‹ Madame Gil BlasChapitre 21 sur 70 · Chapitre 2 Mariage manqué.

Chapitre 2 Mariage manqué.

Quelques jours après, Pidoux et le marquis d’Avray partirent ensemble pour Nantes, afin d’acheter les deux corbeilles. Le bonhomme était maintenant aussi enragé que Pidoux. Il voulait faire des folies, Irène était obligée de le modérer.

Je n’avais plus vu François. Un matin que je demandais de ses nouvelles à Antoine, il me dit :

– Le gars court le pays… j’ai trouvé la riposte. Puis, me prenant la main :

– Il deviendra officier, mademoiselle Suzanne, prononça-t-il avec émotion ; ce serait un bon moment pour moi que celui où je vous verrais casée. Je le remerciai en riant et je prononçai le nom de Gustave. Il fronça le sourcil.

– M’est avis que vous ne le reconnaîtriez pas sur la grande route ! grommela-t-il. Puis il ajouta d’un ton pénétré :

– Vous êtes un honnête petit cœur, mais vous ne pouvez pas épouser M. Gaston, je vous en préviens !

– Ah ! père Antoine !… m’écriai-je offensée.

– Bien, bien !… pardon, excuse, mademoiselle Suzanne… V’là que je me mêle de choses qui ne me regardent pas… Voyez-vous, quand vous êtes là, je pense toujours à ma pauvre petite défunte… Mais vous ne pouvez pas épouser M. Gaston !

Gaston passait avec son fusil en bandoulière ; il m’envoya un baiser par la fenêtre.

– Quoi ! gronda le bon cocher ; ça finira mal, voilà !

Je m’en retournai dans ma chambre toute triste. J’évitais Gaston autant que je le pouvais, mais son amour charmant, communicatif, ingénu, m’entourait comme l’air même que je respirais. Il ne voulait pas m’aimer comme un frère ; il me l’avait dit. L’heure venait où ses timidités d’enfant allaient s’évanouir.

Mais, avant de parler de Gaston, j’en veux finir avec le double mariage.

Pidoux et M. d’Avray étaient toujours absents, lorsqu’un matin nous vîmes arriver François à cheval. Il était couvert de poussière. Il demanda la marquise, et lui remit une lettre entre les mains.

– La riposte… murmura Antoine à mon oreille.

Après avoir lu la lettre, maman marquise s’enferma chez elle et déclara une migraine.

Cependant il y avait grand remue-ménage dans le château. Tonton marquis et Rose-sans-Epines faisaient leurs malles ostensiblement.

La corsaire, qui s’était beaucoup amendée depuis une attaque d’apoplexie qu’elle avait eue, parlait seulement de jeter Pidoux par la fenêtre. Gaston était parti pour la chasse sans m’adresser un mot. Les deux demoiselles du Meilhan défendaient leur porte.

Le bruit du mariage de maman marquise avec le précieux Pidoux avait éclaté comme un coup de foudre. Tout le monde en parlait. L’intendant et madame Honoré chuchotaient en levant les yeux au ciel ; Justine riait à gorge déployée dans les corridors avec Besançon, qui avait quitté le service de tonton marquis pour devenir premier ministre de la corsaire. Les autres domestiques se tenaient par groupes dans les salles basses et dans le vestibule. Les commentaires insolents allaient leur train à haute voix et sans gêne. Antoine se promenait les mains derrière le dos, regardant tout du coin de l’œil. La belle Irène ne fut pas une alliée bien consciencieuse en cette occasion : elle s’abstint. Les intérêts de Pidoux absent furent soutenus seulement par mademoiselle Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, qui vint avec son sac et parvint à se faire ouvrir la porte de maman marquise.

Vers onze heures, une voiture de louage entra dans la cour. Le nouveau valet de chambre de tonton marquis commença à transporter ses malles et celles de Rose-sans-Epines que l’on chargeait à mesure sur la voiture de louage. Les domestiques aidaient de bon cœur et à grand bruit.

– Ils font bien ! disait-on ; nous abandonnerons, nous aussi, la baraque !

Notons ici, pour expliquer l’indignation de la livrée du Meilhan, que l’enchanteur Pidoux manquait absolument de libéralité. Il avait coutume de donner un franc cinquante centimes à chacun des domestiques, le premier jour de l’an.

