Chapitre 17 Conseil de régence.
C’était vrai ce qu’Antoine m’avait dit. Maman marquise m’avait fait appeler la veille à son chevet. La bonne dame m’avait fort caressée. Elle aimait si passionnément son petit Gaston, qu’une part de cette tendresse rejaillissait sur moi tout naturellement. Dans son idée, j’étais cause que Gaston n’avait pas eu de crise depuis le retour au château.
– Ma petite Suzanne, me dit-elle, mademoiselle Irène va être chargée de t’instruire tout comme si tu étais la fille de la maison. Travaille bien, profite bien ; quand tu seras en âge nous tâcherons de t’établir comme il faut.
M’ayant ainsi parlé raisonnablement et cordialement, elle me fit approcher plus près de son lit. Je devinai que le vent virait, et que la fantaisie allait remplacer la réalité.
– Tu es intelligente, Suzanne, reprit-elle en baissant la voix : ces messieurs et mademoiselle de la Beaumelle t’ont trouvée fort gentille… Tu as pu voir quelle haute position j’occupe personnellement… On ne t’oubliera pas après le succès, petite…
Je la remerciai comme je le devais.
Le lendemain de mon excursion au Roncier, elle me fit appeler de nouveau. Elle était un peu fatiguée de la bonne chère qu’elle avait faite la veille « pour amuser les officiers. »
Le coup de fusil tiré sur moi par le conscrit avait causé une grande sensation au Meilhan. Tonton marquis, après le départ des officiers, avait proposé, vu la gravité des circonstances, d’émigrer en Angleterre.
Maman marquise me confia divers secrets, tous de la plus haute importance, et me prévint qu’il y aurait ce jour-là grand conseil dans sa chambre à coucher. C’était le lundi 4 juin, jour de la prise d’armes.
Je la quittai pour aller visiter Antoine. Je le trouvai plus calme. Son fils François, qui était brigadier dans le régiment du prince Maxime, était venu le voir.
– Voilà qu’il est déjà onze heures, me dit le bon cocher, et l’on n’entend rien du côté du Roncier… le marquis Théodore aura fini par donner le contre-ordre.
On n’entendait rien, en effet, du côté du Roncier, rien d’aucun côté. La campagne était déserte aussi loin que le regard pouvait se porter.
Les paysans ne s’étaient point rendus aux champs. Quant aux militaires, ils restaient consignés dans leurs cantonnements. Nous n’avions plus aperçu nos trois officiers. J’avais regardé la vallée du haut de la terrasse. Cette solitude et ce silence m’avaient paru lugubres. Là-bas, parmi les hautes futaies qui semblaient l’ombrager, le Roncier se dressait derrière son enceinte. Vous eussiez dit une maison abandonnée. Partout le silence sourd, l’immobilité morne.
Etait-ce ce calme plein de menaces qui précède l’explosion des grandes tempêtes ?…
J’avais mon idée en allant voir le bon cocher : une idée caressée chèrement depuis deux ou trois jours. Je l’embrassai d’abord bien comme il faut, puis je lui dis :
– Père Antoine, j’ai un service à vous demander…
Il ne me répondit point d’abord, tant ses préoccupations l’absorbaient. Mais je continuai bravement :
– Vous ne savez pas ? nous allons écrire un petit mot à Gustave, mon parrain… ça va vous désennuyer.
– Qu’as-tu à lui dire, à ton Gustave ? fit-il brusquement.
– Oh ! père Antoine, pouvez-vous me demander cela ! J’ai à lui dire que je suis en bonne santé, et que je souhaite que la présente le trouve de même… que je l’aime tout plein et qu’il faut qu’il m’aime aussi… et encore…
– Et encore ?…
– Dame ! ce qu’on dit dans les lettres, père Antoine ; moi, je ne sais pas.
– Et moi, donc ?…
– Mais puisque vous avez étudié pour être prêtre, père Antoine !
Il se prit à sourire et me dit d’ouvrir le coffre où il mettait ses hardes. Dans un coin du coffre, il y avait une vieille plume, un cahier de papier et une écritoire. Je lui apportai tout cela dans son lit.
– Faites-moi ça gentiment, lui dis-je.
– Veux-tu lui parler de Gaston ? me demanda-t-il.
Je réfléchis un instant, puis je répondis négativement.
