Chapitre 1 Mon portrait. – Projets de mariage.
La plus belle action que j’aie faite en ma vie, c’est d’avoir empêché cette pauvre maman marquise d’épouser le docteur Pidoux. Je prétends lui avoir rendu ainsi tout ce qu’elle m’a donné.
La trame était bien ourdie. Maman marquise avait un faible pour l’enchanteur, et la belle Irène, pour le besoin de cette cause, en était venue à la dominer complètement.
Je n’ai jamais bien su d’où elle sortait, cette belle Irène. On l’avait prise au château après la mort de madame la duchesse de Champmas, qui lui avait laissé en mourant quelques marques de sa libéralité. Elle était venue chez madame la duchesse sur la recommandation d’une personne pieuse de Paris. Les maisons pieuses se trompent souvent dans les recommandations qu’elles donnent. Les saintes gens n’ont pas de défiance ; il est facile de les abuser.
Irène avait en elle les trois quarts de ce qu’il faut pour forcer honnêtement le rempart au-delà duquel est le monde. Il ne lui manquait guère que le cœur. Sans le cœur, on monte tout près du but ; on n’atteint pas le but.
Parmi les femmes qui se sont trouvées sur mon passage dans la vie, Irène est à coup sûr celle que j’ai le plus soigneusement observée. Elle a barré mon chemin plus d’une fois ; j’ai dû l’écarter : cela instruit. Je lui dois tout ce que je sais : elle a été pendant trois ans mon institutrice. Elle se servait de moi comme d’un outil humain. Je ne crois pas que son mobile égoïste me puisse dispenser de toute reconnaissance. Je ne crois pas non plus qu’elle ait droit de rien exiger de moi : je l’ai payée.
Mais avant d’aller plus loin, je dois prendre moi-même la peine de faire mon portrait.
J’ai bientôt seize ans : je suis une grande fille. Il y a plus de trois années que je suis au château du Meilhan. J’entends dire autour de moi que je suis belle. Mon miroir n’est pas d’un autre avis. Voici ce que me montre mon miroir. Toute suspecte que je puis être de partialité, je vais vous le dire : Une chevelure d’un beau noir, abondante et fine, bien plantée sur un front blanc ; des tempes un peu découvertes où s’attache une toute petite oreille que maman marquise a fait percer depuis peu. Maman marquise adore mon oreille. Ai-je besoin de vous dire que je suis sa favorite ? Elle vit par Gaston, et Gaston m’idolâtre.
Au-dessous du front vient une paire de sourcils noirs que je trouve trop mutins, surtout placés qu’ils sont au-dessus d’une paire d’yeux trop espiègles. J’aimerais mieux avoir le regard langoureux de ma pauvre chère Lily. C’est plus femme. Mais on ne se fait pas.
Gil Blas était blond. Il eût aimé une brune. Je suis brune : vous représentiez-vous madame Gil Blas autrement.
Un nez légèrement aquilin va rejoindre une fossette souriante qui sous-tend l’arc de la lèvre supérieure. Voilà ce que j’aime en moi, c’est ma bouche. On ne peut pas n’être point franche avec une bouche pareille. Ma bouche rit de si bon cœur et montre en riant des dents si fines, si bien enchâssées.
Je voulais glisser sur mon nez, qui a un défaut. Confessons-nous. Mon nez remue un peu quand je parle. C’est une qualité qui a fait le succès de plusieurs comiques au Palais-Royal et aux Variétés. Je suis une comique. Cela m’a fait longtemps beaucoup de chagrin. J’avais quelque vocation sentimentale. Mais soyez donc romanesque avec un nez qui remue !
