Chapitre 19 Où le bon Antoine reparaît avec deux personnages nouveaux.
Ce n’était plus qu’une tombe ardente où se consumaient ensemble le reste des ennemis et des amis. Si la résistance avait été dans les idées du Vendéen, le marquis Théodore eût assurément atteint son but. Le combat du Roncier était un fait éclatant, un signal qui devait s’entendre de loin. La Vendée était sourde désormais, puisqu’elle ferma l’oreille à ce coup de tonnerre.
La troupe régulière fit le tour des décombres fumants. Puis les soldats mirent l’arme à l’épaule et se retirèrent tristement. La victoire coûtait trop cher.
Ce fut vers midi que le Roncier s’écroula. De midi à deux heures la solitude régna autour de ces décombres fumants. A ce moment, quelques paysans approchèrent. Un mouvement se fit dans un angle rentrant qui restait au sommet du mur. Le clairon se montra et agita son instrument. Les paysans se sauvèrent. Mais trois hommes sortirent presque aussitôt après de la futaie. Du premier coup d’œil, je reconnus Antoine qui marchait courbé en deux. Ses compagnons étaient un jeune soldat dont l’uniforme m’était inconnu, et un jeune homme de haute taille, portant le costume de chasse des nobles du pays. Ils s’approchèrent en courant.
Le grand jeune homme lança une corde au clairon, qui la saisit. Alors eut lieu pour moi une de ces péripéties dont le souvenir, après des années, fait encore battre le cœur. L’enfoncement ou retraite de la muraille rendit un homme, puis deux, puis trois… Tous ceux qui s’étaient dévoués pour favoriser la retraite de leurs compagnons étaient là sains et saufs. La destruction s’était faite autour d’eux sans les toucher.
Dès que le clairon eut assujetti la corde, il commença à descendre avec précaution, car le bas de la muraille brûlait comme un charbon. Les autres suivirent, le marquis Théodore vint le dernier. Tous parvinrent à sortir des décombres fumants.
Mais j’avais beau chercher parmi eux, je ne voyais point Georges.
Antoine baisa la main du marquis Théodore. Le grand jeune homme et le soldat se tinrent à l’écart. Ils n’échangèrent avec les fugitifs qu’un cérémonieux salut. L’idée me vint que ce grand jeune homme était peut-être le prince Maxime.
Au moment où le marquis et ses chouans allaient s’éloigner dans la direction des futaies, le grand jeune homme montra le pan de muraille et prononça quelques paroles. Le marquis Théodore désigna aussi le pan de muraille et secoua la tête tristement. Mon cœur se serra. Georges était là ; j’en étais sûre. Georges était mort. Je l’aimais comme mon frère, ce Georges. Saurais-je dire pourquoi ?
Ma première idée fut de courir aux ruines du Roncier. Mais ce que je vis me cloua sur place. Si Georges était là, Georges n’avait pas besoin de moi. Tout de suite après le départ du marquis Théodore, Antoine, le soldat et le grand jeune homme essayèrent de s’approcher du mur. Cela devait être bien difficile, car ils s’y prirent à plusieurs fois. Le soldat courut au puits, tira de l’eau et l’apporta. Tous les trois trempèrent leurs chaussures dans le seau et se firent en outre des galoches avec de l’herbe mouillée. Ainsi armés, ils parvinrent jusqu’au pied du mur. Le soldat se suspendit à la corde pour monter. La corde lui vint dans la main, brûlée qu’elle était vers le milieu de sa longueur par le contact du mur lui-même. Ils se regardèrent tous les trois, et le grand jeune homme se prit le front à deux mains. Je vis qu’ils appelaient, comme si quelqu’un eût pu leur répondre du haut de la muraille. Mais personne ne leur répondait.
Ils quittèrent le pied de la muraille, traversèrent de nouveau les décombres et se séparèrent, furetant chacun de son côté autour de l’enceinte. Le soldat trouva une échelle. Antoine le serra dans ses bras. Ce soldat devait être François, le fils d’Antoine, et le domestique du prince Maxime.
On apporta l’échelle. Le grand jeune homme et le soldat montèrent tous les deux. Ils redescendirent bientôt portant le corps de Georges du Roncier. Je dis le corps, car mon beau Georges ne donnait aucun signe de vie. Je voyais, à travers mes larmes, les pieds des libérateurs fumer en marchant sur les décombres. Ils déposèrent leur fardeau sur l’herbe. Le grand jeune homme jeta de l’eau fraîche au visage de Georges, qui se ranima peu à peu. Mes mains se joignirent d’elles-mêmes pour remercier Dieu. J’aurais voulu embrasser ce grand jeune homme.
