‹ Madame Gil BlasChapitre 18 sur 70 · Chapitre 18 Le Roncier.

Chapitre 18 Le Roncier.

Il y a dans l’histoire des nations nombre d’exemples de ces vicissitudes. C’est au moment où la victoire semble certaine que le destin moqueur se plaît à vous infliger un grand revers. Au moment où le précieux Pidoux allait être proclamé grand-connétable du royaume restauré, la charge battit de nouveau dans la vallée et le tocsin de Saint-Philibert se tut. Au sommet des collines, les paysans se dispersèrent tout à coup comme des volées d’oiseaux effrayés.

Une forte colonne d’infanterie parut, drapeau en tête, sur la route de Beaupréau. Une autre, composée de troupes de ligne et de garde nationale, déboucha dans la direction du midi.

L’homme qui avait tiré le premier coup de feu remonta, le bras en écharpe, sur le toit de la borderie. Il avait à la main un fusil double. De ses deux coups, il mit à terre un officier dans chacune des deux colonnes nouvellement arrivées. Puis toute la troupe réglée, tambours battant, se rua sur le mur d’enceinte. Les Bleus étaient au nombre de mille à douze cents à cette seconde attaque. Le mur d’enceinte résista, défendu qu’il était par quarante-cinq hommes, y compris les deux clairons, depuis cinq heures du soir jusqu’à la nuit. A la nuit, il fut abandonné. Les Chouans, clairons en tête, firent retraite et se retranchèrent dans la borderie.

Du balcon du Meilhan, nous ne pouvions plus rien voir, mais le feu incessant prouvait que la défense ne se ralentissait point. La borderie était, comme je l’ai dit, percée de fenêtres sur ses deux façades seulement. Les pignons étaient pleins et ne présentaient aucune ouverture. Vers dix heures du soir, après une effroyable décharge, nous vîmes des torches s’allumer dans l’ancien verger, sous le pignon nord. Une haute échelle fut dressée contre le mur, et des hommes commencèrent à monter, portant des haches, des pioches et des fascines. Rien n’apparaissait sur le toit du Roncier. Mais ces hommes ne redescendirent pas vivants. Quand les torches arrivèrent au niveau du toit, je vis distinctement huit ou dix hommes couchés au pied du drapeau blanc. Une ligne de feu raya la nuit. Soldats et fascines enflammées tombèrent au bas du pignon. Puis un long cri de triomphe s’éleva, et, dans le silence, le cuivre joyeux des deux clairons sonna la Vendéenne.

Une sorte de trêve suivit cette tentative inutile. Le feu ne recommença que vers deux heures du matin. Pendant cet intervalle, le pays environnant présenta des symptômes qui pouvaient faire croire à une commotion générale pour le lendemain. La campagne était pleine de feux qui semblaient des signaux. Le son des cloches arrivait de loin en loin, coupé par les sinistres huchées. Il y eut même quelques coups de fusil isolés, tirés sur les derrières de la troupe de ligne.

Mais Pidoux était très-abattu. Pidoux avait cru un instant que la bataille était gagnée. Il s’était avancé ; il avait assumé sur sa tête étroite et pointue la responsabilité de l’insurrection.

Des paysans vinrent dire sur les minuit que le feu avait cessé à la Fresnaye, et que le château de Bourjal était pris. L’enchanteur Pidoux se mordit la lèvre jusqu’au sang. Quelle occasion il perdait d’écraser sous sa supériorité les brouillons, les fous, les cerveaux brûlés ! Il fallait aviser. Le conseil, en permanence dans la chambre de maman marquise, commençait à prendre une physionomie de deuil. Les domestiques parlaient déjà des vengeances de l’autorité. On sait les exécutions qui suivent les révoltes manquées. Brunet allait grandir. Le fantôme de Brunet passa devant tous ces regards éblouis. Michelle-Gabrielle de la Beaumelle qui l’avait appelé manant une fois, deux fois Philipotard, trois fois pataud, etc., etc., sentait que son tour de soie coiffait une tête curieusement menacée. Le bon curé Jouault songeait à rétablir Brunet dans ses fonctions de chantre. Tonton marquis murmurait :

– Après tout, M. le bavon doit bien le connaître, puisqu’il est son fevmier. C’est peut-êtve un bvave gavçon… au fond.

Pidoux réfléchissait. Pidoux mesurait la profondeur de l’ornière où il s’était embourbé. Pidoux creusait sa cervelle pour y trouver quelqu’un de ces stratagèmes héroïques qui sauvent les grandes destinées sur le point de mal finir. Il y a un de ces stratagèmes qui est fort célèbre, c’est celui de Christophe-Colomb ordonnant à la lune de se voiler, au moment d’une éclipse. Pidoux ne regardait pas que la découverte de l’Amérique fût une bien grande affaire ; néanmoins, il n’avait aucun mépris personnel pour Christophe-Colomb. Il voyait bien que tous les yeux étaient fixés sur lui. On le guettait. Tonton marquis avait déjà dit entre haut et bas :

– Il sevait bon de savoiv jusqu’à quel point on nous a compromis…

Pidoux se frappa le front. Il avait trouvé son éclipse de lune. Il tira de sa poche une belle grosse montre qu’il avait et la posa bruyamment sur la table après l’avoir consultée.