Sous ma lèvre inférieure, qui est un peu renflée, le menton s’arrondit assez bien. J’ai le galbe fort gracieux, à ce que disent mes amis artistes. Rien à reprocher aux épaules, rien que des choses aimables à dire de la poitrine et des bras. Mais la taille, les mains, la jambe et le pied !…
Ecoutez, lecteur, je vous parle de vingt ans écoulés, peut-être un peu plus : le pied était fin, cambré, coquet ; la jambe était ronde et si détachée ! les mains semblaient sculptées par un de ces patients polisseurs d’ivoire ; la taille était tout uniment délicieuse. Si vous trouvez des gens pour prétendre le contraire, accusez-les hardiment d’imposture. Hélas ! j’étais ainsi. Combien de temps la rose de mai garda-t-elle sa virginale fraîcheur ?…
Gaston était devenu un bel adolescent. Lily était maintenant une jeune fille, toujours un peu maladive, mais charmante. Mademoiselle Zoé avait vingt ans. Elle était de celles qui se forment tard. Ces trois années l’avaient beaucoup embellie. Elle était triste comme autrefois, taciturne et cachée. Je crois qu’elle commençait à se défier d’Irène. Elle causait avec moi parfois et me témoignait de l’affection. Lily m’aimait tendrement, bien que la jalousie la consumât. Celle-là était une sainte enfant, à qui Dieu devait le bonheur. Les autres habitants du château étaient restés tels quels ou à peu près. Isidore et Dorothée avaient peu vieilli, bien que le premier eût pleuré depuis le temps plusieurs canaris et quantité de poissons rouges. Rose-sans-Epines cultivait toujours la galanterie, le bon curé engraissait, le baron d’Avray était plus sourd que jamais. Michelle-Gabrielle de la Beaumelle répétait à qui voulait l’entendre qu’elle ne se mêlait plus de politique, parce que les partis étaient trop ingrats.
Le précieux Pidoux avait engraissé et, en même temps qu’il engraissait, avait pris de l’importance. On parlait de lui dans tout le département.
Bien que les nobles du pays ne s’occupassent plus de conspirations sérieuses ou burlesques, on disait volontiers :
– Si le maréchal Bourmont avait tenu parole à M. Pidoux, Louis-Philippe la dansait !
En conséquence, on attendait les élections générales pour envoyer M. Pidoux à la Chambre des députés.
Quelques mois auparavant, le vieux duc de Champmas-Mauges s’était laissé mourir. Tous ses biens appartenaient maintenant au prince Maxime de ***, qui avait définitivement quitté le service à la suite d’un duel avec son général, – et que le roi Louis-Philippe venait de nommer pair de France. Michelle disait que c’était une grande honte pour la famille. Le prince Maxime était le plus jeune membre de la Chambre des pairs.
Je passe ces trois ans et quelques mois pour arriver tout de suite à la fin de 1835, parce que cet espace de temps fut pour moi à peu près vide d’événements :
Je fis ma première communion la seconde année de mon séjour au château ; je savais déjà lire et passablement écrire à cette époque. Mademoiselle Irène me fit suivre les cours de Lily, et Gaston exigea que j’assistasse aux leçons que lui donnait son précepteur. Le désir d’apprendre me saisit. Je fis des progrès étonnants. Irène et le précepteur me donnaient tous deux pour modèle à leurs élèves. Irène, je dois le dire, ne faisait aucune différence entre Lily et moi. Elle était vraiment au-dessus des petites méchancetés du vulgaire des mauvaises femmes.
Nous n’avions plus entendu parler de M. Léon, mais Irène était une pianiste fort distinguée, quoi qu’elle en eût dit à l’époque où elle voulait faire venir le musiquet. Dès les premières leçons, elle me dit que je deviendrais forte. L’événement lui donna raison. J’ai vécu plus tard de mon piano en un moment difficile.
En fait d’éducation, en fait d’instruction, en fait d’arts, Irène me donna tout ce qu’elle avait. Ce que je lui reproche, c’est d’avoir voulu aller au-delà. Irène voulut me donner sa philosophie. Elle me proposa d’être son alliée.
– Tu es comme moi, me dit-elle, Suzanne, belle, intelligente, isolée. Un jour, qui n’est pas éloigné, tu vas être seule contre tous. Apprends à combattre.
– Combattre qui ? Mes bienfaiteurs ? Non.
D’ailleurs, j’avais une sauvegarde contre ces dangereuses suggestions, une sauvegarde qui manquait à la belle Irène, Irène n’aimait pas. Moi, j’aimais.
