L’occasion fait le larron… Je la garde (l’épingle de la marquise) pour avoir un souvenir de vous !
Les deux paysans s’étaient levés en sursaut, tandis que les trois fervents auditeurs restaient la bouche béante, attendant ce qu’allait dire l’ingénieux Pidoux.
– Les voilà, prononça-t-il en modérant les accents de sa voix et avec une admirable onction, les voilà ces hommes simples et sans artifice, ces cœurs naïfs, ces mains calleuses, ces fils du peuple, puisqu’il faut leur donner leur vrai nom !… les voilà, ceux qui seront le bras de Dieu dans l’œuvre de reconstruction sociale. Voilà Thorel ! voilà Houziaux, les premiers venus à nous, les chefs de cette immense armée que nous sommes appelés à commander… Saluez le peuple, vous qui avez dans vos veines le sang des grands seigneurs… saluez le peuple qui vient à vous de la part de Dieu !
La présidente, la secrétaire et le dernier membre éveillé se levèrent comme un seul homme.
Maman marquise et mademoiselle Michelle-Gabrielle de la Beaumelle firent chacune une belle révérence. Tonton marquis salua, la main au jabot. Thorel et Houziaux étaient immobiles comme des poteaux.
– Commencez votre œuvre, leur dit le docteur ; dévoilez à nos yeux les méfaits de Brunet !
– La parole est à Houziaux et à Thorel, prononça la marquise d’une voix tremblante.
Elle avait peine à se remettre.
– A té ! fit Houziaux en poussant le coude de Thorel.
– Madé, nennin ! répondit celui-ci ; à té !
– Quand je te dis : à té !…
– Quand je te dis, mé itout : à té !
Une discussion, entamée dans ces termes, se prolonge jusqu’au premier croc-en-jambe. Pidoux dut s’interposer.
– Voyons, Houziaux, mon garçon, dit-il, parle le premier.
– Ah ! je veux ben, fit Houziaux obéissant ; je ne demande point mieux !
A ce début, Pidoux et son auditoire s’arrangèrent pour écouter. Mais l’adjoint au maire de Saint – Philibert se tut, bien qu’il ne demandât pas mieux que de parler.
– Le vespect le vetient, dit tonton ; voyons, Thovel… cause-nous un petit peu.
– Ca se peut, répondit Thorel ; vrai comme il n’y a qu’un Dieu !… pourquoi point ?
– Allons ! mavche !
Le facteur rural fit comme l’adjoint, il resta muet. Le marquis, homme de ressource, dit :
– Il faut les intevvoger ou nous n’en finirons pas !
– Eh bien, Houziaux, mon bon gars, commença Pidoux, quelle est ton opinion sur Brunet ?
– Ah ! mais dame ! répliqua Houziaux ! ça n’est point malaisé à dire… A té, Thorel !
– Ne pensez-vous pas tous deux que Brunet est un concussionnaire ?
– Je ne sais point ce que c’est, répliqua Houziaux.
– Toi, tu le sais ? fit Pidoux en s’adressant à Thorel.
– Si je le sais ?… répondit celui-ci. Oh ! mais dame !… Nennin, je ne le sais point !
Ils eurent tous deux le même rire idiot.
– Asseyez-vous, dit Pidoux brusquement, nous vous avons compris.
Les deux bonnes gens ne cherchèrent point à dissimuler leur étonnement. Ils s’assirent.
– En présence de dispositions aussi précises, reprit l’effronté Pidoux, je ne crois pas que l’opinion du conseil puisse rester un moment douteuse… Vous l’avez vu, ces natures franches, honnêtes, primitives, ont essayé charitablement de couvrir un voisin, un ancien ami peut-être… Mais la vérité s’est fait jour à travers leurs généreuses précautions oratoires… Oui, Etienne Brunet est coupable d’avoir dilapidé les finances de sa commune… Outre cet excès de pouvoir, la pose du drapeau en fer-blanc sur le clocher de l’église, on pourrait lui demander un compte sévère des sommes engouffrées dans ce tonneau des Danaïdes qu’il appelle sa caisse… Oui, Etienne Brunet doit être frappé… sévèrement frappé… frappé sans pitié, afin que son châtiment serve d’exemple… Et, pour en revenir avant de conclure au mot brillamment philosophique de M. le marquis, ainsi qu’à ma comparaison : si toutes les communes de France en faisaient autant que nous… si, au lieu d’organiser des bataillons pour rire, tous les nobles du territoire français, réunis en comités de résistance parlementaire, attaquaient leurs Brunet comme nous chargeons le nôtre… car Brunet est partout… Brunet est un type et un symbole… Brunet, poussé à une certaine puissance, s’appelle le juste milieu…
– Bravo ! firent les deux dames.
