‹ Madame Gil BlasChapitre 16 sur 70 · Chapitre 16 Les Bleus.

Chapitre 16 Les Bleus.

Je restais là sur le balcon où l’on m’avait oubliée. Malgré mon ignorance, les fous, les brouillons, les petits conspirateurs m’inspiraient une bien autre crainte que les sages membres du conseil de régence. Le jour baissait. Du balcon où j’étais, on dominait la vallée tout entière. Mes regards se portèrent malgré moi vers cette demeure isolée et austère qui était pour moi pleine de menaces depuis le récit d’Antoine. Je veux parler de la bauge du sanglier : du Roncier. C’était là qu’habitait le chevaleresque et beau jeune homme que j’avais vu rougir et pâlir sous le regard d’Irène. Que faisait-il, lui qui avait juré de mourir pour son drapeau vaincu ? L’ombre descendait dans la vallée. Le paysage se voilait déjà indistinct et confus. Je crus pourtant voir comme un vague mouvement dans les prairies qui entouraient le Roncier. Des silhouettes passaient rapidement et disparaissaient sous les arbres. Puis trois fenêtres s’éclairèrent à la façade de la maison de Georges. Les trois lumières formaient un triangle. Au sommet de la colline qui monte vers Beaupréau, trois lueurs brillèrent bientôt, également disposées en triangle. Du côté opposé, dans les hautes futaies qui couronnent les sommets du midi, d’autres lumières dessinèrent aussi des triangles. C’était tout un système de signaux. Les Chouans se parlaient de loin. La guerre civile veillait, cette nuit.

Le lendemain, de grand matin, un bruit qui se faisait dans la cour m’éveilla. Je courus à la croisée de la chambre qu’on m’avait donnée, et je reconnus Antoine qui sellait un cheval à la porte de l’écurie. Je m’habillai lestement. Le temps de descendre, Antoine était déjà en selle. Il me parut tout pâle et tout défait. Je l’appelai du perron où j’étais. Il me fit un signe amical, mais, au lieu de m’attendre comme je l’en priais, il secoua la tête en souriant tristement ; piqua des deux et franchit au galop le portail de la cour. Je le suivis : il s’engageait dans la vallée et prenait la direction du Roncier.

Pidoux avait couché au château. Il gardait une courbature des sincères coups de canne que le vieux lui avait prodigués.

Ce jour-là tout le monde déjeuna à table. Je ne sais par quel canal la corsaire avait appris l’affaire des coups de canne, mais elle y fit des allusions fort transparentes. Pidoux n’était pas fier, il fit semblant de ne point comprendre. Au dîner, il avait repris tout son aplomb vainqueur. Grâce à son fluide, qu’il prodigua généreusement en cette circonstance, le marquis et la marquise ne se ressentaient plus de leurs ébranlements. On était gai ; les demi-mots se croisaient ; on avait presque envie d’être au 4 juin pour voir la déroute des fous et des brouillons de la petite conspiration. Deux tentatives d’embauchage furent dirigées contre le comte Henri. On essaya de le faire entrer dans la faction des gens sérieux, qui bornaient leur but politique au renversement de Brunet. On échoua totalement. Le comte refusa de consacrer ses talents militaires à la défense des fortifications à la Vauban, construites par l’honnête Isidore.

Le soir de ce jour, je vis encore des feux sur toutes les collines environnantes. Antoine ne rentra pas au château, ou du moins je ne l’aperçus point.

Ce fut le lendemain dimanche que j’aperçus pour la première fois face à face cet infâme Brunet, tyran de Saint-Philibert-en-Mauges et fermier de M. le baron d’Avray. J’allais oublier de dire que, la veille au soir, j’avais surpris un petit colloque entre la belle Irène et le précieux Pidoux. Ils échangèrent seulement quelques paroles dont le sens peut se résumer ainsi :

– Ne faisons plus rien jusqu’à la prise d’armes ; la marquise et le baron sont trop occupés. Je n’avais jamais jusqu’alors rassemblé dans ma pensée le baron et la marquise, qui ne faisaient, à mon sens, aucune attention l’un à l’autre. De quoi s’étaient donc occupés jusqu’alors la belle Irène et l’enchanteur, par rapport au baron et à maman marquise ? Et de quoi comptaient-ils s’occuper après la prise d’armes ?

Le matin du dimanche, en allant à la grand’messe, où je devais enfin contempler Brunet le prévaricateur, mademoiselle Irène se trouva placée près de moi.

– Pourquoi ne me parlez-vous jamais, Suzanne ? me dit-elle ; vous savez bien pourtant que c’est moi qui vais être chargée de votre éducation.

– Je l’ignorais, mademoiselle, répondis-je.

– Est-ce que cela vous fait du chagrin ?

– Assurément, non… Mais je suis si ignorante, et j’aurais besoin de tant d’indulgence !

Elle me serra la main en souriant.

– Nous serons deux amies, me dit-elle, petite Suzanne… La première fois que vous prendrez leçon, nous aurons bien des choses à nous dire.

– Voici la paroisse ! cria Gaston, qui n’aimait pas voir les autres causer avec moi : viens, Suzanne, regarde le coq comme il est beau !