Qui donc aimais-je ? Le chevaleresque Georges ? Le prince Maxime, ce héros de roman ? Gaston, ce charmant adolescent qui grandissait près de moi ?
Le lecteur va sourire, j’en ferais la gageure. J’aimais Gustave, j’aimais mon parrain. C’était mon mari ; j’avais envie de grandir pour le faire grand.
Je ne l’avais pas revu ; notre correspondance consistait en deux lettres.
Le lecteur connaît la première, qui fut écrite par mon bon ami Antoine dans l’écurie du Meilhan.
La seconde est la réponse de Gustave, qui me parvint un mois après ; la voici, sauf orthographe :
« Ma chère filleule Suzanne,
« Ca me fait bien plaisir d’apprendre de toi tout ce que tu me marques dans ta dernière que tu vas apprendre toutes sortes de choses où tu es, et que ta santé va bien, Dieu merci, comme la mienne, qui jusqu’ici ne s’est pas dérangée. Nous avons la foire au bétail demain samedi, dimanche et lundi, dont tu penses que je suis trop occupé pour t’en dire plus long. J’ajoute toutefois, cependant, que je suis consentant de même que toi pour que tu m’attendes pour nous entremarier, quand l’âge y sera de ton côté, de quoi je finis en te souhaitant continuation de bonne chance dans ta prospérité, me disant :
« Ton parrain chéri pour la vie,
« GUSTAVE LODIN. »
Je renonce à expliquer pourquoi ce chiffon de papier, chargé d’informes caractères, me met la larme à l’œil, et pourquoi ma main frissonne en le touchant. Je le relisais dix fois chaque jour, ce billet où vous ne voyez rien. Je l’ai bien lu mille fois, et le contact de mes lèvres en a presque effacé l’écriture. Ce fut le premier et le dernier. J’adressai plusieurs lettres à l’auberge du Pélican, et ma passion d’écrire à Gustave fut sans doute la principale cause de mes étonnants progrès. Aucune de ces lettres n’obtint de réponse. Ce fut par hasard et seulement au bout de deux ans que j’eus des nouvelles de Gustave. Il avait quitté l’auberge du Pélican. Il n’était pas parti seul. La grosse Fanchette l’avait suivi. Voilà les premiers pleurs vraiment amers que j’aie versés. Les coups de la Noué ne battaient que mon corps, autrefois. Je connus la souffrance de l’âme.
Comme je me défiais d’Irène depuis le premier jour, et que je la savais en quelque sorte par cœur sans qu’elle pût s’en douter, je répondis à ses ouvertures avec une extrême prudence. La plupart du temps, je faisais mine de ne la point comprendre. Quand elle me poussait, je prenais la chose en riant. Elle vit bien vite qu’elle ne gagnerait rien sur moi, et que jamais je ne serais son alliée. Cela ne la fit point changer à mon égard. Elle fut toujours vis-à-vis de moi la plus douce et la plus intelligente des institutrices. Seulement, comme je n’étais pas de force à lutter contre elle, toute prévenue que j’étais, elle parvint à se servir de moi malgré moi.
Nous arrivons à cette grande affaire du double mariage de Pidoux avec maman marquise et du baron d’Avray avec la belle Irène. Je contribuai à empêcher le premier ; je prêtai innocemment les mains au second. Eussé-je voulu l’entraver, je crois que je n’aurais pas réussi. Vaincre le précieux Pidoux, c’était un jeu ; mais barrer la route à Irène !… Je sus plus tard, en une lutte bien autrement importante, de quoi elle était capable. Pourtant elle fut beaucoup plus longtemps fille qu’elle ne l’avait pensé. Trois mois, tel était le terme fixé le lendemain du départ de Georges. Elle avait dit à Pidoux : Dans trois mois, je veux être baronne d’Avray. Il lui fallut trois ans pour faire le siège de l’entêtement du sourd. La ligue était étroitement scellée entre l’enchanteur et l’institutrice. Irène, qui avait une très-grande influence sur maman marquise, travaillait pour Pidoux. Pidoux, qui avait plus d’un tour dans son sac de charlatan, travaillait pour Irène. Voici comment s’y prit l’enchanteur. Il fit faire à Beaupréau un cornet acoustique à l’aide duquel on pouvait à peu près causer avec M. le baron, qui lui sut beaucoup de gré de l’attention. La première chose que lui dit Pidoux dans le cornet fut ceci :
– Je vais vous mettre en traitement sympathique… Avec mon fluide et l’ayapana de l’île Bourbon, vous serez guéri dans six mois.