– Minuit et demi ! dit-il de sa voix la plus grave et en plissant son petit front ; ils sont déjà d’une demi-heure en retard.

– Qui donc ? qui donc ? demanda-t-on de toutes parts.

Pidoux ne répondit point. Il se leva, soupira profondément, et se mit à arpenter la chambre à grands pas.

– On n’entend plus vien ! insinua tonton marquis ; les Bleus sont peut-êtve pavtis.

– Non… répliqua le vieux duc, qui était tout près de la fenêtre, immobile et l’oreille aux aguets : ils sont là… je les sens.

– Quelle horrible nuit ! fit la marquise ; mais de qui donc parlait M. Pidoux ?

Pidoux s’arrêta brusquement devant elle. Il avait les yeux fixes et son drôle de visage peignait une sorte d’égarement.

– N’est-ce pas, dit-il avec une amère ironie, n’est-ce pas que Dieu est juste !… N’est-ce pas que la Providence n’est point aveugle !

– Prenez garde, monsieur ! dit sévèrement le curé.

Pidoux eut un éclat de rire véritablement satanique.

– Quand on a donné son esprit à une pensée, reprit-il en crispant ses doigts dans ses cheveux ; quand on a livré son âme à une foi, ses bras à une œuvre, n’est-ce pas qu’on devait bien savoir d’avance, puisque tout est sarcasme et folie sur cette terre, tout !… savoir que la pensée était vide, la foi vaine, l’œuvre insensée… n’est-ce pas ?… n’est-ce pas ?

– Il s’arracha sept cheveux, que plus tard Michelle-Gabrielle de la Beaumelle fit mettre dans un cœur en métal d’Alger.

– Voyez, dit-elle, quelle étrange expression de physionomie !

– Qu’avez-vous, monsieur Pidoux, au nom du ciel ! s’écria maman marquise.

Pidoux les regarda sans les voir. Il mit le doigt sur le cadran de sa grosse montre.

– Je lui accorde le quart d’heure de grâce ! prononça-t-il d’un accent tragique.

– Mais à qui ?… à qui ?…

– Au maréchal.

– Quel maréchal ?

– Au maréchal de Bourmont, qui devait être ici, minuit sonnant, avec dix mille hommes !

Chacun tomba de son haut. Pidoux était grand comme un chêne.

– Le mavéchal de Bouvmont ! répéta Isidore ! dix mille hommes !

– Croyez-vous que, sans cela, répliqua effrontément l’enchanteur, j’aurais permis l’événement du Roncier ?

Michelle-Gabrielle de la Beaumelle le contemplait bouche béante. Le commandeur et maman marquise allèrent tous deux à la fenêtre, pensant ouïr la marche lointaine de cette armée de dix mille hommes. Le baron d’Avray conclut, et c’était là le fruit de mûres réflexions :

– Souvenez-vous de ce que je vous dis : on regrettera les tambours !

L’aiguille marchait cependant sur le cadran de la grosse montre. Le corps de dix mille hommes ne venait point. Pendant les dernières minutes, ce fut un silence solennel. Le vieux duc lui-même était pris et prêtait l’oreille. Quand la grosse montre marqua une heure moins le quart, Pidoux frappa un grand coup de poing sur la table.

– J’ai été trompé, s’écria-t-il, appropriant son geste à cette énergique déclaration, – j’ai été lâchement trompé ! Je proclame bien haut que je n’accepterai point la place de garde-des-sceaux sous un gouvernement pareil !

– Alors, gémit Michelle-Gabrielle, à qui donnera-t-on le portefeuille ?

– Je m’en lave les mains ! poursuivit Pidoux, qui les avait rarement propres ; – je n’ai plus rien de commun avec ces gens-là… Je demande pardon à Dieu et aux hommes d’avoir pu croire un instant à leurs promesses… Je rentre dans la vie privée… je ne suis plus rien… que l’Europe se gouverne à sa guise : cela ne me regarde plus !

Un silence morne suivit cette énonciation si ferme et à la fois si découragée des sentiments de l’enchanteur Pidoux.

– Malheuveux voi ! malheuveuse France ! balbutia tonton.

– Voilà à quoi aboutissent les fautes d’un parti ! ajouta maman marquise.

– Silence ! fit le vieux duc impérieusement ; tandis que vous radotez, les hommes meurent.

On n’eut pas le temps de relever ce que cette expression avait d’extraparlementaire. Le vent nocturne apporta le son vif et gai des clairons qui prenaient ensemble leur air favori : Vive Henri IV ! Presque aussitôt après, la fusillade recommença.

Je ne sais pas ce qu’aurait fait en ce pays une armée de dix mille hommes commandée par un maréchal de France. Je sais que, tout près de nous, il y avait une poignée de héros accomplissant un fait d’armes qui restera dans l’histoire. Quand le bruit des mousquets se taisait, on entendait parfaitement, dans le silence de la nuit, le commandement des chefs et le cri des combattants. C’était, des deux côtés, le même cri : Vive le roi ! Vive la France ! Chose cruelle à penser ! Même courage et même cœur ! Ils étaient là, frères contre frères. Il n’y avait à les séparer que le nom d’un homme et la nuance d’un drapeau. Vive la France ! vive le roi ! – Ils s’entretuaient bravement. – Sombre folie des guerres civiles ! Il y a des moments où je serais tentée de penser que la sagesse était dans le petit cénacle idiot présidé par la pauvre maman marquise.