Tous les membres du conseil de régence se trouvèrent réunis à la grand’messe. Je ne sais pas si l’église de Saint-Philibert-en-Mauges est encore installée comme en ce temps-là. En ce temps-là l’égalité évangélique y était formellement méconnue : il n’y avait de sièges que pour les propriétaires. Devant l’autel, à droite et à gauche, on voyait trois ou quatre bancs fermés, comme ceux des marguilliers. Ces bancs étaient la propriété des différents châtelains de la vallée. Derrière, c’était le sol nu, où paysans et paysannes se tenaient debout. Après l’Evangile, on avait la permission de s’accroupir un petit peu sur ses talons.

Le maire, Brunet, tout couvert de forfaits qu’il était, avait sa place au chœur. C’était un beau gros paysan d’une quarantaine d’années, à la physionomie candide et douce. Quand Gaston me le montra, il se prit à sourire et me dit :

– Trouves-tu qu’il a l’air méchant ?

– Ma foi, non, répondis-je.

– Eh bien, voilà ce qui te trompe… Il veut faire à sa tête !

Après l’élévation, Gaston ajouta :

– Nous allons nous en aller, parce qu’on va chanter le Domine, salvum.

Comme mon regard l’interrogeait, il ajouta :

– C’est la prière pour le roi des Bleus !

En effet, quelques minutes après, le vieux duc quitta solennellement son banc, au moment même où le curé Jouault, pour obéir aux ordres du préfet, entonnait en faux bourdon l’hymne politique. Le conseil de régence tout entier tourna le dos au tabernacle et suivit M. le duc.

– Vois-tu bien ! me dit Gaston, que cela divertissait.

Mais il y eut un coup de théâtre. A peine avions-nous quitté nos bancs pour traverser cette église muette, car il n’y avait à chanter que le maire : le curé lui-même l’avait abandonné ; à peine arrivions-nous au centre de la nef, qu’un bruit inaccoutumé fit tressaillir de la tête aux pieds toute la population de Philibert-en Mauges. Ce fut comme un choc électrique. Le tambour battait au dehors, – non pas l’humble tambour de la mairie, – mais le tambour bien tendu, frappé par des baguettes guerrières, le vrai tambour des batailles, derrière lequel marchent des soldats. Le tambour battait, juste devant la porte de la paroisse, une marche au pas accéléré. Il n’y eut dans l’église que deux hommes pour ne pas interrompre leur besogne : M. le duc de Champmas-Mauges et l’infâme Brunet. Le duc continua sa route vers la porte ; Brunet acheva son Domine, salvum. Tonton marquis, notre chef de file, s’arrêta court au milieu de la nef.

– Que veut dive cela ? murmura-t-il avec le tremblement qui lui était habituel dans les grandes circonstances.

– Avancez ! avancez ! ordonna Michelle-Gabrielle qui était la bravoure même, il faut lui rendre cette justice.

Autour de nous, les paysans disaient en échangeant des regards sournois :

– C’est les Bleus !

– Avance, tonton marquis, s’écria Gaston, nous allons nous battre avec eux !

C’était ma foi bien le moyen de faire avancer le vaillant Isidore.

– Pevmettez ! pevmettez ! fit-il ; nous vepvésentons un gvand pavti !… nous n’avons pas le dvoit d’agih en étouvdis !

– Je crois qu’Isidore a raison, murmura Dorothée.

Le curé était tout blême à l’autel. Brunet entonna la seconde reprise du Domine, salvum. Antoine était maintenant le centre d’un groupe où l’on parlait tout bas et vivement.

– Avancez toujours, dit le baron d’Avray, qui n’avait rien entendu ; j’ai mon parapluie pour ces dames.

Le temps s’était couvert. Le baron pensait qu’on restait là crainte de l’averse. Le tambour cessa de battre. Dans l’intervalle de la deuxième à la troisième reprise, nous entendîmes distinctement l’officier qui commandait :

– Peloton, halte !… front !… fixe !… reposez vos armes !… formez vos faisceaux !

Les dents de tonton marquis battaient la générale.

– S’il faut périr pour ces dames, dit Rose-sans-Epines, je suis prêt !

Maman marquis lui serra la main. Le duc venait de franchir le seuil de l’église. Nous vîmes disparaître sa tête blanche et haut portée. Quelques membres du conseil de régence fermèrent les yeux, s’attendant à ouïr des coups de fusil.

Nous restâmes au milieu de l’église jusqu’après la bénédiction. Brunet quitta le chœur et vint à nous !

– Notre bonne dame, dit-il à la marquise avec un sincère et bienveillant respect, voulez-vous que je vous conduise, si vous avez peur ?

– Rien de commun entre nous et cet homme ! commença Michelle-Gabrielle.

Mais Pidoux l’interrompit.

– C’est cela, Brunet, mon bon ! répondit-il ; conduisez-nous.

Brunet se mit à marcher devant nous. L’église s’était vidée en un clin d’œil. Chacun voulait voir les soldats. Il ne restait plus dans la nef avec nous qu’Antoine et son petit groupe. L’enchanteur offrit son bras à la marquise en disant :

– N’ayons pas l’air d’y toucher… c’est toute la science politique.

Nous sortîmes. Tonton marquis s’appuyait sur Rose-sans-Epines, qui était un chevalier sans peur et sans reproche. Michelle-Gabrielle tenait en arrêt son sac hérissé d’aiguilles à tricoter. Malheur à qui eût fait mine de l’attaquer !