– Veux-tu lui parler de cette grosse rougeaude de là-bas qui se nomme Fanchette ?…
– Non, père Antoine, je ne veux pas lui parler de Fanchette.
Il me caressa la joue et murmura :
– C’est déjà femme !
Puis il installa son papier de son mieux et commença d’écrire. Pendant qu’il écrivait, mille choses me venaient à l’esprit que je voulais toutes dire à mon parrain. A mesure qu’elles m’arrivaient, je les dictais au bon Antoine. Je voulais que mon parrain sût que j’étais heureuse, qu’on m’avait habillée en demoiselle, que j’allais apprendre à lire, à écrire, et même à jouer du piano, que je n’en serais pas plus fière pour cela, que je l’attendrais pour me marier avec lui, etc., etc.
Antoine écrivait. Je pensais qu’il mettait tout mon bavardage sur son papier.
– Voilà ! me dit-il enfin, après avoir couvert la première page de gros bâtons épais et lourds ; voilà quelque chose de ficelé, comme dit mon gars François.
– Lisez-moi ça, père Antoine.
Antoine lut.
Je trouvai sa lettre superbe. Je le remerciai, la joie dans le cœur, et tout le reste de cette journée, malgré la gravité des événements qui suivirent, je songeai au plaisir qu’un message si habilement tourné allait faire à mon parrain.
Je fus obligée de me sauver, parce que Gaston m’appelait à cor et à cris. Il avait rêvé de son père, et ses pauvres nerfs étaient encore plus ébranlés qu’à l’ordinaire. Nous allâmes jouer au bout du jardin avec Lily, qui faisait sa première sortie.
– Tantine Anaïs est bien en colère, me dit Gaston en riant, parce que les Bleus n’ont pas couché au château.
– Et qu’est-ce que cela lui fait ? demandai-je.
– Ca lui fait, répliqua le blond chérubin, que les revenants et les chauves-souris l’ont laissée tranquille.
Je demandai une explication, Gaston s’écria :
– Tu ne sais donc pas ! c’est M. Léon qui faisait peur aux chauves-souris ces temps-ci… mais elles se sont accoutumées à lui… Tantine Anaïs en veut un autre pour les renvoyer… Elle avait déjà demandé au capitaine s’il avait peur des revenants… Et quand tantine Anaïs n’a personne pour chasser les revenants et les chauves-souris, elle reste tranquille dans sa chambre, et ça la met de mauvaise humeur.
Rien de plus exact. Au dîner, la corsaire fut d’une humeur détestable. Elle envoya promener son M. Léon, dont Zoé ne voulait point voir l’amoureuse peine, malgré les soins de l’institutrice. Celle-ci jouait toujours son rôle de belle ténébreuse. Elle se tenait parfaitement à sa place. Certes, pour le ton et les manières, la corsaire était à cent lieues d’elle. Jamais la belle Irène ne parlait en public au docteur Pidoux. Je savais cependant que c’était une paire d’amis.
Tout de suite après le repas, je dus reprendre mon poste de sentinelle sur le balcon de la chambre à coucher de maman marquise. Le conseil allait en effet se réunir. Mes regards se portèrent vers le Roncier, car le jour s’avançait. J’entendis justement la voix du bon cocher du côté de l’écurie. D’où j’étais, je ne pouvais voir sa fenêtre. Il s’adressait à quelqu’un qui restait masqué pour moi par l’aile droite du manoir et lui disait :
– Vous jouez un jeu de coquin ou un jeu de lâche… ça vous portera malheur !
On ne répondit point, mais tout de suite après, je vis M. Léon qui entrait dans le parterre et qui était très-pâle…
· · ·
Les membres du conseil étaient en train de s’installer. Cela se faisait bruyamment et gaîment. La déconvenue des brouillons et des fous mettait tout le monde en liesse.
Je ne sais pourquoi il y a bien plus de méchant vouloir et d’aversion entre deux nuances d’un même parti qu’entre deux opinions profondément tranchées.
Michelle-Gabrielle de la Beaumelle entra en disant :
– Entendez-vous les coups de fusil ? Entendez-vous les coups de canon ? Ah ! quels terribles gens que nos cerveaux brûlés !
– Le fait est, répondit tonton marquis en riant, que c’est une tevvible mêlée !… Entendez-vous les cvis des mouvants, Dorothée ?