Le sourd bénit les circonstances qui avaient éloigné cet homme éminent de la politique, et qui lui permettait de se consacrer au soulagement de l’humanité souffrante. Pidoux eut sa chambre au Sinaï. C’était le nom du château de M. d’Avray. Pidoux lui acheta une bague électrique et une chaîne galvanique. Il lui fit mettre en outre ses jambes dans une botte en cuivre à laquelle s’adaptait une machine pneumatique. On fait le vide dans la botte, et la jambe crève comme un boudin blanc sur le gril. On devient impotent, mais on reste sourd.
Pidoux fit boire au baron d’Avray beaucoup d’ayapana de Bourbon pour remettre ses jambes en état. Un matin, il lui dit :
– J’ai guéri en ma vie soixante et onze cas de surdité opiniâtre.
– Cher docteur, répliqua M. d’Avray, j’entends déjà un peu mieux avec le cornet.
L’enchanteur Pidoux fronça le sourcil.
– Je ne suis pas content ! déclara-t-il.
Le pauvre sourd eut peur. Il se vit abandonné par ce grand praticien Pidoux.
– Tenez-vous beaucoup au célibat ? lui demanda brusquement l’enchanteur.
M. d’Avray se fit répéter trois fois la question, puis il répondit d’une façon tout affirmative.
– Eh bien, dit M. Pidoux, qui prit son chapeau recouvert de toile cirée, je crois que nous allons en rester là.
– Mon cher monsieur Pidoux ! s’écria le sourd, vous désespérez donc de moi !
– Ecoutez, répliqua l’enchanteur, je n’aime pas parler science avec les profanes, mais je vous porte un véritable intérêt… Qu’est la surdité ? paralysie du nerf auditif ? atrophie du tympan ? obstruction de la trompe d’Eustache ? Aneries, vieilleries ! absurdité !… Amenez-moi ici toute la Faculté : je la dauberai comme une oie !… La surdité est un état particulier du sang ou l’albumine et la fibrine, appauvries toutes deux, mais (notez bien cela) dans des proportions inégales, ne peuvent plus tenir le cruor en limpidité. Qu’arrive-t-il ? Les matières grasses et séreuses déposent. Voyez le vin qui n’est pas collé. Comprenez-vous ?
– Ah ! certes, docteur, répondit le baron émerveillé.
– En conséquence de quoi, conclut Pidoux, il vous faut le mariage.
Il prit son chapeau, cette fois, définitivement et sortit. Le sourd resta plongé dans d’amères réflexions. Il pensait :
– De quoi vont se mêler cette fibrine et cette albumine !
Pendant cela, au château du Meilhan, Irène faisait la lecture à maman marquise. Elle lisait comme elle faisait tout, c’est-à-dire très-bien. Maman marquise aimait les romans avec passion : Irène lui lisait ceux de M. le vicomte d’Arlincourt, qui était alors fort à la mode. La lecture des romans, nuisible aux jeunes filles, rend aux vieilles dames des illusions jolies et peu dangereuses. Quel mal de se rappeler un peu vivement ce premier battement du cœur qui vint à seize ans, ce petit drame dont on fut la jeune première vers la vingtième année, cette comédie où l’on joua la grande coquette à vingt-cinq ans, et cette héroïne incandescente qui ferma entre le septième et le huitième lustre la carrière regrettée des amours ?
– Ces écrivains, dit un jour Irène, ne peignent jamais que les amours de la jeunesse. C’était une lacune : le cœur n’a pas d’âge.
Maman marquise poussa un gros soupir. Son rhumatisme la tenait.