– Eh bien ! dit le sourd en arrivant sur le porche, – il fait un temps superbe… Que parliez-vous donc d’ondée… Bon ! voilà les Bleus !

Il venait d’apercevoir les soldats.

Il y avait des soldats plein la place de la paroisse. Ils regardaient curieusement la grosse Dorothée, qui avait mis de prodigieux falbalas en l’honneur du dimanche, et s’amusaient un peu des culottes courtes de tonton marquis.

– Quelles figuves sinistves ! dit celui-ci en se plaçant au dernier rang.

Le pauvre tonton voyait les soldats au travers de sa frayeur. C’était presque tous des conscrits avec d’excellentes faces de Jean-Jean. Pidoux leur faisait de grands saluts en passant. Il s’arrêta même devant un groupe qui jouait à la galoche et leur dit quelque chose de très-aimable. Brunet nous conduisit jusqu’au bout de la place et ne nous quitta qu’après avoir cligné et ragalé. Ce sont les deux parties distinctes du salut vendéen. Ce clignage consiste à se tirer poliment une gousse de cheveux ; le ragalage est l’action de gratter la terre en arrière avec son pied droit, comme font les poules qui cherchent dans le fumier. Mais ces courtoisies de Brunet ne fléchirent nullement le courroux du conseil de régence.

– Notre tour viendra, dit Pidoux.

Et il fit remarquer que ce détestable Brunet avait en ce moment même la lâcheté d’entrer dans un bouchon avec le sergent du détachement et deux caporaux.

On regretta bien de ne pas avoir la voiture, mais enfin, à la guerre comme à la guerre, on dut regagner le château à pied.

– Pourquoi que nous ne nous sommes pas battus contre les Bleus ? demanda Gaston.

– Il sera brave comme un lion ! fit observer la marquise.

– Mon cher ami, répondit le précieux Pidoux, tu comprendras cela plus tard… il y a des moments où il faut tout sacrifier à la prudence.

– Est-ce que tu n’es pas toujours dans ces moments-là, toi, monsieur Pidoux ? reprit Gaston.

– Ce sera un démon pour l’esprit ! roucoula maman marquise.

– Un vrai démon ! répéta Pidoux, qui caressa les joues du chérubin.

– Oui, oui, dit le baron, qui crut qu’on parlait de la taille de Gaston ; ça pousse et ça nous repousse… Mais pourquoi ces tourlourous sont-ils venus sans tambour ni trompette ?

Au moment où nous arrivions dans la cour du château, le comptable vint dire à l’oreille de maman marquise :

– M. le comte Henri est parti… Il y a là au salon les trois officiers du détachement avec madame la comtesse.

Gaston sauta de joie.

– Nous allons tuer ceux-là, toujours ! s’écria-t-il.

– Tu es donc méchant, Gaston ? lui dis-je pendant qu’on ne faisait pas attention à nous.

– Parce que je veux tuer les Bleus ?…

Il se mit à rire, et ajouta sérieusement.

– Puisqu’ils veulent nous tuer, eux !

Il s’élança en avant pour voir plus tôt ces Bleus qui étaient avec tantine Anaïs. Le conseil de régence, au contraire, s’arrêta. Il s’agissait de savoir si l’on entrerait, oui ou non, au salon, souillé par la présence des patauds. Autre nom des Bleus, qui s’appellent aussi des Fédérés.

Pidoux déclara que la dissimulation était l’essence même de la vie politique. Il faut tromper ses ennemis. Qu’est-ce que l’escrime, sinon une suite de coups perfides et de feintes ?

En ce moment, mes yeux s’étant tournés par hasard vers la campagne, je vis une colonne de fumée qui s’élevait au devant du Roncier. Peu à peu, les collines où brillaient, cette nuit, les feux disposés en triangles, se mirent à fumer pareillement. J’entendis le pas d’un cheval. C’était Antoine, tout pâle et les cheveux au vent, qui descendait au grand galop le chemin de la vallée. Avant d’entrer au salon, je fus chargée d’aller prendre dans la chambre de maman marquise certain bonnet, garni de pivoines rouges, qu’elle mettait les jours de grande cérémonie.

On voulait réduire les Bleus. Tonton marquis me suivit sous je ne sais quel prétexte. Quand nous fûmes seuls dans la chambre, je le vis entrer dans le cabinet de toilette de la marquise et y prendre un objet qu’il cacha sous son frac. Il passa ensuite sous les rideaux de l’alcôve.

– Vois-tu, petite, me dit-il en ressortant de là tout guilleret, c’est une gvande vesponsabilité que d’avoiv la suvveillance des munitions de guevve… J’ai voulu voiv si le tonneau de poudve était bien à sa place.

Je me souvins alors du petit baril qu’on emplissait avec des cornets de papier. C’était là, en effet, qu’on mettait le baril. Mais il était évident pour moi que le marquis mentait. Il avait fait autre chose qu’inspecter les poudres. J’essayai de voir ce qu’il reportait dans le cabinet de toilette : je ne pus. Nous redescendîmes en même temps, et j’eus l’honneur de déposer sur la tête de la marquise le fameux bonnet orné de pivoines rouges. Cela se passait dans la salle à manger.