– Isidore ! Isidore ! murmura maman marquise, quand donc vous corrigerez-vous !
– Avais-je prédit ce qui arrive ? demanda le sorcier Pidoux de son ton le plus capable.
Le curé, le commandeur et M. d’Avray entrèrent ensemble. C’était la partie modérée du conseil, le centre.
– Quelles nouvelles des Bleus ? demanda-t-on de toutes parts.
– Les Bleus, répondit l’abbé Jouault, sont bien tranquilles à Saint-Philibert.
– Sans le coup de fusil qui a donné l’alarme hier au soir, dit Michelle-Gabrielle en baissant les yeux, nous les tenions… Le sous-lieutenant me disait des choses…
– Le lieutenant était aussi fort aimable, ajouta maman marquise.
– Encove une soivée comme celle-là, conclut tonton, ces tvois bvaves sont à nous ! Ils touvnent. Ils font touvner la compagnie… c’est la moindve des choses !… La compagnie fait touvner le bataillon… le bataillon fait touvner le végiment… le végiment fait touvner la division ;… de sovte que nous auvons du même coup toute l’avmée !
C’était d’une logique écrasante. On cria vive l’armée ! – et à bas Brunet ! L’arrivée du vieux duc de Champmas-Mauges éteignit un peu cet enthousiasme. Depuis sa scène avec Pidoux, le protégé de la majorité, M. le duc n’était pas en bonne odeur dans le conseil. On n’osait point l’éliminer, mais on le regardait de mauvais œil. Aussitôt l’armée tournée, on comptait bien faire un coup d’Etat contre lui.
Il fut reçu avec un froid respect, et la séance s’ouvrit incontinent par le versement des petits cornets de poudre dans le baril, caché derrière les rideaux de maman marquise.
– Mesdames et messieurs, dit tonton, je cvois utile de vous pvévenir que notve petite sentinelle est à son poste suv le balcon… dans les conspivations, il ne faut vien mépviser : c’est ma maxime… je vous dis cela pouh que vous n’épvouviez pas de secousse si vous l’entendiez tousser, cvacher ou même étevnuer…
– Je nie cela ! s’écria le baron d’Avray avec un soudain emportement ; Brunet est mon fermier… il a bu avec les soldats… mais il n’a pas crié : Vive la Charte !
– Eh ! mon bon, fit Isidore, qui pavle de cela ?
– Ta ta ta ! riposta aigrement le sourd ; vous dansiez bien le menuet… en l’an VI de la République… Mais Brunet est mon fermier !
– La lecture du procès-verbal, commanda la présidente pour clore ce débat intempestif.
Michelle-Gabrielle de la Beaumelle se hâta de mettre à cheval sur son nez crochu ses lunettes d’argent massif. Elle était tout agaçante ce matin. Elle lut d’une voix distincte, quoique un peu nasillarde, une étonnante chose qui était le procès-verbal. On put bien voir à son style quel abus vertueux elle avait fait de la lecture du Journal des Filles et des Campagnes. C’était d’une force considérable. Elle trouvait moyen de parler dans ce morceau de littérature politique, des favoris de Louis-Philippe, du nez de M. d’Argout, des souliers ferrés de M. Dupin, du toupet de M. de Salvandy, et de relater toutes ces charmantes plaisanteries qui firent de la Mode et du Charivari une lecture si amusante pour nos coquins d’oncles.
Tout cela eut un succès frénétique. Le bon curé retardait son somme habituel pour écouter ces aimables jeux de l’esprit. Le vieux duc avait grand’peine à garder sa gravité. Il ne fut point question des coups de canne que ce vénérable gentilhomme, en un moment vif, avait communiqués à l’enchanteur Pidoux. Ce vide se trouva comblé par une piquante allusion au cheval blanc de M. Lafayette.
Maman marquise déplia ensuite son petit carré de papier et lut avec difficulté :
« L’ordre du jour appelle la discussion sur les mesures à prendre en cas de défection totale ou partielle de l’armée. »
– Je demande la parole ! dit le vieux duc en fermant les poings.
– Je demande la parole ! dit aussi M. d’Avray ; un mot seulement de ma place pour bien constater que Brunet est mon fermier, et que…
– A l’ordre ! s’écria Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.
– J’ai bien le droit… voulut poursuivre le sourd.
– A l’ordre, à l’ordre !