Je me tenais à la fenêtre de ma petite chambre qui donnait sur la cour, et je voyais de là les préparatifs du départ. Antoine me faisait de loin des signes d’intelligence. Je croyais bien deviner qu’il me disait : ce n’est pas tout : vous allez voir ! En effet, à onze heures et demie, une antique carriole contenant M. Fauvel, notaire à Beaupréau, et M. l’abbé Jouault, curé de Saint-Philibert-en-Mauges, arriva dans la cour. Pour le coup, Antoine se frotta les mains. Les autres domestiques regardèrent curieusement ces messieurs descendre de leur carriole. Ils se firent annoncer chez maman marquise en même temps que Rose-sans-Epines et tonton marquis. Ceux-ci étaient en tenue de campagne.

Rose-sans-Epines avait son sac de nuit sous le bras ; tonton portait son parapluie et la cage où chantaient mélancoliquement ses serins.

– J’empovte mes canavis, dit tonton en serrant la main du curé ; ils espévaient finiv leuvs jouvs dans cette maison qui fut leuv bevceau, mais l’homme pvopose…

– L’homme ?… répéta le curé en souriant.

– Monsieuv le cuvé, repartit tonton avec sentiment, je place ces innocents animaux dans mon estime bien au-dessus de cevtains chevalievs d’industvie.

Ceci était un trait de Parthe décoché à l’adresse du vainqueur Pidoux. Madame la marquise fit prier d’attendre : elle était souffrante. Dès que la corsaire sut qu’il y avait du monde au salon, elle descendit toute tremblante et toute rouge, appuyée sur le bras de son Struensée Besançon. Certes, son attaque d’apoplexie avait mis bien de l’eau dans son vin ; mais Besançon, qui était couché d’avance sur son testament, lui avait enseigné les charmes de l’absinthe. Elle avait la langue épaisse comme un perroquet, et son vocabulaire appauvri ne gardait que des gros mots. C’était une de ces décadences qui ne font même pas pitié.

– Eh bien ! eh bien ! dit-elle en entrant, savez-vous ce que va faire cette vieille coquine ?

Le curé prit son chapeau, le notaire l’imita, Rose-sans-Epines et tonton s’esquivèrent.

La comtesse Anaïs, – j’ai toujours la fièvre au bout des doigts quand ma plume accole ce titre à son nom, salua leur retraite par un flux d’invectives. Puis, elle ordonna à Besançon, qui gagnait là son legs à un dur métier, d’aller lui chercher à boire, et elle s’endormit sur un divan.

Ce fut moi qui introduisis dans la chambre à coucher de la marquise le notaire, le curé, tonton marquis et Rose-sans-Epines. La pauvre femme était défaite et pâle comme une morte. Elle avait beaucoup pleuré. Michelle-Gabrielle, assise auprès d’elle, avait les lèvres pincées et l’air résolu. J’entendis qu’elle disait à voix basse, au moment où nous entrions :

– Votre fils a été condamné par contumace à la suite de l’affaire du Roncier. Il est mort civilement. Il n’a pas le droit de vous réclamer Gaston.

– Madame et chère cousine, prononça Isidore cérémonieusement, je n’ai pas voulu quitter votve maison sans pvendve congé de vous.

– Je suis, madame la marquise, dans un cas analogue, ajouta Rose-sans-Epines.

– Et pourquoi quittez-vous ma maison, vous, mon cher Isidore, mon ami, mon parent ?… vous, monsieur le commandeur, qui m’avez toujours témoigné tant d’honorable affection ?

En disant cela, elle avait la voix bien faible et bien tremblante.

– Tenez bon ! fit tout bas Michelle-Gabrielle qui lui poussa le coude.

– Madame et chève cousine, répliqua tonton le premier ; on ne bvise pas des liens si anciens et si sévieux sans y êtve absolument fovcé.

– On ne s’arrache pas à une intimité si douce, appuya Rose-sans-Epines, sans un effort cruel, sans une douleur profonde !

Il mit la main sur son cœur, comme il avait coutume de le faire à chaque repas, au moment où, après avoir obtenu de l’obligeance de madame la marquise une épingle pour attacher sa serviette, il rendait grâces dans cette forme solennelle et galante que nous connaissons.

– Vous n’avez rien à répondre, fit Michelle à l’oreille de Dorothée ; tenez-vous ferme seulement. Tonton poursuivit :

– S’il vous faut une explication pouv ce bvusque dépavt, madame et chève cousine, je vais vous la fouvniv en deux mots… J’ai pu demeuver quavante ans sous le toit de madame la mavquise du Meilhan-Gvabot, femme et veuve de mon aîné… Je ne puis pas vester un seul jouv dans la maison de madame Pidoux, femme d’un misévable chavlatan !

Il dit cela, tonton marquis ! Et très-bien !

– C’est fort aisé d’outrager les absents, fit observer Michelle-Gabrielle de la Beaumelle.