Des branches d’arbres, coupées à la lisière du bois, firent une civière, et Georges fut déposé dessus. Je vis Antoine qui montrait le château de Meilhan ; le soldat désignait, au contraire, le château de Champmas ; on hésitait, lorsqu’un détachement d’infanterie qui se portait, tambour battant, par les hauteurs, vers l’habitation du vieux duc, trancha la difficulté. On prit le chemin du Meilhan, et l’on eut soin de suivre autant que possible le couvert. Je perdis de vue presque tout de suite notre petite caravane, et je descendis au salon.
Maman marquise m’avait fait chercher partout et Gaston pleurait, disant que j’étais perdue. La maison était encore très-agitée. La marquise et son cercle savaient l’issue de l’affaire du Roncier. Brunet et les autres hommes du peuple, après avoir fait un plantureux repas à la cuisine, venaient prendre congé.
Au souper, tout le monde était si parfaitement remis que Rose-sans-Epines put adresser, dans toute la rigueur du cérémonial, sa requête habituelle à maman marquise.
Pidoux envoya son fluide à la ronde et promit que personne n’aurait de crise.
– Tu ne sais pas, Suzanne, dit Gaston, je ramasserai tout l’argent qu’on me donnera pour acheter de la poudre… et je ferai encore une fusée comme celle de tonton Champmas… En voilà une qui était jolie !
Mais je ne prêtais guère intérêt aux enfantillages de mon ami Gaston. J’avais la tête en feu. J’étais plongée dans une inquiétude mortelle.
Il y avait plusieurs heures que Georges aurait dû être arrivé au château. Qu’était-il devenu ? Avait-on rencontré les Bleus ? Etait-il mort en chemin ? On avait fait appeler mystérieusement Irène vers les quatre heures. Zoé l’avait suivie. Ni l’une ni l’autre n’avaient reparu.
Quelques instants plus tard, on était venu chercher aussi M. le curé. M. le curé ne s’était point montré au souper, bien que ce fût son meilleur repas. L’avait-on appelé pour remplir le triste et suprême devoir du prêtre au chevet d’un mourant ?
Quand on se leva de table, je m’esquivai. Antoine, à tout le moins, devait être de retour. Je voulais voir Antoine, l’interroger. Je descendis lestement à l’écurie. Il n’y avait point de lumière. Je frappai ; on ne me répondit pas. Je poussai la fenêtre qui n’était pas fermée en dedans ; j’escaladai l’appui et j’entrai. Le lit d’Antoine n’avait pas été défait :
Que faire ? A qui m’adresser ? De guerre lasse, je revenais au salon bien découragée, lorsqu’en tournant la maison j’entendis qu’on parlait à voix basse derrière les grandes caisses d’orangers, alignées à l’entrée du parterre. Mon nom prononcé vint jusqu’à mon oreille. Puis la voix de la belle Irène reprit :
– Est-ce que vous êtes bien sûr de cette enfant ?
– Sûr comme de moi-même, répondit Antoine.
– Eh bien ! parlez-lui, la voilà qui rôde autour de la maison.
Je ne remarquai point l’intention malveillante qu’il y avait dans ce mot rôde. Antoine m’appela tout de suite par mon nom, et je m’approchai.
– Il y a ici un homme qui est bien malade, me dit-il.
– Je le sais, répondis-je étourdiment.
– Ah ! fit mademoiselle Irène.
Puis elle ajouta en s’adressant à Antoine :
– Cette enfant voit tout, sait tout, devine tout !
Elle m’embrassa, comme si ces paroles eussent été un éloge.
– Comment as-tu appris cela, petiote ? me demanda Antoine sévèrement.
– J’étais en haut, répondis-je, j’ai vu avec la lunette.
L’institutrice m’embrassa pour la seconde fois.
– Eh bien ! reprit Antoine, Suzon, ma fille, il faut que ce malade soit servi et soigné… Nous n’osons pas nous adresser aux domestiques…
– Je le soignerai et je le servirai ! interrompis-je vivement.
– Tu sais son nom ?
– C’est Georges du Roncier.
En ce moment, la fenêtre du salon s’ouvrit. Maman marquise avait besoin d’air. L’enchanteur Pidoux, continuant une conversation commencée, dit :
– Je soutiens qu’on ne devrait pas se mettre dans l’embarras pour le premier venu… pour une bête fauve comme ce Roncier, par exemple… J’ai le courage de mes opinions, voyez-vous !… Si ce Roncier venait me demander asile, je lui répondrais : Votre serviteur très-humble !…
– Cependant…, voulut objecter la bonne Dorothée.