– Je vous apporterai son bail, si vous ne voulez pas me croire !
– Je demande, dit tonton marquis gravement : j’ai le vegvet de demandeh que mon honovable ami le bavon d’Avvay soit vappelé à l’ovdve avec mention au pvocès-vevbal.
– Monsieur d’Avray, prononça maman marquise, majestueuse comme Junon, je vous rappelle à l’ordre !
Le sourd prit un air tout content.
– A la bonne heure, à la bonne heure, fit-il en se rasseyant ; nous sommes tous d’accord… il ne s’agissait que de s’entendre !
– La parole, reprit Dorothée, est à M. le docteur Pidoux, orateur inscrit.
A cette annonce, le vieux duc et le centre s’arrangèrent unanimement pour faire leur petit somme d’habitude. Pidoux débuta ainsi :
– Pareils au cèdre, ils cachaient dans les cieux leurs fronts audacieux… Je n’ai fait que passer, ils n’étaient déjà plus ! Ainsi tomberont, mesdames et messieurs, nécessairement, j’oserai même dire fatalement, tous ceux qui, méconnaissant les tendances intellectuelles et morales de notre époque, chercheront des armes ailleurs que dans l’arsenal si plein, du reste, de l’opposition légale et parlementaire… Où sont-ils, ces chevaliers errants, ces preux, ces paladins ? j’ai beau prêter l’oreille, je ne les entends pas… Travaillent-ils sous terre comme ces animaux fouisseurs dont l’industrie détériore nos moissons ?
– Ah ! fit Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, les taupes ?… quelle jolie métaphore !
– Sont-ils invisibles, reprenait Pidoux, sont-ils muets ? Ont-ils caché leur étendard sous ces gerbes de jeunes pousses que le bûcheron lie avec soin pour l’usage de ces ingénieuses rotondes fermées à la lumière et à l’air, où la chaleur concentrée fait de Cérès réduite en poudre l’aliment le plus nécessaire à l’humanité ?…
– Trois à la fois ! s’écria Michelle-Gabrielle étouffée par l’admiration ; trois métaphores : fagots, four et pain !
– Ils sont vaincus, poursuivit Pidoux, avant d’avoir tiré le glaive ; la vue seule des uniformes a fait évanouir leurs chimériques phalanges. – Que reste-t-il debout ? Nous. Nous seuls, et c’est assez. Nous, les ouvriers prudents, nous, les sages soutiens du principe. Nous qui allons, non pas massacrer la belle armée qui couvre le sol français, mais la convertir et la dominer !…
Depuis une ou deux minutes, je ne prêtais plus à l’improvisation de Pidoux qu’une attention un peu distraite. J’avais sous les yeux un échantillon de cette belle armée que l’enchanteur voulait dominer et conquérir. Un détachement nombreux descendait, en tenue de campagne, la côte qui menait au bourg. Ce n’était pas le détachement dont nous avions eu au château les trois officiers. Celui-là était beaucoup plus nombreux, et son chef, qui portait la grosse épaulette, marchait à cheval. Je le vis se perdre dans les bois, et j’éprouvai un singulier serrement de cœur. La campagne était toujours déserte et morte. Le Roncier avait toujours ses fenêtres closes. De ce côté surtout, l’aspect de la campagne avait une effrayante immobilité.
Le discours de Pidoux s’était continué pendant que je surveillais le dehors. Je ne saurais dire par quelle transition. Il en était arrivé à vaincre, puisque déjà il profitait de la victoire. Au moment où je reportai mon attention vers la chambre de la marquise, Pidoux s’occupait de partager équitablement le pays conquis.
– Point de représailles ! disait-il ; que Brunet traîne dans l’obscurité le restant de sa misérable vie…
– Cependant… voulut objecter Michelle-Gabrielle en aiguisant ses longues défenses, cet homme-là a fait bien du mal dans le pays.
– Sa punition seva le mépris ! décida Isidore.
– Le mépris et l’oubli ! ajouta Pidoux ; maintenant est-il bien décidé que le siège du gouvernement français sera transféré à Bourges ?
– Pourquoi pas à Beaupréau ? demanda très-sérieusement Michelle-Gabrielle.