Rose-sans-Epines dit à son tour :

– Je ne vous ai jamais laissé ignorer, madame la marquise, mes humbles et tendres prétentions. Tant que je pouvais adorer le soleil, de si bas que ce fût, j’avais un motif de ne point fuir ses rayons… Mais du moment qu’un plus heureux et sans doute plus digne a conquis le trésor que j’enviais, je vais fuir et chercher l’ombre.

– Adieu, madame et chève cousine… Adieu pouv toujouvs !

– Adieu, madame la marquise, adieu pour jamais !

Ils se dirigèrent vers la porte. Dorothée se couvrit le visage de ses mains.

Elle sanglotait à fendre le cœur. Michelle-Gabrielle se pencha jusqu’à son oreille.

– Deux parasites de moins ! murmura-t-elle.

– Ah !… taisez-vous ! s’écria la marquise indignée, je vous défends de parler ainsi de mes meilleurs amis !

– Madame la marquise, dit le curé, je suis fâché d’augmenter votre peine en ce moment où vous semblez fort émue… Mais voici M. Fauvel, mandataire de M. le marquis Théodore, qui vient s’entendre avec vous pour l’enlèvement des effets de M. le comte Gaston.

– Est-ce possible ! s’écria la pauvre grand’mère, qui se leva chancelante.

– Ferme ! ferme ! conseilla Michelle.

– N’avez-vous point reçu une lettre ?… commença l’abbé Jouault.

– Me séparer de Gaston !… me séparer de l’enfant !… Mais vous ne savez donc pas !…

Elle retomba, baignée dans ses larmes, et nous l’entendîmes murmurer d’une voix brisée :

– C’est me tuer ! c’est me tuer !

La voiture où le commandeur et Isidore venaient de monter sans doute s’ébranla dans la cour. Le bruit en vint jusqu’aux oreilles de la marquise. Elle tressaillit faiblement. Mais Gaston entra tout à coup, les cheveux en désordre, les joues animées. Il courut à maman marquise et s’assit sur ses genoux comme s’il eût été encore un petit enfant. La marquise le dévora aussitôt de baisers.

– Sais-tu ce que je viens de faire, bonne maman ? dit-il ; je viens de prendre tonton marquis par le collet, et je l’ai ramené dans sa chambre avec sa canne et son parapluie.

– Ange chéri ! murmura la pauvre femme.

– Après ça, je me suis aussi colleté avec le commandeur, que j’ai enfermé dans son appartement…

– Et ils restent ?

– Parbleu !… Antoine m’avait dit la chose ce matin… et que papa avait écrit pour me retirer d’ici… Vois-tu, bonne maman, je ne désobéirai jamais à mon père… Mais j’ai envoyé François à Nantes avec une lettre pour dire à ce Pidoux de ne pas acheter la corbeille.

– Ah !… fit maman marquise.

Gaston l’entoura de ses bras.

– Dame ! reprit-il, écoute donc… il aurait fallu te quitter… Tu tiens bien plus à moi qu’à ce Pidoux, j’en suis sûr !

– Seigneur Dieu ! s’écria la pauvre Dorothée ; si je tiens plus à toi qu’à M. Pidoux !…

– Alors, j’ai bien fait ?

Elle l’attira contre son cœur et se mit à sourire.

– As-tu arrangé cela poliment, au moins ? dit-elle.

Il n’en fut ni plus ni moins. L’aventure du précieux Pidoux finit ainsi.

La bonne femme crut avoir fait un rêve. Sans l’avis opportun que j’avais donné à Antoine, le rêve aurait bien pu tourner au cauchemar.

Ce fut Antoine qui mena tout cela. Il envoya d’abord François à Jersey, auprès du marquis, puis il avertit successivement tonton, le commandeur et Gaston, de manière à combiner une attaque générale et simultanée contre la folle résolution de maman marquise.

Le curé, le notaire, tonton et le commandeur dînèrent avec nous ce jour-là. Le soir, Antoine me dit :

– Hein ? la riposte, mademoiselle Suzanne… C’est la lettre du marquis qui a ouvert la brèche… La pauvre bonne dame aurait, ma foi, laissé partir tonton et Rose-sans-Epines !

Michelle-Gabrielle de la Beaumelle félicita sincèrement son amie et voisine du parti qu’elle avait pris. En définitive, ce Pidoux n’était point son fait.

Quant à Pidoux, je ne puis rien dire de son étonnement et de sa colère, sinon que ce dut être complet. Je n’étais pas là pour y voir.