– Moi, d’abord, interrompit Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, je me range à l’avis de M. Pidoux.
– On ne peut pas se compvomettve comme cela pouv un oui, pouv un non, ajouta tonton.
– Mes pauvres bons maîtres !… murmura Antoine.
Il savait bien que le cœur de tonton marquis n’avait pas parlé. Mademoiselle Irène me prit sous le bras, et me dit :
– Chère enfant, ceci doit t’apprendre combien la discrétion est nécessaire.
– Il y a longtemps que je le sais, répondis-je.
– Viens donc, petite philosophe… Le bon Antoine a confiance en toi : cela nous suffit. Nous nous glissâmes derrière les orangers, et nous gagnâmes un escalier de service qui menait à la partie du château où j’avais couché la première nuit. En montant, Antoine me dit tout bas :
– Petite, tu vas voir quelqu’un dont je t’ai bien souvent parlé…
Je pensai au prince Maxime, mais Antoine ajouta tout de suite :
– Mon fils François, le soldat. Il est rudement joli-cœur !
Irène me prit par la main quand nous fûmes dans le corridor. Antoine ouvrit sans bruit une porte, et nous nous trouvâmes dans la chambre du marquis Théodore.
Georges était couché dans le lit du marquis. Il semblait assoupi. Zoé faisait de la charpie à son chevet. Elle était plus pâle que de coutume, et ses jolis doigts tremblaient. François, le fils d’Antoine, se tenait debout auprès de la porte. Antoine ne se trompait point : son fils était un joli soldat. Mais il y avait là un quatrième personnage dont la vue m’éblouit en quelque sorte et m’empêcha de voir les autres.
Figurez-vous une de ces têtes charmantes que la fantaisie des poètes sait peindre avec la plume : un front pâle et grand, couronné de cheveux blonds bouclés gracieusement ; des yeux d’un bleu obscur, sous deux sourcils noirs, un nez grec hardiment sculpté ; une bouche qui eût paré la beauté d’une femme et dont la lèvre supérieure s’ombrageait d’une fine moustache brune. Avec cela, une taille haute, flexible et merveilleusement proportionnée. Tel était le prince Maxime à vingt-cinq ans. C’était bien le plus admirable héros de roman que l’on pût voir. Et c’était, en vérité, mieux que cela, un homme de cœur dans la plus large acception du mot. Quand j’invoque le souvenir de ces deux fiers jeunes gens, Georges et Maxime, je me demande parfois lequel des deux était le plus digne de l’amour d’une femme. Maxime était encore plus beau que Georges ; mais je crois que Georges savait mieux aimer. Ils avaient été amis dès leur enfance. La politique les avait séparés.
Dans nos sentiments bourgeois, il pourra paraître grand que Maxime eût tant fait pour sauver Georges. Georges était en effet son rival dans l’affection du vieux duc de Champmas. Chaque fois que celui-ci parlait de déshériter Maxime, il lui donnait Georges pour remplaçant. Mais tous les deux, Maxime et Georges, étaient absolument au-dessus de ces considérations vulgaires.
Ce qui rendait l’action de Maxime généreuse et grande, c’était une autre rivalité. Rivalité d’amour, dans laquelle Georges opprimait Maxime. Je puis bien dire cela tout de suite, car il ne me fallut pas plus de dix minutes pour le deviner. Georges, sans le vouloir, faisait obstacle au bonheur de Maxime. Il y avait eu là quelque sourde intrigue, un de ces empoisonnements du cœur qui ne se peuvent faire que par les femmes. La main de la belle Irène était en tout ceci.
Si vous vous souvenez bien des rapports d’Antoine, pendant que je voyageais avec lui sur le siège, le mariage de Zoé et du prince Maxime avait été chose convenue entre les deux familles dès leur enfance. Le prince avait eu une jeunesse un peu impétueuse : cela n’empêche rien. On peut même dire que c’est une séduction de plus. Le premier élan du cœur de Zoé avait été pour le prince. Peut-être qu’en ce moment, le prince, entraîné par le tourbillon des plaisirs, n’avait pas entouré sa jeune fiancée de toutes les attentions désirables. Irène s’était mise entre eux deux. Je ne saurais aller jusqu’à dire qu’Irène avait été la maîtresse de Maxime. Je crois qu’elle était trop habile pour tomber. Cependant la chose est possible. La générosité chevaleresque du jeune prince présentait une sauvegarde assurée. Irène était femme à calculer cela. Ce qui est certain, c’est qu’elle avait eu, ne fût-ce qu’un instant, l’espoir d’être princesse.