– Parce qu’il y a trop de gens mal pensants, répondit l’enchanteur sans hésiter. – Bourges est le centre d’une population tranquille, adonnée à l’élève des moutons. Je n’ai pas à vous enseigner quelle influence la profession exerce sur l’homme. Le Berrichon est généralement doux et même un peu bonasse. Si j’accepte la position de garde-des-sceaux, comme le conseil semble l’exiger…
– Oui ! oui ! s’écria-t-on de toutes parts, nous l’exigeons !
– Fovmellement ! ajouta tonton marquis.
– Notez, mesdames et messieurs, qu’un médecin garde-des-sceaux…
– Pas de discussions, docteur, interrompit maman marquise : c’est un point réglé !
– A condition, reprit Pidoux, que notre honorable voisin, le duc de Mauges, prendra les cultes, M. le marquis du Meilhan-Coispel la maison du roi, le commandeur de la Brousse la guerre, et M. le baron d’Avray l’agriculture… L’abbé Jouault ne veut être que grand-aumônier de France, c’est un tort… Mais le plus grand tort, s’interrompit ici le pieux Pidoux, – ou plutôt le plus grand malheur, c’est le préjugé, qui nous force à écarter de l’administration notre aimable présidente et notre secrétaire chérie. Je mourrai à la peine, j’en fais serment, ou je réformerai cet abus !
Le curé, le duc et le baron ronflaient à faire plaisir. Quatre heures sonnèrent à la pendule.
– Vous ne croiriez pas, dit la présidente, oubliant la position si importante qu’elle occupait, vous ne croiriez pas que toute la journée j’ai cru entendre des coups de fusil !… Mes oreilles tintent.
Tonton marquis et Michelle-Gabrielle haussèrent les épaules.
– Si tous ceux que nous appelons les fous, dit Pidoux plus adroit, étaient comme les deux fils de madame la marquise…
– Oh ! certes, certes ! appuyèrent Isidore et Michelle-Gabrielle.
– Mais, ajouta tonton marquis, il n’y a que mes deux neveux, les autves ne valent pas une cvoquignole.
En ce moment, un cri s’étouffa dans ma gorge. Je sentis que mon cœur cessait de battre.
Au milieu de ce grand silence qui planait sur la campagne, un son lointain frappa mon oreille : c’était un air vif et gai, dont les notes semblaient mourir en arrivant à moi. Je tournai la tête du côté du Roncier, car c’était toujours pour le Roncier qu’était mon premier regard. Un drapeau blanc déployait ses longs plis au vent au-dessus de la borderie. En même temps, le son des instruments lointains devint plus distinct. Les battants de la porte s’ouvrirent : deux jeunes gens, portant le costume du pays de Nantes, sortirent les premiers : ils soufflaient dans des clairons. Derrière eux, quarante-trois hommes bien armés, parmi lesquels je reconnus parfaitement, malgré la distance, le marquis Théodore, le comte Henri, mon beau Georges, et les deux gentilshommes bas-bretons, sortirent à leur tour, et vinrent se ranger derrière le mur d’enceinte, que l’on avait percé de meurtrières pendant la nuit.
De quatre côtés différents, quatre détachements de troupes réglées se montrèrent dans la vallée. Ils marchaient tous au pas de charge vers le Roncier. Ils buvaient encore, ces grands conspirateurs ; ils continuaient d’échanger gravement leurs enfantines fadaises, et déjà le drame se glissait là-bas sombre et muet, tout prêt à tirer son rideau lugubre sur leur burlesque comédie.
Ils bavardaient encore, raillant ceux qui allaient mourir ! Ils les accusaient de frivolité, d’enfantillage et presque de poltronnerie.
Ce furent les Chouans qui tirèrent le premier coup. Un homme parut sur le toit de la borderie, au pied du drapeau. Il visa. Je vis la fumée de son coup avant d’entendre l’explosion. Le chef à cheval roula dans l’herbe de la prairie. Au même instant, les Bleus exécutèrent, de quatre côtés, une décharge générale qui fit trembler les vitres derrière moi. Puis les tambours battirent, et je vis les quatre détachements s’élancer à l’assaut. Le mur d’enceinte restait muet. Les Chouans gardaient leur poudre. A l’intérieur de la chambre à coucher, Pidoux eut la parole coupée par le premier coup de fusil. Au bruit de la décharge, tous, éveillés et dormeurs, se mirent sur leurs pieds en sursaut. Ce fut une seule voix épouvantée et déjà chevrotante :
– Qu’est cela ! qu’est cela !