– Moi, reprit Irène, si j’avais à choisir entre un jeune homme et un vieillard, je prendrais le dernier, afin de l’aimer comme un père.
– Vous, Irène, vous êtes un ange ! murmura Dorothée.
Irène reprit :
– Je connais au moins un homme qui est du même avis que moi… c’est le docteur Pidoux.
– Ah ! fit maman marquise, c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes comme le docteur Pidoux.
– Il me disait encore l’autre jour, continua Irène négligemment : Je n’ai jamais aimé qu’une femme en ma vie : cette femme a juste vingt ans de plus que moi.
Maman marquise sourit et se drapa dans son mantelet de couleur tendre. L’enchanteur avait quarante-quatre ans et maman marquise soixante-quatre.
Quand Pidoux revint au Sinaï, M. d’Avray lui cria du plus loin qu’il l’aperçut :
– Docteur, vous allez être content de moi ; je suis décidé, je me marie !
Le précieux docteur descendit de cheval et entra. Il tâta le pouls du sourd et releva tout doucement ses paupières pour regarder le dedans de ses yeux. Ensuite, il mit son oreille contre son flanc. Ces choses font toujours un effet diabolique.
– Hum ! hum ! fit l’enchanteur ; mal, mal !… De quel côté vous couchez-vous la nuit ?
– Ma foi, je n’en sais rien.
– L’homme est toujours son plus mortel ennemi… où achetez-vous vos gilets de flanelle ?
– A Beaupréau.
– Et qui comptiez-vous épouser ?
Remarquez qu’il employait l’imparfait de l’indicatif. Il avait deviné qu’il ne s’agissait point d’Irène.
Une personne fort bien, répondit le sourd.
Mettez-vous au lit.
Le sourd se coula tout frissonnant entre ses draps.
– Qui vous veille quand vous êtes ainsi ? demanda l’enchanteur.
– C’est mon valet de chambre.
Pidoux haussa les épaules d’un air de profonde pitié.
– Je vous prie, monsieur le baron, dit-il, de ne plus me parler de mariage… Le zèle est une chose fort dangereuse dans notre profession… L’intérêt sincère et profond que je vous porte m’a entraîné au-delà des bornes… Le mariage n’est pas un médicament : j’ai eu tort.
– Mais, docteur… au contraire, ma future…
– Je vous soigne, n’est-ce pas, avec ma conscience, avec le talent que je puis avoir… Personne au monde ne peut rien demander de plus… Que diable ! je ne suis pas un agent de mariages !…
– Mais, docteur…
– Mais, monsieur, s’écria Pidoux en s’animant, je sais ce que je dis, peut-être. Quand un médecin a fait rigoureusement son devoir, que peut-on lui reprocher en cas de malheur ?
– Mais, docteur, s’écria pour la troisième fois le pauvre sourd, qui se mit sur son séant ; vous me rendriez fou, voyez-vous bien !
Pidoux venait de voir sur la table une lettre adressée à madame veuve de la Cour du Champ. Il savait son affaire.
– Ce sont, monsieur le baron, des choses excessivement délicates… Le fluide d’une femme de quarante-deux ans est tout à fait impuissant à produire les effets que je veux obtenir… Prenez l’ayapana… mettez-vous aux amers… couchez-vous de trois quarts… Je suis bien votre serviteur !
Le baron sua la fièvre toute la journée. Il eut une nuit déplorable. La lettre ne fut point envoyée.
– Vous êtes bien plutôt pour moi une mère qu’une maîtresse, madame, disait Irène à la marquise, après la lecture du soir ; je ne suis pas expansive ; je ne sais pas dire comme j’aime… Mais il est certain que je me sens le cœur léger quand je vous vois heureuse…
– Si je ne souffrais pas tant de mes douleurs… commença la marquise.
– Vous souffrez, chère dame, parce que vous le voulez bien.
La marquise la regarda avec étonnement, Irène baissa les yeux.
– Madame, reprit-elle en balbutiant, les personnes comme moi, qui vivent de leur travail et qui sont toujours ici-bas comme l’oiseau sur la branche, acquièrent une certaine subtilité de jugement et d’observation inconnue aux heureux de ce monde… Nous voyons tout sans même essayer de voir…
– Et qu’avez-vous vu, s’il vous plaît, Irène, ma fille ? demanda maman marquise, dont les grosses joues étaient écarlates.