Je peux relater seulement que, par vengeance, il essaya de rompre le mariage de la belle Irène avec M. le baron d’Avray. Mais il était trop tard. Le sourd fut aussi entêté pour oui que pour non. Le mariage se fit bel et bien, en l’église de Saint-Philibert, quelques jours après. La corsaire, au dîner de noces, se mit dans un fâcheux état. Vers le dessert, elle prédit au bonhomme d’Avray, dans son propre cornet acoustique, ce malheur conjugal dont le nom seul a vieilli. Elle avait de ces lugubres gaîtés. Rose-sans-Epines ne fit que dire des choses agréables aux dames. Tonton marquis chanta par deux fois.

Ah ! je vespive !… il faut que je vepvenne halei-é-é-ne !…

Le marié commit d’énormes et nombreux quiproquos. Mais la belle Irène était baronne.

On dansa. Je ne consentis à prendre Gaston pour cavalier qu’à la condition qu’il demanderait la première contredanse à Lily.

– Suzanne, me dit-il, quand ce fut notre tour, je gage que vous n’épouseriez jamais un homme comme M. le baron d’Avray, pour son titre ou sa fortune ?

– Gagez, monsieur le comte, répondis-je, vous gagnerez.

– Mais un plus jeune, Suzanne… quelqu’un qui vous plairait… et qui aurait un titre… et qui serait riche ?…

– Voyez donc, Gaston, interrompis-je, comme votre cousine Lily est charmante en toilette de bal !

C’était vrai. Sauf cette pâleur qui lui restait de son enfance maladive, Lily était vraiment aujourd’hui une très-jolie jeune fille. Gaston jeta vers elle un regard distrait.

– Vous ne m’avez pas répondu, Suzanne, me dit-il.

– A quoi bon vous répondre, Gaston ? N’avez-vous pas empêché vous-même votre grand’mère de faire une folie ?

– Quel rapport pouvez-vous établir ?

– Gaston, je vous parle de bonne foi : faites de même… Je sais le but de votre question… et je joue près de vous le rôle que vous avez joué près de maman marquise.

Il se mordit la lèvre.

– Quand donc, s’écria-t-il, cessera-t-on de me traiter comme un enfant !

– Ce jour-là, monsieur le comte, répondis-je avec une véritable tristesse, car je songeais à la fois aux prédictions d’Irène et aux paroles d’Antoine, vous aurez lieu de regretter peut-être le temps qui vous semble si long maintenant.

Bien que j’eusse baissé les yeux, je sentais que son regard m’interrogeait.

– Avez-vous voulu dire, Suzanne, balbutia-t-il, entrant du premier coup dans le cœur de ma pensée, qu’un jour viendrait où je ne vous verrais plus ?

Il y avait tant de supplication dans sa voix, que j’eus pitié.

– Où allez-vous chercher cela, monsieur le comte ? m’écriai-je presque gaîment.

Puis j’ajoutai d’un ton enfantin :

– Il n’y a pas de plaisir à danser avec vous.

Il me saisit dans ses bras pour la pastourelle. Je sentis son cœur battre contre le mien. L’habitude est de prendre sa danseuse par la main. Mais Gaston, dans son trouble, avait deviné les mœurs du bal Mabile. L’enchanteur Pidoux était derrière nous. Dieu sait qu’il enrageait de tout son cœur à ce bal qui aurait dû fêter aussi son hyménée. Il poussa un brillant éclat de rire et dit :

– Ca va bien, monsieur Gaston ! ça va bien !

– Ce que vous faites là est de fort mauvais ton, monsieur ! lui dit Irène seulement.

Elle dansait auprès de nous. Elle était déjà maîtresse de maison comme si elle n’eût fait autre chose en sa vie. Le précieux Pidoux s’inclina profondément, essayant de la démonter par l’exagération ironique de son respect.

– Monsieur Pidoux, reprit-elle en touchant de son éventail la main de l’enchanteur ; regardez-moi bien comme il faut entre les deux yeux… et voyez s’il sera prudent de jouer avec moi.

Pidoux était tout blême. Mais sa méchanceté native l’emporta. Il vint à moi après la contredanse et me dit :

– Chaste Suzanne, quand on a comme vous de jolies petites affaires, il ne faut point se mêler de celles des autres… Nous avons un compte à régler ensemble… je vous revaudrai sous peu tout le bien que vous m’avez fait.

C’est ce mot de Pidoux : chaste Suzanne, qui me fit sentir pour la première fois que l’enfant était morte en moi et que je naissais femme. Le sarcasme amer ne s’emploie pas contre les enfants. Vous ne sauriez croire combien il me peinait d’avoir été défendue par Irène. Un instinct que je ne puis définir me disait que je la combattrais un jour de toutes mes armes, de toutes mes forces.