– Les Bleus font peut-êtve de l’exevcice à feu… murmura tonton marquis pour tromper sa propre frayeur.
Mais la charge battue en même temps par les quatre colonnes d’attaque ne permettait pas de se faire illusion.
– Est-ce qu’ils assiégent ? balbutia maman marquise.
Michelle-Gabrielle, je dois le dire, était une vieille fille très-courageuse. Elle prit son sac à la main et s’élança sur le balcon. Rose-sans-Epines, le curé, le baron et Pidoux la suivirent, mais celui-ci se tint prudemment derrière les autres.
– Le Roncier ! firent-ils tous à la fois ; c’est au Roncier !
– Mes fils ! s’écria la marquise en se couvrant le visage de ses mains ; mon pauvre Théodore et mon pauvre Henri !
Le vent du sud apportait le son haletant et précipité de la charge. Le vieux duc de Mauges avait percé le groupe qui était maintenant avec moi sur le balcon. Tout son corps s’agitait de secousses nerveuses. Il écoutait de toute sa force ; il respirait bruyamment.
– Courage, enfants ! s’écria-t-il en tendant ses mains vers le Roncier ; à genoux ! dites votre prière… relevez-vous… et balayez-moi tout cela à bout portant !
– Silence ! fit Pidoux.
– C’était notre méthode, ajouta le vieillard ; c’est la bonne… Allons ! allons ! Dieu et le roi… Feu ! feu !
Il était en proie à une exaltation indicible. Comme si son commandement eût été entendu là-bas derrière le mur d’enceinte, quatre colonnes de fumée s’élevèrent, puis quatre détonations distinctes eurent lieu. C’étaient les Chouans, massés par quart, aux quatre points d’attaque. Vues et mains de chasseurs, armes excellentes braquées sur le point d’appui : tous les coups portèrent.
Nous vîmes tomber les soldats par grappes. Nous vîmes les quatre détachements hésiter à la fois. L’épée des officiers brilla ; je crus entendre le cri : En avant ! en avant ! qui accompagnait ce geste. La charge recommença de battre.
– Ca ne va pas durer longtemps désormais, dit Pidoux derrière moi.
– Courage ! courage ! criait le vieux duc.
Les Chouans avaient tous des fusils doubles. Quelques-uns avaient même deux fusils et par conséquent quatre coups. Trois des colonnes d’attaque vinrent se briser contre l’enceinte ; la quatrième fit retraite avant d’atteindre le retranchement.
Pidoux se trompait. Cela devait durer longtemps.
– Seigneur ! Seigneur ! dit la vieille fille transportée, en voyant la déroute générale qui entraîna les trois colonnes à la fois ; la bonne cause est victorieuse !… Tombons à genoux et rendons grâce au Dieu des armées !
Le vieux duc la chercha de la main dans le groupe et l’attira jusqu’à lui.
– Je n’ai pas vu ! fit-il de sa voix brisée ; je suis aveugle… dites-moi… dites-moi !…
– Les Bleus sont en fuite ! lui répondit-on de toutes parts.
Il se laissa glisser sur ses genoux. Il tira de son sein un scapulaire qu’il baisa passionnément, et se prit à réciter à haute voix le psaume : Magnificat anima mea Dominum.
– Mes fils ! mes fils ! demanda maman marquise, restée seule dans la chambre.
– On ne peut les distinguer… commença le curé.
– Moi, je les distingue, interrompis-je ; ils ne sont blessés ni l’un ni l’autre… Il n’y a de blessé que l’homme qui a tiré le premier coup de feu au pied du drapeau.
Les Bleus se reformaient cependant à distance. On n’entendait plus rien, sinon le duo des deux clairons vendéens qui jouaient vive Henri IV.
Le tocsin se prit à sonner à Saint-Philibert-en-Mauges. Quand le vent donnait, d’autres tocsins résonnaient comme de lugubres échos. Les sommets des coteaux voisins, tout à l’heure si mornes, s’animèrent peu à peu. Des spirales de fumée montèrent sur les hauteurs. On entendit de longues huchées auxquelles répondait au loin le cri des trompes de boulanger. Des groupes de paysans se montrèrent çà et là.
– Serait-ce un soulèvement général ? murmura Pidoux qui était livide.