– Me pardonnerez-vous, madame ?
– Je vous le promets d’avance.
– Eh bien, j’ai vu… d’abord, j’ai remarqué une chose, et ceci est le résultat d’observations nombreuses… Le docteur Pidoux…
– Ah ! fit maman marquise avec coquetterie, il s’agit encore du cher docteur ?
– J’ai remarqué que M. Pidoux agissait surtout avec une puissance inouïe sur les personnes qui lui sont sympathiques.
– C’est tout simple, mon enfant, répondit la marquise d’un ton professoral ; le fluide se communique plus aisément entre natures amies… La science nous offre plusieurs exemples…
– Chère dame, je suis une ignorante sur ces sujets que vous avez approfondis… Je cite seulement ce que j’ai vu… La présence seule du docteur vous soulage.
– C’est un fait et rien de plus naturel.
– Je me demande, continua Irène, pourquoi le docteur n’est pas toujours près de vous.
Maman marquise se mit à rire.
– Ah ! chère enfant, s’écria-t-elle, je ne suis pas assez riche pour avoir un médecin à gages !
– A gages ! répéta Irène qui secoua la tête ; le docteur Pidoux est-il un homme qu’on puisse acheter ?
Le siège allait bien plus vite de ce côté que de l’autre. Il y avait plusieurs raisons pour cela. D’abord, l’assiégeant était plus fort ; en second lieu, la place était plus faible. Si la belle Irène avait poussé franchement sa pointe, le siège n’eût pas duré plus de quinze jours.
Mais la belle Irène ne voulait pas vaincre trop vite. La victoire de Pidoux devait être le signal de sa victoire. Telles étaient les conditions du contrat entre l’enchanteur et l’institutrice. Or, le baron se défendait vaillamment. Il était sur le flanc, mais son compatriote Ducouédie commanda la manœuvre pendant plusieurs heures, après avoir eu le corps coupé en deux par un boulet. Il fit planter son tronc sans jambes dans un baril de son, et battit encore les Anglais. Ces Vendéens sont entêtés, même quand ils ne sont pas sourds ; et le baron était sourd. Le baron, d’ailleurs, avait déjà refusé une fois la belle Irène. C’était une détestable condition. Il fallut qu’Irène elle-même vînt en aide à son allié. Et il fallut aussi que je prêtasse la main à la savante diversion qu’elle fit.
Irène avait une écriture anglaise d’une extrême élégance. Elle était en train de me la donner. Gaston et Lily écrivaient comme des chats. Au contraire, j’étais vraiment une assez bonne élève. Aussi Irène, feignant d’y mettre de l’amour-propre, me donna quelques leçons particulières dans sa chambre. Elle m’écrivait de beaux exemples que je copiais pieusement, m’attachant à peindre la lettre et non point à comprendre le sens. Tranchons le mot : je ne savais pas du tout ce que je copiais.
Le baron continuait ses visites au château.
Un soir, c’était la fête de maman marquise. Il y avait grande réunion. Rose-sans-Epines avait composé une pièce de vers en l’honneur de Dorothée, et j’avais été chargée de la copier. Lily et Gaston avaient aussi préparé des compliments.
Maman marquise, émue et tout heureuse, voulut voir les cahiers.
– Comme Suzanne écrit bien ! s’écria-t-elle.
Tout le monde fit chorus, excepté Irène, qui dit entre haut et bas :
– Je ne suis pas contente d’elle.
On se récria. Irène caressa mes cheveux et dit en souriant :
– Elle fait mieux que cela… Si vous voyiez ses exemples !
Tout le monde voulut voir mes exemples. J’allai chercher mon petit bagage de calligraphe en herbe. J’apportai mon carton ; chacun s’en partagea les feuilles, tandis que Gaston se montrait plus joyeux que si le succès eût été à lui. Le baron d’Avray et Pidoux étaient ensemble comme les deux doigts de la main ; ils eurent la même feuille. C’était Pidoux qui l’avait choisie. Je vis avec étonnement le sourd qui pliait furtivement le papier et qui le glissait dans son sein. Pourquoi ce vol ?