– Si, dis-je, il y avait un assommoir tout prêt pour chaque Brunet, ce grand corps lymphatique et poitrinaire – le système – verrait aussitôt son sang vicié par défaut d’équilibre entre l’albumine et la fibrine… il tomberait en décomposition… Et bientôt, il n’y aurait plus en face de nous que le cadavre du géant empoisonné… Je propose la mise en accusation de Brunet !
Il y eut un tonnerre d’applaudissements.
– Aux voix ! glapit Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.
– Aux voix ! aux voix ! répétèrent Isidore et Dorothée.
Rose-sans-Epines vota des deux mains avant d’être complètement éveillé. Le duc de Champmas, se croyant dans sa chambre à coucher, appela son maraud de valet pour chasser tous ces chats qui faisaient orgie autour de lui. Le baron d’Avray ouvrit les yeux et prononça ces paroles remarquables :
– J’ai tout entendu… C’est un imbécile… mais un honnête garçon… et mon fermier !
– Aux voix ! aux voix !
– J’ai demandé la parole ! fit le vieux duc en se levant furieux.
Il essaya de parler au milieu du bruit. Un nom se fit jour : le nom de ce petit paysan qui avait nommé le marquis Théodore maréchal des camps et armées du roi. Ce fut, dès lors, un tumulte inexprimable.
– L’ordre du jour ! criait maman marquise en agitant sa sonnette.
– Non pas l’ordre du jour ! opposait Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, dans un pareil cas, c’est la question préalable !
Un ardent débat s’engagea aussitôt entre les partisans de la question préalable et les partisans de l’ordre du jour, jusqu’à ce que Pidoux eût dit :
– Je demande la parole contre la question préalable !
On fit silence. Pidoux se leva d’un air sombre et promena son regard sur l’assemblée. Il mit du premier coup sa main sous son habit boutonné.
– Eh bien ! oui ! commença Pidoux d’une voix creuse ; je ne voulais pas en parler, mais on m’y force… parlons donc de l’alliance carlo-républicaine !
– Vous êtes un infâme coquin, vous ! dit le duc à pleine bouche.
Pidoux croisa ses bras sur sa poitrine, tandis que les protestations de la présidente et de la secrétaire le vengeaient de ce brutal outrage.
– Monsieur le duc, répliqua l’enchanteur au bout de quelques secondes, votre âge et votre caractère vous font invulnérable… Vous regretterez tout à l’heure cette insulte…
– Je vous retire ma pratique ! grinça le vieux Champmas, qui mit son mouchoir sur sa bouche.
– Je double le prix de ses visites ! s’écria maman marquise.
– En vérité, grommela le baron d’Avray, la question est pourtant bien simple… imbécile, mais non pas filou !
Tonton marquis serrait les mains de l’enchanteur avec effusion.
– Monsieur le duc, reprit celui-ci, je m’étonne que de semblables questions soient apportées à cette barre. Je ne suis pas ici médecin, mais homme public… L’auguste personne dont vous avez parlé le premier n’a pas de serviteur plus dévoué que moi ; mais j’aurais voulu qu’elle nous laissât le temps d’opérer la révolution pacifique qui marche aujourd’hui à pas de géants…
Le duc haussa les épaules.
– Je suis désolé, continua Pidoux, désolé qu’elle se soit mise entre les mains des fous… des cerveaux brûlés… des petits conspirateurs…
– Mais, dit la marquise, est-ce que vous avez des nouvelles fraîches ? Est-ce qu’elle est réellement en Vendée ?