Zoé, nature pleine de réserve, avait replié en elle-même ses aspirations froissées. Elle avait mis son orgueil, comme un baume cuisant, sur la blessure de son cœur. Et quand le prince l’avait admirée quelque jour dans son réveil de jeune fille, quand il s’était étonné lui-même de n’avoir point remarqué, si près de lui, cette fraîche et douce fleur qui était à lui, Zoé ne pouvait déjà plus lui pardonner.
Le prince, enfant gâté du succès amoureux, s’éprit peut-être de cette froideur même. Le fait est que sa passion fut profonde et qu’elle dura longtemps. Zoé subissait, sans le savoir et fort tyranniquement, l’influence de la belle Irène. Mais il y a des choses qu’on ne peut raccommoder. Quand Irène eut perdu tout espoir vis-à-vis du prince, elle n’eût pas mieux demandé que de le laisser à Zoé. Zoé ne voulait plus. Ce fut alors qu’Irène fit venir de Paris ce pauvre mannequin de coiffeur, M. Léon, prototype des professeurs de chant en carton-pâte. Ce choix prouvait de la part de mademoiselle Irène un grand mépris pour son élève et amie. C’était un tort. Zoé ne consentit jamais à deviner les intentions de mademoiselle Irène, et le musiquet tomba en pâture à la corsaire. Mais, autre menée de cette belle Irène, Georges du Roncier, timide et hardi comme un étudiant dans un salon, fut présenté au château par le vieux duc de Champmas. Georges était amoureux comme un fou. Pour se rapprocher d’Irène, il commit le crime de feindre une inclination naissante pour Zoé. Le pauvre Georges n’y voyait point de malice. Or, une inclination naissante, un amour sachant se tenir à distance, je ne sais quoi de nuageux et de timide, voilà précisément ce qui devait plaire à Zoé.
Zoé devint éprise de Georges.
Georges était le dernier espoir de la belle Irène, qui avait manqué le prince Maxime et qui n’était pas même bien sûre de se rattraper à ce dur pis-aller : le bon M. d’Avray. Irène, acculée, essaya un coup de partie. Elle se déguisa en héroïne, elle se fit chouanne. Le coup réussit. Georges, éperdûment amoureux, ne cacha plus sa passion. Le parti trouva tout simple qu’on épousât une Jeanne-d’Arc. Nous avons vu que le petit paysan lui-même, ou Son Altesse Royale, comme on voudra l’appeler, avait pris cette alliance romanesque sous son auguste protection. Pour la seconde fois, Zoé refoula en elle-même son découragement. Mais naguère l’abandon de Maxime n’avait blessé que son orgueil. Aujourd’hui, c’était son cœur qui saignait.
La situation était donc ainsi faite dans ce petit monde mystérieux où j’étais introduite en qualité de garde-malade.
Georges aimait la belle Irène.
Zoé aimait Georges qui n’en savait trop rien.
Le prince Maxime aimait Zoé qui était de glace à son endroit.
La belle Irène n’aimait personne.
La belle Irène avait ici une sorte de droit officiel, le droit des fiancées. Au chevet de Georges, elle était chez elle. Zoé, au contraire, ne pouvait prétexter que de sa charitable sympathie. Je voyais tout cela comme je l’exprime ; clairement et précisément. J’étais un petit chevalier errant. Je n’avais qu’une idée : redresser les torts ! J’aurais très-positivement, dès ce temps-là, rompu quelques lances contre Irène, s’il n’y avait eu impossibilité complète de mettre les choses en passable état.
Réunir Georges et Zoé, c’était briser le cœur de Maxime. Et je les aimais tous deux, Maxime et Georges.
Georges fut huit jours au château. Il refusa les soins du précieux Pidoux, qu’Irène avait proposé de mettre dans le secret ; aussi guérit-il très-rapidement. La première fois qu’il reprit connaissance et qu’il vit le prince Maxime de *** à son chevet, les larmes lui vinrent aux yeux. Ils s’embrassèrent comme deux frères, et je sentis mon cœur s’épanouir. Ils ne faisaient aucune attention à moi. Ce fut moi cependant qui racontai à Georges comment Maxime l’avait sauvé.