La fusillade dura jusqu’à cinq heures du matin sans discontinuer. Vers ce moment, les Bleus dirigèrent une attaque contre la façade orientale de la borderie. En même temps, des échelles furent dressées à bas bruit contre le pignon du nord. Le toit fut percé de ce côté, et les assaillants parvinrent à lancer par les ouvertures de la paille, des fascines et des artifices. Peu de minutes après, la fumée et les flammes se firent jour. Le Roncier eut soudain un flamboyant panache. Pendant quelques secondes, nous vîmes le bataillon sacré massé autour du drapeau blanc, dont les plis s’éclairaient vivement aux lueurs de l’incendie. Je reconnus le beau Georges, en avant de tous, la main gauche sur le cœur, la main droite au drapeau. Le bataillon sacré se composait de huit hommes et d’un clairon. Il fit et subit, ainsi à découvert, deux décharges successives, puis nous le vîmes disparaître sous les combles où le feu le pressait de toutes parts. Le drapeau resta seul, flottant au milieu des flammes. Nous regardions cela. C’était parmi nous le silence de la stupeur.

Le crépuscule naissait. Les mouvements confus des assaillants recommençaient à devenir visibles. Le gros de l’attaque s’était retranché derrière le mur d’enceinte. Par trois fois, pendant que la toiture du Roncier flambait, les Bleus tentèrent l’assaut. Ils s’approchèrent la dernière fois jusqu’à vingt pas de la maîtresse-porte ; mais le feu des Chouans, loin de se ralentir, semblait redoubler de vivacité. Les Bleus se replièrent encore laissant le verger jonché de cadavres. Les deux clairons, infatigables, sonnaient, sonnaient sans cesse…

Il ne faut rien moins que le mémorable incident que je vais conter et dont je fus presque victime, pour me porter à interrompre le récit du siège de la borderie ; mais l’événement eut lieu au beau milieu du siège ; je suis l’ordre chronologique.

Vers six heures du matin, je donnai moi-même l’alarme au conseil de régence en l’avertissant qu’un détachement sortait du bourg de Saint-Philibert et se dirigeait vers le château. On vint sur la fenêtre, mais la troupe venait d’entrer dans les taillis. Le son du tambour seul indiquait sa marche.

Il y eut incontinent une grande confusion dans la chambre de maman marquise. Tonton proposa tout de suite d’émigrer à l’étranger. Le précieux Pidoux fut d’avis de se cacher dans les caves. Michelle-Gabrielle de la Beaumelle se mit vivement à découdre la doublure de son spencer puce, et y introduisit les procès-verbaux du conseil.

– Brunet ne les aura qu’avec ma vie ! dit-elle.

– Les voilà qui passent la prée du Bois-Minaud, dit Besançon à la porte ; allons-nous nous battre, monsieur le marquis ?

– Nous battve ! répéta le pauvre homme ; docteuv ! passez-moi un peu votve éthev… Quand je songe à ces dames, je me tvouve mal !…

Pidoux, tout sorcier qu’il était, n’avait pas besoin d’éther, il fit deux ou trois passes sur le front d’Isidore, qui se mit à gigoter comme un chat qu’on empoisonne.

Maman marquise, voyant tonton gigoter, perdit plante aussitôt. C’était sa crise.

Pidoux lui mit la main sur la tête. Le fluide agit. La pauvre grosse femme entra en convulsions. Lily tremblait. Il ne lui fallut qu’un peu de fluide pour suivre sa grand’mère. Gaston roula comme un furieux sur le plancher ; le fluide de l’enchanteur lui mit l’écume à la bouche. Pidoux était bien beau dans ces moments-là. Il faisait semblant de provoquer la crise, de la régler et enfin de la vaincre. Toujours le système Christophe-Colomb pour l’éclipse.

Pendant que Rose-sans-Epines jetait de l’eau vinaigrée au visage de Dorothée, et que le sourd cognait dans la main ouverte de tonton, le bruit d’un tambour malhabile, battant un pas accéléré fantastique, grandissait de plus en plus. La troupe qui venait de Saint-Philibert avait traversé la prairie de Bois-Minaud. On distinguait maintenant fort bien ceux qui la composaient. C’était la garde nationale de Saint-Philibert, commandée par M. le maire en personne, en grand uniforme, tambour en tête. Je reconnus dans les rangs nos deux hommes du peuple : Houziaux et Thorel, l’adjoint et le facteur rural. Ils avaient tourné, les infâmes ! Brunet les avait reconquis ! Il fallait le voir, ce Brunet, ce tigre affamé de chair humaine, il fallait le voir avec son chapeau de cuir, ses gros sabots et sa blouse bleue sur laquelle pendait son écharpe tricolore. Il n’avait point de fusil, à cause de sa dignité, mais il s’appuyait sur un bâton de houx qui pouvait devenir à l’occasion une arme redoutable.

– Si nous avions un canon, dit Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, qui aiguisait ses dents à la fenêtre, je suis sûre que, du premier coup, je le couperais en deux !