– Le navire à vapeur le Carlo-Alberto l’a débarquée à Marseille il y a un mois, répondit Pidoux ; l’affaire n’a pas réussi dans le Midi. Elle est en ce moment parmi nous et on a trompé cette nuit la religion de madame la marquise en ouvrant son propre château à un conciliabule…
– Elle y assistait ? demanda maman marquise d’une voix tremblante.
Pidoux fit un signe de tête affirmatif.
– J’aurais voulu savoir… murmura Dorothée dont les yeux devinrent humides.
Le vieux duc lui prit la main et dit brusquement :
– Vous, voisine, vous êtes une brave femme !
Pidoux passa le revers de sa main sur ses yeux, afin d’essuyer une larme absolument fantastique.
– Et moi aussi ! s’écria-t-il, et moi aussi j’aurais voulu qu’il me fût donné de pouvoir me jeter à ses pieds !… Je lui aurais dit quel est notre plan, je lui aurais dit quelles sont nos ressources… et peut-être l’ordre fatal n’eût point été envoyé…
– Quel ordre ? s’écrièrent tous à la fois les membres du conseil de régence de Saint-Philibert-en-Mauges.
– L’ordre de prendre les armes.
Les bras de tonton marquis tombèrent.
– Heuveusement que les fovtifications sont tevminées ! soupira-t-il.
– Nous allons donc voir les horreurs de la guerre ! murmura Dorothée avec abattement.
– Chère madame, repartit l’enchanteur, il ne faut pas exagérer les choses… L’ordre a été donné déjà plusieurs fois, puis repris… Cela ressemble beaucoup à un jeu d’enfance.
– Et pour quand la prise d’armes ? demanda Dorothée.
– Pour le 4 juin.
– Dans quatre jours !…
– Tranquillisez-vous, chère madame… tout cela finira en chansons… Je connais nos pèlerins… ce ne sont pas des gens sérieux comme nous…
Je regardais le vieux duc. Il était violet.
– Par la mort-Dieu ! s’écria-t-il en secouant un peu trop fort le bras de la marquise qui sauta sur son fauteuil, laisserez-vous ce drôle parler ainsi devant vous, madame ?
Il se leva, tremblant sur ses jambes, pendant qu’un long murmure accueillait cette nouvelle violence.
– Avez-vous oublié, reprit-il en s’adressant toujours à la marquise, que vos deux fils sont là-dedans ?
Les deux paysans écoutaient maintenant de toutes leurs oreilles.
– Notre honorable présidente, riposta Pidoux avec un commencement d’aigreur, n’a pu du moins oublier que le prince Maxime, neveu de M. le duc, est avec les autres…
– Bien touché ! s’écria Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.
Mais le triomphe de Pidoux fut de courte durée. – La canne à pomme d’or de tonton marquis était auprès de l’irascible vieillard ; cette canne, imbue du propre fluide de Pidoux, le duc la saisit à deux mains et la brisa supérieurement sur les épaules de l’enchanteur. Les deux dames se jetèrent aussitôt entre les combattants. Il y eut mêlée générale. Thorel et Houziaux, tous deux accroupis, se regardaient en riant sournoisement. Le baron d’Avray criait comme un sourd qu’il était :
– Messieurs !… Ah ! messieurs !… on s’explique avant d’en venir aux mains… que diable ! je vous ai dit le fin mot de la chose…
La séance solennelle du conseil de régence de Saint-Philibert-en-Mauges finit au milieu de cet inqualifiable tumulte. Michelle-Gabrielle reçut dans ses bras maigres Pidoux suffoquant. La présidente se couvrit et eut une crise le chapeau sur la tête. Le commandeur de la Brousse fut chargé d’ôter toutes les épines de cette rose afin de lui donner de l’air. Le vieux duc sortit, emportant le tronçon de la canne qui avait désarçonné l’enchanteur Pidoux. Quant aux deux hommes du peuple, ils remirent leurs chapelets dans leurs poches et s’en allèrent tout édifiés.
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