De jour en jour, les visites du prince devinrent plus courtes et plus rares. Il ne parlait qu’à Georges. Zoé aussi borna ses apparitions. François, Antoine, Irène et moi, nous étions les fidèles. Gaston s’apercevait bien de mes absences, et cela le rendait malheureux ; mais il n’osait me gronder, encore moins me faire gronder. Quand le bon Antoine et son fils étaient absents, Irène faisait à Georges devant moi des scènes de sentiments très-bien jouées. Cette créature savait s’arrêter juste à la limite du ridicule. Elle était comédienne jusqu’au bout des ongles. Le pauvre Georges était bien le plus heureux des hommes.
Cependant rien n’avait transpiré. La présence du blessé au château était un mystère pour les maîtres et pour les domestiques. Le soir du huitième jour, à table, la corsaire qui était revenue le lendemain de la bataille, et qui opprimait le conseil de régence sous ses airs de Brennus, dit à maman marquise :
– Henri s’est embarqué à Grandville… Nous n’aurons pas sitôt le plaisir de le revoir.
– Vous avez reçu des nouvelles, ma bru ?
– Pas de lui ! Mais ce pauvre petit sot de Léon a fait semblant de se croire compromis… Je crois qu’il avait une grande passion dans le cœur pour ma nièce Zoé… Ne rougissez pas, mon cœur : les chiens regardent bien les évêques… et ce garçon n’est pas mal…
– Vous parle-t-on de mon fils aîné, ma bru ? demanda maman marquise.
– Votre fils aîné, répondit la corsaire, ne vaut pas mieux que mon époux, ma chère belle-mère… J’ai vu le général… Il a dû être bel homme… On va prendre des mesures… Ah ! ah ! la vieille noblesse a fait assez d’embarras… Je suis comtesse comme vous êtes marquise, mais je n’y tiens pas : mon père a gagné des millions sans avoir un de devant son nom… Aussi, j’ai dit au général : Faites visiter le château.
– Vous avez dit cela, ma bru ! s’écria la marquise dont les lèvres devinrent blêmes.
– Oui, je l’ai dit… Après ?
– Madame la comtesse, voulut expliquer le précieux Pidoux, n’a pu dire cela que dans une bonne intention… Nous devons tous notre concours au gouvernement.
– Laissez, monsieur Pidoux ! prononça Dorothée avec une véritable dignité, je connais ma bru.
Elle se leva et ajouta, en s’adressant à la corsaire, qui la regardait insolemment :
– Ma bru, on vous servira dans votre appartement si vous le voulez bien… Si vous ne le voulez pas, on me servira dans le mien… je vous cède la place…
Elle se retira, appuyée sur le bras de Rose-sans-Epines, tonton marquis la suivit sans mot dire. Pidoux prit le temps de saluer la corsaire, qui lui rit au nez. Gaston était allé tirer des oiseaux avec Besançon : sans cela, c’eût été une bien autre affaire. Nous restions seules à table, la corsaire, Irène et moi. J’étais déjà levée pour sortir. Irène roulait tranquillement sa serviette.
– Est-ce que vous me fuyez aussi, belle étrangère ?… demanda la comtesse avec ironie.
– Madame, lui répondit Irène qui avait des ongles de panthère quand elle voulait, je suis payée ici et j’endure tout ce qui est raisonnable… mais je ne sais point de prix qui pût me faire supporter vos familiarités.
Elle passa sa serviette dans son rond. La corsaire écumait de rage.
– Comment, malheureuse fille !… commença-t-elle.
– Madame, interrompit Irène qui fit la révérence cérémonieusement, quand j’étais chez moi, il m’est arrivé de mettre à la porte les maîtresses de mon frère… Ici, je ne suis pas chez moi.
La corsaire saisit une carafe par le goulot. Elle était violette.
Irène, qui avait fait un pas pour sortir, se retourna et croisa ses bras sur sa poitrine.
La corsaire lâcha la carafe pour se verser un bon verre de vin. Puis elle sonna et ordonna d’atteler.
Comme je rentrais dans la chambre de mon malade, le prince Maxime en passait le seuil. Georges était levé, il avait quitté son lit pour la première fois le matin. Le prince avait l’air très-préoccupé.
– Je suis content de vous trouver debout, dit-il ; je venais vous annoncer qu’il fallait partir cette nuit.
– Partir ! répéta Georges, qui changea de couleur en regardant du côté d’Irène. Pour où ?
– Pour l’Angleterre, répondit Maxime ; c’est le plus près.