Dans le salon, la corsaire était assise sur le canapé entre le capitaine et le lieutenant. Gaston dansait déjà sur les genoux du sous-lieutenant.

– Ah ! s’écria-t-il en s’adressant toujours à moi, ils sont bons enfants, va, les Bleus !…, mais je ne veux pas qu’ils t’embrassent comme tantine Anaïs.

Maman marquise devint pâle et fronça le sourcil. Michelle-Gabrielle montra ses énormes dents aux officiers effrayés, et dit, en désignant Gaston :

– Le petit a déjà tourné !

Ces messieurs du conseil de régence étaient à peindre. Le mot de Gaston n’avait pas du tout embarrassé la corsaire, qui riait très-haut et faisait ses grâces de Saint-Malo. Les officiers en étaient déjà à se moquer d’elle. Jugez si elle avait perdu son temps.

Les membres du conseil de régence de Saint-Philippe-en-Mauges firent positivement assaut de caresses à l’endroit de ces militaires.

Quand le domestique vint annoncer que madame la marquise était servie, tout le monde était parfaitement compère et compagnon. La corsaire prit d’un côté le bras de son capitaine, de l’autre le bras de son lieutenant. Je crois qu’elle chercha son autre bras, comme l’avare de Molière, regrettant de ne pouvoir utiliser le troisième officier.

Michelle-Gabrielle arrêta cependant Pidoux par la basque de son habit bleu à boutons noirs.

– Je suis profondément indignée, lui dit-elle.

– Comment, chère demoiselle ! vous ! une femme politique !

– Alors, vous avez votre but ?

– Mais certainement… cela saute aux yeux… les griser… les faire parler…

– Et vous n’avez pas l’intention de tourner ?

– Pouvez-vous croire !…, se récria le pur Pidoux.

– Jurez-le, je serai rassurée.

Elle tendit en même temps son sac plein de paroissiens et de vieux journaux. Pidoux mit sa main poilue sur cet objet digne de vénération et dit :

– Je le jure par mon passé sans tache, qui répond de mon avenir !

Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, émue jusqu’à l’épilepsie, lui jeta ses bras maigres autour de son cou et l’embrassa à l’improviste, malgré la belle défense qu’il fit. La marque des dents compromettantes de Michelle-Gabrielle resta sur sa joue. Il eut l’honneur de la conduire à table.

A table, on était d’une gaîté folle. Je prends sur moi d’affirmer que les trois officiers, dupes de cet adroit manège, auraient laissé échapper tous les secrets de l’Etat s’ils en avaient su le premier mot. Mais l’Etat a généralement ce travers de ne point confier ses secrets à MM. les officiers. Voilà où la politique de Pidoux faisait défaut. Il n’en est pas moins vrai que ni le capitaine, ni le lieutenant, ni le sous-lieutenant ne se doutèrent un seul instant qu’ils étaient dans un manoir où l’on conspirait le renversement de Brunet.

Aveugles officiers ! Ils mangèrent, ils burent, ils chantèrent, ils dansèrent sur ce volcan ! Le chant fut inauguré par la comtesse Anaïs qui dit avec beaucoup d’animation des couplets malouins, poésie goudronnée, musique aimable comme le grincement du cabestan. Elle eut un succès d’estime.

Vint ensuite tonton marquis. On l’applaudit. Cela le mit en train. Il promit de danser un menuet après le dessert.

En fait de véritable artiste il n’y avait là que M. Léon. M. Léon se fit longtemps prier. Au moment où personne n’insistait plus, il rejeta en arrière les boucles pommadées de sa chevelure, fit les yeux de poule et entonna :

Larmes de l’âme,

Soupirs de femme,

Regard jaloux,

Tendre et bien doux !

Trop cher délire,

Né d’un sourire,

Passé d’amour,

Sois de retour !

Le baron d’Avray, son fanatique admirateur, l’attendait là.

– Ah ! ce scélérat de M. Léon ! s’écria-t-il en se démenant comme un diable, toujours la gaudriole !…

Et il se prit à fredonner :

Petite couturière, etc.

– La paix ! cria le capitaine ; vous chanterez après !

– N’est-ce pas, qu’il est drôle ? dit ingénument le sourd.

Ce n’était pas du tout l’avis de MM. les officiers. Il n’y avait de content que Rose-sans-Epines, qui était troubadour de naissance et qui aimait les filandres poétiques.

M. Léon soupira le deuxième couplet.

Tout à coup, Michelle-Gabrielle, sans qu’on l’en priât, désarticula sa grande mâchoire et laissa échapper une série de sons vraiment surprenants :

Soyez sensibles à nos peines

Et laissez-nous la liberté,

Car ce n’est pas pour la beauté

Que sont faites les chaînes !

Un tonnerre d’applaudissements suivit cette manifestation d’un talent tout à fait inconnu. On trinqua. Puis le capitaine, d’une voix vibrante :

– Garde à vous !

Chacun tressaillit, excepté le lieutenant et le sous-lieutenant, qui prirent leurs couteaux à la main. Pidoux pensa involontairement à ces festins tragiques où l’on assassine les convives après avoir pris le café. Mais ce n’était pas une tragédie : c’était un chant de garnison. Les trois officiers frappèrent sur leurs verres en mesure avec leurs couteaux et répétèrent douze fois sur un air composé ad hoc par quelque chef de musique militaire :

Versez à boire à nos dragons,

Versez à boire à nos dragons !