On me fit mettre au piano. Je chantai. J’eus presque les honneurs de la soirée.

– Quel dommage, disaient les voisins et amis, que cette charmante jeune fille ne soit pas née… Son établissement ne sera pas facile.

Pidoux, après s’être assuré prudemment qu’Irène ne pouvait l’entendre, répondait :

– Parlez-vous ainsi dans le salon de la belle Irène ? La chaste Suzanne est du bois dont on fait ce genre de baronnes ?

Un homme heureux, c’était le sourd. Comme il arrive pour les gens entêtés, son ravissement était en raison directe de sa longue et obstinée résistance. Il suivait sa femme des yeux en se frottant les mains et prétendait qu’il n’avait plus besoin de son cornet acoustique. Le bonheur lui avait débouché les oreilles : il eût entendu la souris courir. Aussi accostait-il tout le monde, répondant à contre-temps à ce qu’on lui disait et multipliant les coq-à-l’âne avec un plaisir toujours nouveau.

– Eh bien ! commandeur, disait-il au sensible Rose-sans-Epines, vous ne faites pas encore la cour à ma femme… Vous êtes en retard !

Le bon commandeur lui mit sa bouche à l’oreille et répondit :

– Gardez bien votre trésor… On dit qu’il y a un revenant dans le pays…

– Ah ! ah ! ah ! ah ! éclata le sourd ; on ne la dénoue plus la jarretière de la mariée !… vous êtes un damné farceur… Eh bien ! marquis, comment la trouvez-vous ?

– Chavmante, répliqua tonton ; adovable ! pavole ; mais on pavle d’un vevenant…

– Vous nous le danserez après souper, s’écria le baron ; vous avez encore un fier jarret, mauvais sujet que vous êtes !… Marquise, c’est à vous que je dois ce trésor !

– Veillez-y bien, répondit maman, qui appuya en riant son doigt sur le bout de son nez.

Ceci est partout pays un signe de caressante menace.

Le baron prit la chose au guilleret !… Il crut qu’on lui parlait de sa nuit de noces.

– La soupe à l’oignon ! dit-il en riant à gorge déployée ; bien chaude ! et il n’y paraîtra plus !

Le geste de la marquise avait trait aussi au revenant. Tout le monde, sans exception, parlait du revenant à cet excellent baron d’Avray, qui n’avait garde d’entendre. Deux personnes seulement donnèrent un nom à ce revenant, ce furent la corsaire et mademoiselle Michelle-Gabrielle de la Beaumelle. Le revenant s’appelait le prince Maxime. Mais le baron d’Avray n’entendit pas plus cette fois que les autres. La grosse méchanceté d’Anaïs, le fiel concentré de Michelle, deux dards supérieurement empoisonnés, s’émoussaient contre son armure et n’effleuraient même pas son imperturbable félicité.

Bienheureux les sourds !

Il y avait déjà du temps qu’on recommençait à s’occuper du prince Maxime dans le pays de Mauges. Depuis environ six mois, les ouvriers étaient au château de feu le vieux duc, faisant disparaître la trace de tous les changements exécutés dans le dernier siècle, et rendant à l’antique manoir son grand caractère féodal. On trouvait cela fort ridicule. On rappelait charitablement que le père du prince Maxime était mort fou. Le prince était la tête la plus haute de l’aristocratie du pays ; on convenait que ses libéralités étaient considérables et qu’il avait bon cœur au fond, mais il n’était point aimé de la noblesse secondaire. On lui reprochait une montagne de méfaits dont le récit avait toujours un vague caractère d’absurdité. C’étaient paroles d’Evangile pour Michelle-Gabrielle et autres. On se souvient des arguments que le bon Antoine avait employés autrefois pour me persuader que le prince Maxime était un brigand, et de l’effet que ces preuves avaient produit sur moi. Les cancans des convives de M. d’Avray étaient fort étroitement de cette même famille. On disait que le prince s’était vendu, lui qui possédait cent mille écus de rentes ! On disait qu’il allait se mourant des suites de ses anciens excès. On disait encore que la folie héréditaire le cherchait, qu’il avait dans le cœur une grande passion ; qu’il allait donner sa démission de pair de France pour entrer dans les ordres et se faire dominicain. Il devait arriver sous peu à Mauges et s’enfermer dans son château barricadé à plaisir. Les vampires ont toujours cette couleur mystique. Les jeunes femmes et les jeunes filles de la contrée n’avaient qu’à se bien tenir. J’avais une envie démesurée de revoir le prince.

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