– Avmons les fovtifications, opina tonton marquis.
– Ma voiture ! s’écria le vieux duc, le château de Mauges et les métairies peuvent fournir au moins cinquante soldats… Par la mort-Dieu ! si mon neveu Maxime fait le méchant, je lui brûle la cervelle !
Mais la voiture du vieux duc franchissait en ce moment au grand trot la grille du Meilhan. Je crus reconnaître la silhouette de M. Léon à la portière. En même temps, Zoé, mademoiselle Irène, Gaston et Lily, firent irruption dans la chambre de maman marquise. Les domestiques vinrent après. Madame Honoré avait une fourche, Justine un sabre ; Besançon était armé jusqu’aux dents.
– On se bat à la Fresnaye, dit madame Honoré.
– On se bat au château de Bourjal, ajouta Justine.
– On se bat partout ! poursuivit Besançon ; le drapeau blanc est sur la mairie de Beaupréau, et le jeune roi Henri V a été proclamé à Saint-Nazaire, de l’autre côté de Nantes.
– C’est une vévolution ! fit tonton marquis plus stupéfait encore que joyeux.
– Eh ! Suzanne ! s’écria Gaston qui ne pouvait arriver jusqu’à moi, as-tu entendu les coups de fusil ?… Tantine Anaïs vient de partir dans la voiture de tonton Champmas avec M. Léon.
– Je propose, dit Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, de décréter la déchéance de Louis-Philippe.
La petite Lily cachait sa tête dans le sein de la marquise.
L’enchanteur Pidoux regarda du coin de l’œil la position des Bleus, qui vraiment n’avaient point trop l’air de vouloir se frotter de nouveau aux retranchements du Roncier. Il échangea une rapide œillade avec la belle Irène et prit son parti.
– Mesdames et messieurs, dit-il, et vous aussi, mes braves amis, – car les sentiments que vous montrez vous élèvent au-dessus de votre humble profession, – nous venons de traverser une époque particulièrement difficile, dans laquelle il fallait non-seulement de la discrétion, mais encore de la diplomatie… Pardonnez-moi, monsieur le duc, pardonnez-moi, madame la marquise, et vous tous, mes collègues, dans l’utile et grande association que nous avons formée… Vous trouverez peut-être un simple roturier bien osé de s’être mis plus avant que vous dans un complot ayant pour but de rendre à la noblesse sa splendeur et ses privilèges… Si j’ai eu tort, punissez-moi… J’étais de la conspiration armée, et cette noble jeune fille (il montrait Irène d’un air attendri) servait de trait d’union entre moi et ceux qui ont amené Madame en Vendée.
– Est-ce vrai, cela ? murmura le vieux duc, qui tendait déjà la main à l’enchanteur.
– C’est vrai, prononça la belle Irène de sa voix froide et ferme.
– C’est moi, reprit cet effronté Pidoux, c’est moi qui ai tout organisé… Du fond de mon humble retraite, dans ce département de Maine-et-Loire, j’entretenais des correspondances avec nos amis, réfugiés dans les Etats du roi Charles-Albert… C’est parce qu’on n’a pas voulu suivre mes conseils que nos affaires ont périclité dans le Midi… et si maintenant le succès semble couronner nos efforts, c’est que la voix de mon expérience a été enfin écoutée.
– Ah ! docteur, murmura maman marquise, vous ne nous aviez pas dit cela !
Michelle-Gabrielle de la Beaumelle fondait en larmes. Elle eût voulu avoir un petit morceau de Pidoux pour en faire une relique. Le curé Jouault regardait le même précieux Pidoux d’un air méfiant.
Ce coquin prenait des proportions énormes, et la petite conspiration des fous, naguère si cruellement vilipendée, devenait tout à coup populaire dans le cénacle de la marquise. La pauvre bonne femme était bien aise. Cela relevait ses fils, qu’elle n’eût osé défendre une demi-heure auparavant. Du moment que Pidoux le permettait, les défenseurs du Roncier étaient des héros. Pidoux seul pouvait produire ces changements à vue. Les domestiques le regardaient en clignant de l’œil comme s’il avait été le soleil. C’était bien peu de rapetisser un tel homme à la position de garde-des-sceaux ! Michelle-Gabrielle de la Beaumelle proposa de rétablir pour lui la charge de grand-connétable.
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