La corsaire et maman marquise prirent aussi leurs couteaux.

– Va donc, Suzanne, me cria Gaston, qui frappa un peu trop fort sur son verre et le cassa.

Ma foi, je me mis de la partie, et de bon cœur. Ce furent des hurlements d’allégresse.

A un signal du capitaine, le lieutenant et le sous-lieutenant se levèrent. Le capitaine s’empara de la corsaire ; le lieutenant conquit maman marquise ; le sous-lieutenant, pauvre enfant qui sortait de l’école, eut en partage mademoiselle Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, présidente de la Providence de Beaupréau. Léon se mit au piano.

Tonton marquis, Rose-sans-Epines, Pidoux et le baron purent alors échanger quelques paroles sérieuses.

– Leur avons-nous assez jeté de la poudre aux yeux ! dit Pidoux triomphant.

– Le fait est, répliqua tonton, – que les malheuveux n’y voient que du feu !

– Ah ! messieurs, dit Rose-sans-Epines, le cœur saigne à penser qu’on est obligé d’employer de pareils moyens !

Pidoux fit signe qu’il voulait parler, mais très-bas, on se rapprocha.

– Vous ne savez pas l’idée qui me vient, murmura l’enchanteur, si on essayait de faire tourner ces officiers ?

Cette ouverture eut un succès d’enthousiasme.

Tout le monde s’arrêta enfin essoufflé. Les trois officiers étanchèrent la sueur de leurs fronts. Tonton marquis poussa l’astuce jusqu’à leur servir lui-même des rafraîchissements dont ils avaient si grand besoin. La corsaire voulait redoubler à toute force, mais le capitaine et ses lieutenants se proclamèrent satisfaits.

Le jour s’en allait baissant déjà.

– Viens-nous-en, me dit Gaston ; je ne m’amuse plus.

Il m’entraîna vers l’embrasure d’une fenêtre, tandis que tonton marquis prenait position pour le menuet. Gaston me fit toucher sa tête, qu’il avait brûlante.

– Est-ce que tu n’es pas comme moi, Suzanne ? me dit-il ; je suis toujours à penser que je serai malheureux quand je serai grand.

– Quelle idée ! m’écriai-je, toi qui es riche et noble…

– Il n’y a pas longtemps que je pense comme cela, continua Gaston.

– Depuis quand ? demandai-je.

– Depuis le jour où je t’ai vue, Suzanne.

– Eh bien ! dis-je, je m’en irai… tu redeviendras joyeux.

Il secoua lentement sa tête blonde, et je vis une larme dans ses grands yeux bleus.

– Oh ! non, murmura-t-il, ne t’en va pas !… tu retournerais près de ce Gustave !

Je n’en étais plus à lui parler de mon inaltérable affection pour mon parrain avec cette franchise du premier jour. Je savais que cela lui faisait mal. Je ne répondis point.

– Quand je pense que je ne serai pas heureux, reprit-il, c’est que je me dis : Suzanne ne peut pas m’aimer…

Nous étions tout contre la fenêtre qui était entr’ouverte à cause de la chaleur. Je crus entendre mon nom prononcé dans le jardin. Je ne pris pas garde, C’était sans doute une illusion. Qui pouvait m’appeler ainsi ? Une seconde fois, mon nom arriva jusqu’à mon oreille. Il n’y avait pas à s’y tromper : on m’appelait ; mais je ne reconnaissais point la voix.

J’attendis que Gaston fût endormi ; je posai un coussin à la place de mon épaule, et je m’esquivai au moment où tonton, essoufflé, mais radieux, recevait les sincères félicitations des officiers.

Après avoir descendu les marches du perron, je me dirigeai en toute hâte vers les fenêtres du salon. La nuit était venue. J’aperçus comme une ombre humaine accroupie dans le parterre.

– Tu as bien tardé, me dit-on.

– Antoine, père Antoine, est-ce vous ? demandai-je, tant sa voix me parut changée.

– Oui, Suzette, c’est moi, me répondit-il ; mais je ne vaux pas grand’chose, et j’ai besoin de toi.

Je m’étais rapprochée vivement. La lueur qui passait par les carreaux du salon éclairait vaguement son visage, qui me parut plus pâle que celui d’un mort.

– Je parie que vous êtes blessé ! m’écriai-je.

– Tais-toi, fit-il en mettant sa main froide sur ma bouche ; je suis blessé, c’est vrai, mais ce n’est rien… ce qui m’accable, c’est la fatigue et la fièvre… je voudrais bien être dans mon lit.

Il fallut tourner le château pour arriver à l’écurie, où était le réduit du bon Antoine. Je lui proposai l’appui de mon bras.

– Saurais-tu bien trouver ta route jusqu’au Roncier ? me demanda-t-il au lieu de répondre.

J’avais regardé si souvent de ce côté qu’il me semblait que j’y serais allée les yeux bandés.

– Et irais-tu bien au Roncier pour me rendre service ? demanda encore le bon cocher.

– Pour cela, oui, père Antoine : au Roncier, et partout où vous voudrez m’envoyer.

Il m’attira à lui.

– Tu es un cœur, me dit-il ; j’avais deviné ça… Tu sais qu’il faut traverser la rivière ?