Cette idée la fit sourire involontairement. Elle était épouvantable quand elle souriait.

Cependant les quatre crises allaient leur train. Tonton marquis revint à lui le premier. Il se pendit au cou du sourd en pleurant, et lui dit :

– Mouviv n’est vien, c’est notve devniève heuve !… je suis résigné !

Puis, en se tournant vers Besançon :

– Mes canavis ont-ils déjeuné ? demanda-t-il.

Comme Besançon hésitait, tonton reprit avec une gravité douce :

– Mes canavis ne sont pas la cause de cela.

La marquise étira ses bras. Rose-sans-Epines, le larron galant, profita de ce moment pour baiser le bout de ses doigts. Pidoux remit la pauvre Lily aux mains de la bonne. Je l’avais déjà calmée à demi ainsi que Gaston. Gaston ne voulut pas s’en aller.

Le tambour, dépassant tout à coup un bouquet de châtaigniers qui le masquait, retentit comme si on l’eût battu dans la chambre même.

– Fermez les portes ! commanda le duc qui se leva tout droit ; fermez les fenêtres !… En ma qualité de pair du royaume, je prends ici le commandement !

– Mais… objecta Pidoux.

– Vous, la paix… ou je vous fait fusiller comme un chien !

Bien qu’il n’y eût pas de fusils, Pidoux jugea prudent de garder le silence.

– Où est Antoine ? demanda le vieux duc.

Cela me fit penser que je ne l’avais pas vu depuis la veille au matin.

– Antoine, répondit Besançon, s’est échappé tout malade qu’il était… On croit bien qu’il est allé là-bas.

– Avez-vous des armes et des munitions ? demanda encore M. de Champmas.

– Voici de la poudre, répondit Besançon qui montra le tonneau ; et j’ai une trentaine de cartouches que j’ai cachées dans un pot à confitures.

– Et des armes ?

– Le comte Henri a emporté les fusils et les pistolets.

– J’ai le mien, tonton Champmas ! s’écria Gaston, et j’ai aussi les petits canons de mon vaisseau !

– Déplorable négligence ! grommela le vieux duc, n’avoir pas seulement de quoi vendre sa vie !

Au moment où Besançon montrait le baril de poudre, tonton marquis avait fait un mouvement, et le rouge lui était monté au visage.

Je mis cela sur le compte de sa faiblesse habituelle. Je me trompais. Tonton marquis, cette fois, n’avait pas peur.

– Peut-êtve, dit-il seulement, fevait-on mieux d’obteniv une capitulation honovable.

– Il n’y a point de capitulation honorable ! répliqua le vieux duc, dont la joue était marbrée de rouge et de livide. Par la morbleu ! vous allez voir ce qui me reste de sang dans les veines !

Il avait des mouvements spasmodiques dans les membres. Ses cheveux blancs se hérissaient sur son front.

– Barricadez ! barricadez ! cria-t-il ; montez les pavés de la cour… Soutenons à tout le moins un siège.

– Le vieux fou va nous jouer quelque méchant tour ! grommela l’enchanteur Pidoux, qui le considérait avec inquiétude.

On frappait en ce moment à la porte extérieure. Nous ne pouvions plus rien voir. L’appartement de maman marquise donnait sur le jardin. Mais nous dûmes comprendre tout de suite qu’il était trop tard pour soutenir un siège. Des traîtres ou tout simplement les gens de la cuisine avaient ouvert la porte à l’invasion.

– Jetez les meubles dans l’escalier, commanda le vieux Champmas, dont la figure avait cette expression de colère exaltée si étrange chez les aveugles.

D’ordinaire, c’est l’œil qui dit la passion. Ici, l’œil est muet, mais tout le reste de la physionomie parle avec une énergie double. La fièvre est dans le front injecté, dans les narines convulsivement ouvertes, dans les lèvres crispées.

Mais la marquise ne fut point d’avis qu’on sacrifiât ses meubles. Le dévouement politique a des bornes.

– Avec la commode, la table, les armoires, le lit et les fauteuils, poursuivit M. de Champmas qui se démenait comme un énergumène, on peut défendre l’escalier… Puis, à l’exemple d’Ajax, fils de Télamon : – Grand Dieu ! s’écria-t-il, rends-moi le jour, ne fût-ce que pour combattre !

– Est-ce qu’il va avoir aussi sa crise ? demanda le sourd, qui, selon sa coutume, ne savait pas du tout ce dont il s’agissait.

Le tambour ne battait plus. Rose-sans-Epines s’était mis au-devant des deux dames avec une baïonnette qu’on avait trouvée je ne sais où. Pidoux préparait le discours qu’il allait adresser aux assaillants.

– Il faut nous vendve à discvétion ! disait le pauvre tonton, qui suait à grosses gouttes ; si Bvunet est un homme, il ne nous massacveva pas sans nous entendre !

– Les voilà ! les voilà ! fit Justine dans le vestibule.

Le vieux duc inclina du côté de la porte sa tête bouleversée. Je ne plaisante plus : il était à la fois effrayant et beau. Quand il entendit les sabots des assaillants sonner sur les marches du grand escalier, il eut un sombre sourire.

– Ah ! ah ! fit-il, on ne veut pas se défendre, ici !