En reportant mon carton, je comparai mes feuilles aux exemples écrits de la main d’Irène, et je trouvai ainsi celle qui manquait. C’était un exemple d’écriture fine, courante, ainsi conçu :
« Plusieurs femmes célèbres de l’antiquité choisirent de leur plein gré des vieillards pour époux. Rien ne me semble rehausser notre sexe autant qu’une conduite pareille. La femme, que certains écrivains appellent une vivante providence, accomplit ainsi pleinement sa mission sur la terre. Placée par son dévouement au-dessus des vulgaires passions, elle entre dans le mariage comme la jeune et ardente novice franchit le seuil du cloître. Elle donne à l’époux la jeunesse de son cœur, et, comme la déesse Aurore, fille de Titan et de la Terre, elle fait une vie nouvelle à l’objet de son chaste amour, qui dépasse, nouveau Tithon, les bornes de l’existence humaine. »
Je me promis de lire, à l’avenir, les exemples d’écriture composés par la belle Irène. Remarquez, cependant, avec quelle adresse ceci était fabriqué. Sauf l’excentricité de l’idée, c’était parfaitement un de ces alinéas bêtes dont les professeurs d’écriture font élection pour exercer la main et l’esprit de leurs élèves. Il n’y manquait rien, pas même la réminiscence mythologique qui fait besoin à ces sortes de morceaux. On était tenté de se dire : J’ai lu cela dans la Morale en actions ou ailleurs.
Ma trouvaille me fit sourire, je me souvins alors qu’au moment où le pauvre sourd avait glissé mon papier dans son sein, Pidoux lui avait dit :
– Vous sentez qu’elle ne pouvait deviner qu’on demanderait à voir les cahiers de la petite !…
Le sourd n’entendit pas. Pidoux, au lieu de répéter, lui écrivit cela sur un coin de carte avec un crayon, et le sourd approuva du bonnet. Franchement, il m’était fort indifférent que M. le baron d’Avray épousât mademoiselle Irène. Je ne me croyais point le droit de mettre des bâtons dans ses roues. Je revins au salon comme si de rien n’eût été. A dater de ce moment, la défaite de ce pauvre baron ne fut plus qu’une affaire de temps. Il hésita encore douze ou quinze mois, comme s’il eût pris à tâche d’affoler le précieux Pidoux, mais la chose était bien décidée en principe. Enfin la demande fut faite et acceptée avec dignité, sans empressement comme sans répugnance. Irène avait la science infuse des convenances et des formes.
Aussitôt cette victoire remportée, Irène dut en payer le prix. Elle avait préparé dès longtemps maman marquise, chez qui les rhumatismes plaidaient beaucoup plus haut que le sentiment. Maman marquise, pour jouir de Pidoux sans partage et se faire de lui un bouclier permanent contre ses douleurs, consentit à donner sa main à ce précieux disciple d’Hippocrate. Aussitôt qu’elle eut pris ce grand parti, elle se sentit mieux : l’albumine et la fibrine effrayées cessèrent de se quereller dans ses veines.
– Cela te paraîtrait-il bien ridicule, petite Suzanne, me dit-elle un matin, non sans embarras, si tu me voyais me remarier ?
– Mais du tout, lui répondis-je, M. le marquis est un si digne homme !
Elle ferma les yeux à demi en rougissant comme une jeune fille.
– Isidore est bien vieux ! murmura-t-elle.
Je vis que j’avais fait fausse route. Avant que je n’eusse le temps de reprendre la parole, elle m’attira contre elle et m’embrassa.
– Va pianoter, Suzanne, me dit-elle, demain je t’apprendrai le nom de mon futur.
Comme je montais à notre chambre d’étude, j’entendis que l’on causait à voix basse dans la chambre du précieux Pidoux. C’étaient Irène et lui qui célébraient leur double victoire. Irène disait :
– Je veux être citée comme un modèle. Avant un an, le monde aura authentiquement ratifié ma conquête. Je serai une grande dame, et mon mari sera heureux.