Je haussai les épaules.

– Un ruisseau que votre rivière ! dis-je.

– Allons ! me dit Antoine, qui se souleva péniblement, mène-moi à ma niche… Je vas te dire ce qu’il y a à faire… et puis, à la grâce de Dieu !…

Eh bien ! je l’avouerai, à part le plaisir d’obliger ce brave homme d’Antoine, je n’étais pas fâchée de tremper un peu dans l’autre conspiration, la conspiration des brouillons et des fous, la Petite. Le beau visage de Georges était resté gravé dans ma mémoire, ainsi que la hautaine figure du marquis Théodore.

Le Roncier, ce lieu marqué pour la bataille, m’attirait invinciblement. Je n’avais rien assurément contre ces pauvres officiers qui étaient là dans le salon, mais j’avais quelque chose pour leurs poétiques et mystérieux adversaires. Je songeais toujours à cette femme, déguisée en petit paysan, et qui était la mère d’un roi.

En arrivant à l’écurie, Antoine s’étendit épuisé sur son lit. Il fut plusieurs minutes sans pouvoir parler.

– J’ai crevé quatre chevaux aujourd’hui, petite Suzette, me dit-il enfin ; ah ! ah ! j’ai bien vu que je n’avais plus vingt ans !

– Et pourquoi donc avez-vous crevé quatre chevaux, père Antoine ?

– Pour porter les contre-ordres… Mais tu ne comprends pas cela.

– Si fait, père Antoine… je comprends bien des choses où je n’entendais goutte il y a trois jours, allez !

– Oui, oui… pauvre minette !… tu as dû en écouter des sottises !

– Et de belles paroles aussi, près Antoine.

Il me regarda étonné.

– J’ai vu le petit paysan… commençai-je.

– Chut !… fit-il avec effroi.

– Soyez tranquille, personne ne nous écoute… J’étais là pendant que vous faisiez des cartouches, l’autre nuit.

– Pas possible !… Où donc ?

– On m’avait couchée dans le cabinet qui est derrière l’alcôve.

– Dans la chambre de notre monsieur ! s’écria Antoine, qui essuya la sueur de son front ; alors, tu sais tout ?

– Tout ce qui a été dit.

– Et tu n’as rien révélé ?

– A qui donc ?

– Tu as causé avec mademoiselle Irène en allant à la messe ; lui as-tu parlé de cela ?

– Puisqu’elle y était…

– Lui as-tu parlé de cela ?

– Non… je ne lui en ai pas ouvert la bouche.

– La marquise t’a fait venir ce matin à son chevet. Elle t’aimera à la folie, celle-là, si tu veux… Tu ne lui as rien dit ?

– Rien.

– Ni à Gaston ?

– Ni à Gaston.

– Pourquoi ? me demanda brusquement Antoine, dont les yeux exprimaient une singulière curiosité.

– Parce que, répondis-je, j’aime le petit paysan, le marquis Théodore et M. Georges.

– Ah !… fit Antoine, et moi… tu ne m’aimes donc pas ?

Je lui pris la main et je la serrai entre les miennes.

– A la bonne heure ! me dit-il en m’embrassant ; eh bien ! Suzette, ma fille, puisque tu es si savante, tu vas comprendre mon affaire… Le général Dermoncourt est en Vendée.

– Je ne connais pas celui-là, répondis-je.

– C’est un général comme tous les autres généraux, ni plus ni moins, reprit Antoine ; mais, enfin, il est venu pour nous… Il y a un plus grand général, le comte d’Erlon, qui est à Nantes et qui nous surveille… Le pays est plein de troupes, et il n’y a pas un garde-champêtre qui ne sache maintenant que Madame court les champs… Nous ne sommes pas prêts contre tant de monde… Ceux qui criaient le plus haut sont entrés dans des trous de taupes…

– Est-ce de M. Georges que vous parlez ! l’interrompis-je…

– Ah bien oui ! s’écria Antoine ; celui-là se battrait tout seul contre un régiment !… Mais je m’entends : il y a des ânes pour braire… Ce sont eux qui ont fait venir le petit paysan, comme tu l’appelles, et ce sont eux maintenant qui obligent à donner contre-ordre… J’ai fait quarante lieues sans débrider pour porter les chiffres du maréchal… Je n’avais plus à prévenir que nos gens du Roncier, lorsque, ce soir, vers quatre heures dans le bois de la Roche-Maritot, je suis tombé dans un détachement de bleus. Qui vive ? – Que veux-tu ? je ne sais pas répondre ami à ces moutons-là… J’ai répondu : Vive le roi ! comme un fou que je suis, et je leur ai passé sur le ventre… Ils ont tiré… j’ai eu du plomb dans l’aile…

– Votre blessure n’est pas dangereuse, père Antoine ?

– Eh ! non… C’est la mauvaise humeur que j’ai… Que m’avaient-ils fait, ces pousse-cailloux-là, pour que je ne leur réponde pas poliment ?… Est-ce qu’ils sont cause, eux ?… Bref, le sang m’a monté à la tête, j’ai perdu connaissance, je suis tombé dans la futaie de Mauges, et l’on vient de me rapporter ici à bras… C’est bien fait : je suis un vieux nigaud… Voilà !