Sa main droite tâtonna derrière lui : il trouva le marbre de la cheminée.

– Monsieur l’abbé Jouault, prononça-t-il d’une voix retentissante, donnez-nous à tous l’absolution : nous allons mourir !

Le bon curé fit un soubresaut. Rose-sans-Epines, qui avait deviné l’idée du vieux Champmas, se précipita vers lui. Mais Rose-sans-Epines n’était plus très-ingambe, et le vieux duc avait en ce moment une vie extraordinaire. D’avance il s’était assuré en tâtonnant que le baril de poudre était resté sur la table. Il le saisit et, sans hésiter, le jeta dans le foyer.

Pidoux se coula sous le lit comme une anguille, tandis qu’un râle d’horreur sortait de toutes les poitrines. Michelle-Gabrielle de la Beaumelle mit son grand sac au-devant de ses yeux. Le baron d’Avray, qui voyait parfaitement, s’il n’entendait pas, Rose-sans-Epines et le curé opérèrent tous trois à la fois un mouvement de retraite, se prirent dans la robe rose de la marquise, qui déjà gisait sur le plancher, et tombèrent pêle-mêle sur cette infortunée présidente. Il n’y eut pour faire un pas en avant que mon ami Gaston. Celui-là n’avait pas peur. Il voulait voir. Comme on le pense bien, ce que je raconte là en dix lignes ne dura pas la dixième partie d’une seconde.

S’il faut rendre compte de mes impressions personnelles, j’avoue qu’elles furent très-confuses. Quand la poudre prit feu, il me sembla que je sautais en l’air à une prodigieuse hauteur, voilà tout. Une chose tout à fait extraordinaire, c’est que tonton marquis fut, après Gaston et ce terrible duc de Champmas, le moins épouvanté de l’assemblée. Beaucoup de ceux qui l’ont pris pour un poltron n’auraient certes pas eu son sang-froid dans cette circonstance difficile. Au moment où le tonneau tomba dans le feu, il y eut une explosion sourde, qui produisit un bruit qui peut se rendre par ces six lettres : chouff ! Ce fut l’instant suprême. Je donnai mon âme à Dieu. Gaston sauta de joie en criant :

– Ah ! c’est gentil !… As-tu vu, Suzanne ?

C’était le contingent de la journée précédente : ce que renfermaient les petits cornets de papier qu’on avait apportés la veille. Il y avait la valeur d’une douzaine de cartouches. C’en fut assez pour emplir la chambre d’une épaisse et lourde fumée. Mais tout n’était pas fini. Le baril contenait au moins huit livres d’excellente poudre de chasse. Au milieu de la vapeur noirâtre qui nous entourait, vous vîmes tout à coup briller le soleil.

Le soleil était dans la cheminée. Miracle ! le baril, au lieu de sauter, brûlait impétueusement, jetant de splendides gerbes et produisant le plus magnifique bouquet d’artifice qu’il m’ait été donné de contempler. Sur ce fond ardent, je vois encore se découper la fière silhouette du vieux duc, qui, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute, le jarret tendu, espérait toujours l’explosion…

L’explosion ne devait pas venir. Elle ne vint pas par une raison toute simple.

On se souvient que j’avais surpris tonton marquis l’avant-veille au moment où il s’introduisait furtivement derrière les rideaux de Dorothée. Il était allé prendre dans le cabinet de toilette un objet dont je n’avais pu reconnaître la nature et l’y avait ensuite reporté. C’était tout bonnement là une action mémorable et qui devait marquer dans la vie d’Isidore. L’objet que tonton marquis avait été prendre dans le cabinet de Dorothée était un verre d’eau.

Mettant en pratique son axiome que : Dans les conspivations, il ne faut vien mépvisev, tonton marquis ne méprisait pas du tout le baril de poudre. Il le respectait au contraire au point de s’occuper de lui sans cesse. Chaque fois que les conjurés apportaient leurs petits cornets homicides, Isidore faisait clandestinement une visite au tonneau. Pour chaque contingent de cornets, il versait un verre d’eau dans le baril. C’était réglé, il appelait cela noyev les poudves. Ainsi remplissait-il son office de gardien supérieur des munitions du conseil de régence. Sans lui le farouche Champmas eût immolé ce jour-là bien des victimes.

Cependant, nous n’étions pas tirés de presse. A défaut d’explosion, nous étions menacés à la fois par l’incendie et l’asphyxie. L’atmosphère était de plomb. Les habits du vieux Champmas prenaient feu, ainsi que les meubles voisins de la cheminée. Cette monumentale fusée semblait ne devoir jamais finir.

Un concert de cris de détresse emplissait la chambre. La voix de maman marquise atteignit en cette circonstance à des notes qu’on n’entendra plus jamais.

Au moment où le feu d’artifice nous donnait déjà une forte odeur de roussi, un seau d’eau vigoureusement lancé éteignit le vieux duc, qui commençait à flamber. Un second, puis un troisième baignèrent le tas formé par le curé, le sourd, Rose-sans-Epines et Dorothée. Un quatrième alla chercher Pidoux sous le lit. Je m’accuse d’avoir dirigé celui-là.