– Moi, répliquait l’obscène Pidoux, je serai bien vêtu, bien chauffé, bien nourri… j’aurai des domestiques, des voitures, des chevaux… je m’amuserai à faire quelques réparations à la maison… et ma femme ne mourra certes pas avant de m’avoir fait donation pleine et entière de tout ce dont elle peut disposer en faveur du parangon des époux !
Ce Pidoux me fit honte et dégoût. Je sentis mes joues brûler.
Au lieu d’aller à mon piano, je descendis quatre à quatre, et je poussai d’un coup de pied la porte de l’écurie. Antoine était là avec son fils François, qui venait d’arriver en semestre.
– Allez-vous-en un petit peu, lui dis-je ; j’ai à parler à votre père.
– Qu’y a-t-il donc, mam’zelle Suzanne ? me demanda Antoine quand son fils fut parti.
Au lieu de répondre, je me promenais en frappant du pied. Il s’approcha de moi et me donna un petit coup de coude.
– Dites donc ! fit-il en riant, comment le trouvez-vous cette année ?… Il vous trouve bien mignonne, lui !
– Antoine, m’écriai-je, ça porterait malheur à tout le monde ici !… Il n’y a pas à dire : cela ne se peut pas !
– Quoi donc qui porterait malheur ?… Si vous vous épousiez avec mon gars François ? On ne vous y prendra pas par le collet pour ça, allez, mam’zelle Suzanne !
Il ne me tutoyait plus depuis quelque temps. Je lui tendis la main en riant de son erreur.
– Il ne s’agit ni de moi ni de votre fils François, père Antoine, lui dis-je, il y a une grande nouvelle… madame la marquise va se remarier.
– Ah ! ah ! fit le bon cocher, tonton marquis aura une couronne de fleurs d’oranger !
– Pas avec tonton marquis, père Antoine.
– Avec qui donc ?
– Avec M. le docteur Pidoux.
Il resta bouche béante ; ses lèvres tremblaient.
– C’est que… c’est que… balbutia-t-il tout suffoqué, il ne faut pas plaisanter… elle en est bien capable ! Et lui aussi le gueux !
Je lui racontai alors tout ce que m’avait dit la marquise et tout ce que je venais d’entendre dans la chambre de Pidoux. Il resta quelque temps à réfléchir.
– Ne lui dites rien, mademoiselle Suzanne, reprit-il, tenez-moi seulement au courant… A une botte comme ça, on ne peut pas trouver la riposte tout de suite… Mais j’aimerais mieux l’étrangler, quoi, ce coquin-là, que de laisser ma pauvre bonne maîtresse verser comme ça sur le pavé !
Maman marquise me fit le lendemain confidence entière. Je feignis l’étonnement et gardai un respectueux silence. Cela la frappa beaucoup. Ce jour-là aussi, Irène m’annonça son mariage, et me demanda si je voulais aller habiter avec elle au Sinaï. Sur mon refus elle me dit :
– Suzanne, vous ne m’aimez pas… c’est une chose étrange : presque jamais nous ne nous aimons entre nous… Au lieu de faire une famille, nous autres qui n’avons point de famille, nous nous prenons d’un dévoûment inepte pour les heureux… Mais vous avez beau ne pas m’aimer, Suzanne, quelque chose m’attire vers vous… Je voudrais vous faire tant de bien que vous ne puissiez jamais, en conscience, être mon ennemie.
– Vous m’avez déjà fait beaucoup de bien, mademoiselle, commençai-je.
– Mon temps ici, le peu que je savais, mes pauvres talents, tout cela appartenait à madame la marquise du Meilhan… C’est elle qui vous a donné ce que vous avez de moi.
Elle prononça ces paroles avec amertume. Je protestai.
– Ecoutez, Suzanne, reprit-elle ; vous serez de celles avec qui il faut compter… Je vais vous donner une chose qui est bien à moi : c’est un conseil… Quittez le Meilhan de bon gré ; on vous le fera bientôt quitter de force.
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