Il but une gorgée d’eau dégourdie par une goutte d’eau-de-vie et reprit :

– Voilà !… Il faut qu’ils aient l’ordre ce soir au Roncier, car la chose était pour demain matin.

– Eh bien, père Antoine, je suis prête.

– Alors apporte-moi ma veste.

J’obéis. Dans la poche de la veste était une blague à tabac. La blague avait un double fond qui contenait un papier pelure d’oignon, plié menu.

Antoine le prit et me le tendit.

– Si tu trahissais un pauvre homme qui te veut du bien, Suzette, me dit-il solennellement avant de me donner le papier, Dieu te punirait.

– Ah ! père Antoine !… m’écriai-je offensée.

– Ce n’est pas le père Antoine qui dit ça, murmura-t-il ; c’est le courrier d’état-major de la troisième division… Embrasse-moi, fillette… Ah ! si nous avions seulement quinze bons jours devant nous !

Il soupira, me donna un gros baiser et s’étendit sur son lit. Je me dirigeai vers la porte de l’écurie.

– Ah ! j’oubliais, s’écria-t-il ; nom de nom ! est-ce que j’ai la tête à l’envers ?… Après le qui-vive, là-bas, on te dira : Vendée ; tu répondras : Victoire… N’oublie pas… et que le bon Dieu te bénisse !

Je faisais déjà le tour du château en courant. Le bon sens aurait dû m’indiquer qu’il fallait d’abord prendre la porte de la cour pour suivre le chemin qui longeait le mur du parc, mais la fièvre des aventures me montait au cerveau. Ces obstacles n’existaient plus pour moi. Je pris au travers du jardin, en droite ligne, traversant plates-bandes et parterres. C’est tout au plus si je condescendis à faire un détour pour ne pas me noyer dans la pièce d’eau. Je franchis les fortifications ; je passai par-dessus le mur, et je me mis à descendre à pleine course, au risque de me casser le cou, la rampe abrupte qui tombait dans le ravin. Tout cela n’était pas le moins du monde nécessaire, mais j’avais la fièvre.

En passant devant l’octroi de Saint-Philibert, un Qui-vive prononcé d’une voix criarde me fit changer de route. La nuit était déjà noire. Pourtant, au second qui-vive, j’aperçus parfaitement la sentinelle qui épaulait gauchement son fusil. C’était un pauvre diable de conscrit. Il avait l’air bien autrement en peine que moi. Je continuai de courir sans répondre, désireuse d’imiter la crânerie de mon ami Antoine. Je nourrissais le léger espoir de rapporter une légère blessure à la maison. Le brave conscrit prononça un troisième qui-vive. Sa voix chevrotait. Il tourna la tête et lâcha la détente. La balle alla casser une branche de peuplier à cinquante pieds au-dessus de ma tête. Je bondis en avant avec un cri de joie folle, et je m’enfonçai dans le taillis.

J’avais eu l’honneur de faire une alerte. Le détachement de Saint-Philibert prit les armes, et les trois officiers, qui entendirent le coup de feu, furent contraints de s’arracher à ces délices de Capoue, dont le conseil de régence les entourait perfidement.

Moi, je continuais ma route, perçant les taillis, coupant les guérêts. Pour traverser la rivière, je me mis bravement dans l’eau jusqu’aux hanches. Est-ce que les fluxions de poitrine atteignent les courriers d’état-major ? Je me guidais par je ne sais quel instinct. Il était bon, car je tombai juste sur la prairie qui précédait le Roncier.

Ce n’était pas un château, ni même une ferme. C’était ce que l’on appelle dans le pays une borderie ; un bâtiment rustique assez vaste, percé de fenêtres de deux côtés seulement. On l’avait choisi pour poste de défense, à cause de sa situation, qui dominait les alentours, à cause de la solidité de sa construction antique, et surtout parce qu’il était entouré d’un mur d’enceinte en parfait état. Les du Roncier étaient une vieille famille vendéenne dont plusieurs membres avaient fait établissement à Paris, dans le commerce. Georges était moitié étudiant parisien, moitié paysan campagnard. Le Roncier lui servait de pied-à-terre pour les chasses.

Quand j’arrivai en vue de la borderie, mon cœur battait bien fort. Je ralentis ma course involontairement. Du château, le Roncier avait l’air perdu dans les futaies, mais le bois ne commençait en réalité qu’à deux ou trois cents pas de l’enceinte. Tout récemment, et peut-être à dessein, on avait fait une coupe qui l’éloignait encore davantage. L’enceinte avait une brèche, fermée par un échalier mobile. Un échalier est une porte de broussailles ou une forte branche d’arbre enclavée dans la brèche d’un talus. L’échalier du Roncier était de broussailles. Je le mis en dedans d’un coup de pied, et j’entrai.

Personne dans l’enceinte.

Toutes les croisées de la borderie fermées, et pas une lumière derrière les volets.

– Ils sont peut-être partis, me dis-je.

Mais cette pensée ne tint pas. Est-ce que ce beau Georges pouvait fuir ?

L’enceinte était une manière de prairie qui avait été verger naguère. On voyait encore çà et là les troncs sciés à ras du sol des arbres fruitiers. Il y avait à peu près soixante pas de la brèche à la porte de la borderie. Je franchis cette distance posément, mais tête haute. Sur mon salut, je n’avais pas peur. Dans le trajet, je n’aperçus pas une âme. Je soulevai le marteau de la porte et je frappai. Le bruit retentit longuement dans le silence, puis s’éteignit.