La fusée s’était enfin éteinte faute d’aliment, le courant d’air balayait péniblement la fumée. On ne voyait pas encore, mais on barbottait dans un lac et l’on se poussait pour sortir. C’était Brunet qui avait dirigé les efforts intelligents grâce auxquels le conseil de régence fut une seconde fois rendu au pays. Ce terrible Brunet avait lui-même envoyé le premier seau d’eau à M. le duc de Champmas.

– Ah çà ! ah çà ! s’écriait le sourd en secouant M. de Champmas, savez-vous que c’est une très-mauvaise plaisanterie !… Il faut que l’alcôve de madame la marquise soit diantrement humide pour que le baril ait fait long feu… Bonjour, Brunet ! ne reste pas le chapeau sur la tête devant moi, mon garçon !

M. le maire se hâta d’ôter son chapeau de cuir, qu’il tortilla entre ses doigts d’un air innocent. Les membres du conseil de régence attendaient qu’il parlât.

– Comme çà, dit-il en baissant les yeux ; bien des pardons à mame la marquise, à notre monsieur et la compagnie… J’étions venus pour en cas qu’on ait besoin de nous.

Le plus profond silence suivit cette déclaration. Tout le monde était fort ému. Maman marquise, trempée jusqu’aux os, prenait le rhume.

– Si je vous gênons, poursuivit le premier magistrat municipal de Saint-Philibert-en-Mauges, vlà qu’est bon !… j’allons nous en aller.

Point de réponse encore. Brunet, déconcerté, glissa une œillade timide vers les gardes nationaux en blouse. Mais, en ce moment, l’enchanteur Pidoux, perçant la foule, le prit dans ses bras et le pressa contre son cœur.

– Belle et grande nature ! s’écria-t-il ; vertueux laboureur ! Tous ceux qui vous entourent rendent hommage à votre beau caractère.

– Je leur avais bien dit, cria de son côté le baron d’Avray, que tu étais plutôt bête que méchant… Que viens-tu faire ici ?…

– Notre monsieur, répondit le cruel Brunet, quand j’avons vu qu’on tirait des coups de fusil là-bas, devers le Roncier, j’ons dit : Faut aller au château, crainte qu’il n’arrive quelque chose.

Il poussa un gros soupir et ajouta :

– C’est ben du deuil pour le pays, de voir de si braves messieurs dans l’embarras où ils sont mes’hui !

Michelle-Gabrielle poussa le coude de l’enchanteur et lui dit tout bas :

– Il joue au fin !… Dissimulez !

Pidoux prit un air indigné.

– Et quoi ! déclama-t-il ; vous les plaignez, vous, Etienne Brunet, investi de la confiance du gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre !…

Le vieux duc qu’on avait assis dans une bergère, et qui était violemment étourdi, commença de s’agiter en écoutant Pidoux. Celui-ci continuait avec chaleur :

– Vous les plaignez, ces nobles égoïstes qui ne craignent pas de jeter le trouble dans une contrée paisible !… Ces anciens seigneurs si durs au pauvre peuple… Ces vivants débris d’un passé qui n’a rien oublié, rien appris !…

– Tais-toi, coquin de charlatan, interrompit ici M. de Champmas.

Maman marquise se pencha à son oreille et lui dit :

– Ne voyez-vous pas qu’il leur dore la pilule !…

Elle dit cela, la pauvre excellente créature. C’était la bonté, l’honneur mêmes. Mais Pidoux l’avait ensorcelée.

– Je vois qu’il se conduit comme un lâche maraud qu’il est, riposta le vieux duc ; as-tu ton bâton, Etienne ?

– Oh ! oui, monsieur le duc, répondit Brunet.

– Prête-moi voir ton bâton, que je l’assomme une bonne fois pour toutes !…

Une expression de répugnance vint sur le candide visage du maire de Saint-Philibert-en-Mauges.

– Ne l’assommez point tout à fait, monsieur le duc, dit-il en tendant son bâton docilement.

Pidoux prit la porte, tandis que la marquise disait :

– Monsieur le duc, votre voiture est en bas… vous êtes mouillé, allez vous changer.

– Je sors de chez vous, en effet, répliqua le vieux duc ; vous êtes une bonne femme, et d’ailleurs je n’aurais pas le cœur de rien dire contre la mère des deux Meilhan, qui sont là-bas avec mon Georges… Bonsoir, commandeur… bonsoir, baron… bonsoir, monsieur le curé… Notre parti est comme le tonneau de poudre : il fait long feu… pourquoi ? parce que parmi les héros et les saints, il y a trop de gredins et de vieilles folles… Bonsoir, monsieur Pidoux ; bonsoir, mademoiselle de la Beaumelle.

Le baron d’Avray et Rose-sans-Epines le reconduisirent jusqu’à la grille. Le sourd n’avait pas entendu, le commandeur voulait une explication. Le vieux duc l’embrassa et lui donna un grand coup de poing.

– Ce n’est pas pour toi que j’ai parlé, ruine d’Alcindor ! lui dit-il.

C’était un grand parti, tout plein de nobles cœurs et de fières intelligences. Je ne sais pas s’il y a encore des partis. S’il en reste, celui-là n’est pas mort. C’était un grand parti. L’histoire était avec lui. L’ombre des chevaliers faisait flotter son drapeau sur le passé de la France.