Zoé tenait les yeux baissés sur son ouvrage. Je vis une larme qui perlait entre ses cils.
– Je vous suivrai, Georges, dit Irène résolument.
Le visage du blessé rayonna, tandis que Zoé devenait livide. Mais le prince Maxime dit :
– C’est impossible.
– Pourquoi cela ? interrogea Irène, qui soutint vaillamment son regard.
Le prince, se détournant d’elle et s’adressant à Georges, répondit :
– Le passeport n’est que pour un.
– Ah ! fit Georges, vous avez déjà le passeport ; d’où vient que vous y mettez tant de hâte ?
– On a fait hier une visite domiciliaire à Mauges, répliqua Maxime ; on en fera une demain au Meilhan.
– C’est juste, fit Georges ; vous savez ça d’avance, vous, Maxime.
Le prince garda le silence. La belle Irène avait aux lèvres un sourire sardonique. Au bout d’un instant, le prince reprit :
– Nous étions amis autrefois, Georges… Vous pensez sans doute me devoir un peu de reconnaissance : ce serait de votre part une erreur… J’ai agi un peu pour moi, beaucoup pour mon vénérable oncle, M. le duc de Champmas… pas du tout pour vous…
Le malade s’inclina et prit en se redressant une pose de réserve curieuse.
– Il serait possible, continua Maxime, que nous devenions bientôt ennemis.
– Je ne le souhaite pas, monsieur le prince.
– Ni moi, monsieur du Roncier… Mais je dois déclarer qu’il y a plusieurs raisons pour cela.
– Peut-on les connaître ?
– Pour le présent, non…
– Ce sera donc à la volonté de Dieu, dit Georges.
– Ce sera plutôt à votre propre volonté… Soyez prêt à minuit… François, Antoine et moi nous vous accompagnerons jusqu’à Saint-Nazaire, où votre passage est retenu sur un sloop de Jersey.
– Je serai prêt à minuit.
Ils se touchèrent la main, et le prince se retira. Georges se coucha tout habillé sur le lit. Irène vint s’agenouiller au chevet. Zoé se sauva, parce que ses larmes l’étouffaient. Il y eut une scène fort attendrissante.
– Georges, mon loyal et vaillant Georges, dit Irène, je ne vous reverrai jamais !
– Que dites-vous ? s’écria le blessé.
– Cet homme qui s’en va, répliqua Irène d’un accent tragique, a juré de détruire mon bonheur… je le sais… et comment me défendre contre lui ?
Georges eut un beau sourire et prit ses deux mains, qu’il appuya contre ses lèvres.
– Cet homme ne peut rien, dit-il parmi ses baisers ; l’univers entier ne pourrait pas plus que cet homme… Je n’ai qu’un cœur et je n’ai qu’une foi, Irène.
– Je sais que vous êtes noble ! je sais que vous êtes grand !… N’est-ce pas pour cela que je vous aime de toutes les forces de mon âme ? Mais la calomnie…
– La calomnie !… répéta Georges, qui fronça le sourcil.
– Je n’ai point de parents, moi, Georges, point de défenseurs…
– Vous avez moi, Irène… Il n’oserait !
La soirée entière se passa dans des protestations d’amour mutuel. Irène parlait la tendresse comme un ange, la tendresse noble, chaste, digne. C’était un charme de l’entendre. Ils échangèrent leurs serments. Georges avait fait un geste en me regardant. Irène avait dit :
– Qu’avons-nous à cacher ?
Rien, assurément ! Le spectacle de semblables amours est bon, même pour les enfants. Il élève l’âme. Et cependant, en écoutant Irène, j’avais le cœur serré. Ce Georges était si franc, si tendre, si loyal !
Comme minuit sonnait à la pendule, nous entendîmes le pas des chevaux dans le chemin qui bordait le parc. Georges se leva. Irène se pendit à son cou.
– Jusqu’à la mort ! dit-elle.
Georges eut grand’peine à s’échapper de ses bras. Il partit.
Le lendemain, j’étais seule sous la grande charmille. J’entendis que l’on causait dans le parterre. Je prêtai l’oreille à travers le feuillage.
– Il faut qu’avant trois mois, disait la belle Irène à Pidoux, je sois baronne d’Avray !
– Le Georges ne va donc plus ? demanda l’enchanteur.
– C’était une folie, répondit Irène froidement, j’y ai renoncé.
– Soit !… fit Pidoux ; mais troc pour troc… Si je vous donne le baron, je veux mon douaire de trente mille livres de rente !
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