– Holà ! criai-je de toute ma force, n’y a-t-il personne dans la maison ?

– Frappe plus dur, petiote, me dit une voix qui venait de la brèche ; c’est jeune : ça dort ferme !

Je me retournai : c’était un bon paysan qui s’avançait un bâton à la main.

Il me semblait pourtant que j’avais entendu cette voix quelque part.

– Comment ! ça dort ferme ! m’écriai-je dans mon étonnement ; – est-ce qu’on dort ici ?

Le paysan fit halte à quelques pas de moi, et il se mit à me regarder, appuyé sur son bâton.

– On dort partout, répondit-il, pourvu qu’on ait une bonne conscience.

Ceci ne sentait pas trop son paysan ; et pourtant, chaque contrée a ses dictons philosophiques.

– Est-ce que ce n’est pas ici le Roncier ? demandai-je ?

– Si fait, c’est ici le Roncier… As-tu peur de frapper ?

– Si c’est le Roncier, dis-je résolument, je n’ai pas besoin de frapper deux fois… Il n’y a pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre.

Le paysan fut quelque temps avant de me répondre.

– Que veux-tu à ceux qui habitent le Roncier ? demanda-t-il enfin.

– Je veux leur remettre un message.

– De la part de qui ?

– De la part de quelqu’un qui leur veut du bien.

Je vis briller tout à coup dans la main du paysan le canon d’un long pistolet.

– Ah ! ah ! m’écriai-je, voilà donc enfin à qui parler !

– Peste ! fit le paysan avec un grave sourire, tu n’as pas froid aux yeux, petite fille ! Mais j’ai déjà vu des espions qui n’avaient pas froid aux yeux. Que répondrais-tu si on te disait Vendée ?

– Victoire, prononçai-je sans hésiter.

– Que Dieu t’entende, ma fille, murmura le paysan, dont le sourire se fit plus triste.

En même temps, il souleva son large chapeau, qui m’avait caché ses traits jusqu’à ce moment. Je reconnus avec stupéfaction la noble et belle figure du marquis Théodore.

– Est-ce sur toi qu’on a tiré là-bas, du côté de Saint-Philibert ? me demanda-t-il.

– Oui, monsieur le marquis… c’est sur moi.

– Tu sais donc que je suis un marquis ?… Pauvre privilège par le temps qui court ! Tu es bien jeune, ma fille, pour savoir tant de choses.

Ceci me parut un reproche indirect adressé à mon ami Antoine. Je répondis :

– Antoine a fait quarante lieues à cheval… Antoine a été blessé d’un coup de feu sous la Roche-Maritot… sans cela, il serait venu lui-même.

– Grièvement blessé ! interrogea le marquis.

– J’espère bien que non.

– Si tu viens de la part d’Antoine ; parle, ma fille.

Je tirai de mon sein le papier qu’on m’avait confié.

– Antoine, dis-je, m’a chargée de remettre cela aux gens du Roncier.

– Sais-tu ce que contient ce papier ?

– Oui, je le sais.

– Ce papier nous ordonne de prendre les armes demain, au point du jour, n’est-ce pas ? dit-il.

Il m’interrogeait ainsi, moi enfant, avec une émotion extraordinaire. Et, malgré la nuit noire, ses yeux cherchaient à déchiffrer la teneur du message. Je devinai que ma réponse allait lui déplaire, et ce fut tout bas que je prononçai :

– Ce papier vous ordonne tout le contraire.

– Un contre-ordre ! Encore ! murmura le marquis entre ses dents serrées ; l’as-tu vu ?

– Je ne sais pas lire… mais Antoine me l’a dit… et il a porté le même contre-ordre aujourd’hui dans vingt paroisses.

Le marquis Théodore croisa ses bras sur sa poitrine, et sa tête se pencha en avant. Je l’entendis qui pensait tout haut :

– Faudra-t-il donc un coup de tonnerre pour les tirer de leur engourdissement ?

Le papier froissé roula entre ses doigts. Il en fit une boule et l’avala.

– Que faites-vous ?… m’écriai-je.

– Ils auront le coup de tonnerre ! se répondit-il à lui-même.

Sa grande taille s’était subitement redressée.

– Va-t’en, jeune fille, reprit-il, je sais le reste… Il y a des troupes à Saint-Philibert, il y a des troupes partout… C’est bien… ceux qui sont là-dedans, il montrait la borderie, – approuveraient ce que j’ai fait, mais je veux en garder la responsabilité pour moi tout seul devant les hommes et devant Dieu… Répète ces paroles à Antoine… et dis-lui qu’il y a là trente-six gentilshommes et neuf paysans qui vont donner un signal en mourant qui s’entendra de loin !

Son doigt étendu me montrait la brèche. J’obéis à cet ordre muet. Vingt minutes après, j’étais dans l’écurie du Meilhan, au chevet du lit d’Antoine. Il avait plus de calme. Mais quand je lui eus rapporté le résultat de mon message, le transport le prit. Il se dressa tout droit sur son lit, disant :

– J’irai !… j’irai !… on me portera sur une civière !

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