Je me souviens que la fusillade nous fit de nouveau tressaillir au moment où maman marquise m’ordonnait de monter à ma chambre pour me changer, car j’étais trempée. Au lieu d’obéir, je grimpai les escaliers quatre à quatre, et je ne m’arrêtai qu’après avoir atteint les combles du château.

Il y avait une petite terrasse où se dressait le pivot d’une lunette d’approche, dont se servait tonton marquis pour espionner un peu le voisinage. Je braquai aussitôt la lunette sur le Roncier. Mon âme entière passa dans mes yeux.

Il pouvait être neuf heures du matin : les Chouans tenaient déjà depuis quinze heures. De la terrasse, avec ma lunette, j’embrassais parfaitement l’ensemble de cette miniature de siège. Le toit brûlait toujours. Quelques hommes étaient là qui essayaient de l’éteindre, mais l’eau manquait, et d’ailleurs la défense avait besoin de tous les bras. Il y avait une vingtaine d’hommes au rez-de-chaussée et autant au premier étage. Les deux clairons étaient ensemble au premier étage, protégés par le montant d’une croisée. Il fallait qu’on eût fait au Roncier un amas de munitions considérable, car le feu roulait incessamment. Les assaillants avaient subi des pertes énormes. Derrière le mur d’enceinte, qui était maintenant un abri pour les Bleus, je vis qu’on enterrait des morts. Un peu plus loin, on préparait des fascines, et il y avait là une petite troupe d’ouvriers avec des pioches et des pinces. Je cherchais à deviner où l’attaque allait se diriger cette fois.

Je vis, dans l’espace d’une heure, donner et repousser trois assauts. La troupe de ligne, malgré le désavantage de sa position, combattait avec une ardeur héroïque ; mais c’était quelque chose de terrible que de voir avec quelle précision le feu des Chouans portait.

Quand le soleil enfila par derrière les croisées ouvertes, je pus explorer l’intérieur de la borderie. Il paraît que la chaleur qui tombait du plafond était accablante, car tous les combattants s’étaient dépouillés de leurs habits. Je les apercevais demi-nus, les cheveux en désordre, le visage noir de poudre. C’étaient comme autant de démons. Il me sembla que le marquis Théodore était le commandant en chef. Georges transmettait ses ordres. Je ne pus découvrir Antoine.

Le feu que la troupe avait allumé dans les combles faisait peu de progrès, à cause de la tendance qu’a la flamme à monter toujours. Un homme, qui portait les insignes de chef de bataillon, vint inspecter les travaux qui se faisaient à l’abri du mur d’enceinte. Il les trouva suffisamment avancés sans doute, car, presque aussitôt après, la colonne des pionniers se forma et chargea les fascines sur ses épaules, tandis que le tambour battait la charge. Les officiers, brandissant leurs épées, se précipitèrent en avant… Je vis tomber ce pauvre capitaine qui avait soupé au Meilhan, la veille. C’était encore un jeune homme. A table, il nous avait parlé de sa mère. Les larmes me vinrent, et je cessai de voir pendant un instant, mais j’essuyai mes yeux bien vite.

Ce spectacle me brisait le cœur, et il m’eût été impossible de m’en détacher. L’instant avait suffi pour changer l’aspect. On va vite, au pas de charge. Pour la seconde fois, les Bleus atteignaient la maîtresse porte. Les travailleurs firent aussitôt leur office. La porte fut enfoncée. Georges porta un ordre du marquis Théodore. Les défenseurs du rez-de-chaussée se replièrent.

Les Bleus, se croyant vainqueurs, se ruèrent dans la borderie. Mais le premier étage était décarrelé.

On avait pratiqué des trous entre les solives. Par ces ouvertures, où passaient les canons des fusils et des tromblons, une décharge eut lieu. Ce fut horrible.

Une foule était entrée. Quelques fuyards sortirent, le visage brûlé, les habits tout sanglants. Les clairons lancèrent une éclatante fanfare. A la fanfare des clairons, le tambour des Bleus répondit en battant de nouveau la charge. On arriva sans peine jusqu’au rez-de-chaussée, qui n’était plus défendu. Au lieu d’y jeter des hommes, on y empila des fascines enflammées, puis on fit retraite, et la troupe, rangée derrière l’enceinte, tira aux fenêtres. Le vent se leva en ce moment comme pour ranimer le feu de la toiture, qui se prit de nouveau à flamber. La hampe du drapeau prit feu et tomba.

En même temps, la flamme rouge et fumeuse sortit à la fois par toutes les fenêtres du rez-de-chaussée, laissant de grandes traces noires sur la muraille de la borderie. La troupe poussa trois longs hurrahs auxquels les Chouans répondirent par une décharge meurtrière. Quand le silence se rétablit, le son des deux clairons infatigables arriva encore jusqu’à moi.

Le feu gagnait dessus et dessous. Je disais tout à l’heure que ces hommes étaient des démons. C’était bien maintenant un enfer que leur brûlante citadelle. Je voyais le plancher fumer. Ils piétinaient déjà pour ne pas rôtir leurs pieds. Ils tiraient toujours. L’imperturbable fanfare passait toujours par les fenêtres ouvertes.

Le marquis Théodore, calme et brave, était debout au milieu de la chambre. Je voyais Georges, le tromblon à la main. Je devinais, au mouvement de ses lèvres, la parole qui incessamment sortait de sa bouche :

– Feu ! feu !

Le cordon qui entourait le mur d’enceinte s’éclairait parfois de sinistres lueurs, un roulement se faisait qui ressemblait à un long coup de tonnerre. C’était un feu de file, dirigé contre le Roncier.

Le Roncier répondait avec ses cris d’enthousiasme, avec sa poudre qui décimait toujours les rangs des assaillants, avec l’éclat furieux de ses fanfares.

Je vis bientôt la flamme passer par les trous mêmes que les assiégés avaient pratiqués dans le plancher. Je vis l’intérieur du premier étage s’éclairer de lueurs rougeâtres. Figurez-vous des damnés se tordant parmi des flots de feu ! Et le cri de guerre montait, je l’affirme sur ma parole, et les décharges redoublaient, et la fanfare enragée sonnait ! Je me laissai choir sur mes genoux, criant et pleurant : j’étais folle.

Je me souviens que le vent d’ouest emportait vers les futaies la masse roulante de la fumée. Le beau soleil de juin argentait les arêtes de ce nuage immense qui allait se précipitant comme un fleuve aérien. Toute une moitié de l’horizon avait un voile noir. Quand je me relevai, galvanisée par l’angoisse, pour mettre de nouveau mon œil à la longue-vue, j’aperçus encore une fois le marquis Théodore debout et immobile au milieu de l’ardent tourbillon, encore une fois Georges épaulant son tromblon ; puis un grand craquement se fit, tandis qu’une colonne de flamme s’élançait jusqu’au ciel. C’était la partie sud de la toiture qui s’écroulait.

Il y eut pendant une minute un silence de mort. Puis un cri s’éleva, soutenu par la diabolique fanfare. Puis une décharge bien nourrie, comme si le Roncier moribond exhalait le trépas dans son dernier soupir…

Ces choses ne seraient point crues sur mon témoignage. J’aurais beau dire : j’ai vu ; j’aurais beau montrer la sueur froide qui colle mes cheveux à mes tempes au moment où j’écris ces lignes, on douterait, si ce n’était de l’histoire. Mais c’est de l’histoire. Les rapports officiels sont à Nantes et à Paris. C’était du reste trois jours auparavant que les républicains de Paris, poussés par les philosophes qui restèrent bien tranquilles chez eux, livrèrent cette épique bataille de la barricade Saint-Merry.

Que d’héroïsme prodigué follement dans l’impiété de ces guerres civiles !

Il y avait encore debout une moitié du Roncier, et, chose miraculeuse, tous ses défenseurs vivaient. La chute de l’aile méridionale s’était arrêtée juste à un mur de refend, de sorte que rien n’était à découvert. Le combat reprit plus acharné que jamais.

Ici se place le fait véritablement incroyable : la retraite des chouans en plein jour, sous le feu de la troupe réglée, entourant la maison de trois côtés.

Après la chute de la partie sud, le détachement qui menaçait le pignon s’était, en effet, replié. En un instant où le vent plus vif balayait la fumée, j’aperçus au fond de la salle où combattaient les chouans un mouvement extraordinaire. La fusillade ne discontinuait pas un seul moment, non plus que les fanfares. J’apercevais les deux clairons qui se relayaient. Il me parut tout à coup qu’un jour se faisait dans le mur de refend. Presque aussitôt après, je vis qu’on déroulait une corde. Le comte Henri et le marquis Théodore s’embrassèrent. Puis il y eut des poignées de main échangées çà et là comme pour un adieu. Les deux clairons restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre. C’étaient deux frères.

Le comte Henri passa le premier par l’ouverture pratiquée à la muraille. Trente-six chouans le suivirent un à un ; parmi eux était le plus jeune des deux clairons. Pendant cela, le clairon restant sonnait vive Henri IV à pleins poumons ; et les huit autres chouans tiraient aux fenêtres. Le marquis Théodore et Georges étaient parmi ces derniers.

Une longue minute s’écoula. Le mur me cachait les fugitifs. Ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine. Tout à coup, une fanfare nouvelle retentit dans le verger, et je vis la petite troupe du comte Henri s’élancer au pas de course, clairon en tête, vers la brèche par où j’étais entrée le soir du dimanche. Il n’y avait là que deux sentinelles. Il n’y eut bientôt plus personne.

Les Bleus s’avancèrent à droite et à gauche, mais la brèche était franchie. Les chouans n’avaient plus que deux ou trois cents pas pour gagner les taillis. Ils firent volte-face à la lisière du bois, et le comte Henri agita son chapeau dans la direction du Roncier.

Trois chouans étaient tombés dans l’herbe durant le trajet. Deux autres furent tués à la lisière du bois. Les survivants disparurent derrière les arbres, poursuivis par la moitié environ des assaillants. L’autre moitié ne resta pas longtemps devant le Roncier. Au bout d’un quart d’heure, le reste de la borderie s’abîma, ne gardant debout que la muraille du nord qui était en pierres de taille. Cette fois, les fusils des chouans se turent en même temps que la fanfare du pauvre clairon.

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