Chapitre 3 Où les fantômes vont et viennent.
Après le mariage de la belle Irène, les choses reprirent leur cours. Elle sut prendre tout de suite sa place parmi les châtelaines du pays, et Michelle-Gabrielle de la Beaumelle elle-même ne put trouver à mordre dans sa conduite. Une chose singulière, c’est qu’entre toutes les maisons du voisinage, le Meilhan fut celle où la belle Irène battit froid d’abord. Elle avait espéré une liaison tout intime avec Zoé, son ancienne élève. Zoé se tint à distance. Irène en éprouva un mortel ressentiment.
Quelques mois se passèrent. Un bruit mit tout à coup le pays en émoi. On avait vu de splendides équipages descendre la route de Beaupréau. Le prince Maxime était au château de Mauges. Alors commencèrent à se réaliser les prédictions néfastes qui avaient glissé sur le tympan paralysé de M. le baron. Le revenant joua son rôle. On parla d’un fantôme qui rôdait chaque soir autour du Sinaï. Mais on parla aussi d’un spectre noir qui se glissait dans l’ombre le long du parc du Meilhan. Etait-ce le même ? Au Sinaï, on savait bien ce qui pouvait attirer un fantôme galant. Il n’y avait là qu’Irène. Mais au Meilhan, nous étions trois, Lily et moi, nous commencions à compter. Pour qui venait le spectre ? Pidoux, mon ennemi, disait volontiers :
– Demandez à la chaste Suzanne.
Mais, en conscience, j’aurais été bien embarrassée de répondre. Ce nom de chaste Suzanne faisait cependant fortune. La corsaire commençait à me nommer ainsi ; Besançon suivait l’exemple de sa souveraine. Justine, madame Honoré et le comptable m’appelaient aussi la chaste Suzanne. Ai-je besoin de dire que tout ce bas monde ne me voyait pas d’un bon œil ?
Mais on n’osait guère accuser personne au Meilhan d’une manière sérieuse. Il n’y avait vraiment pas assez d’apparence. Zoé était une jeune fille d’une piété un peu sévère. On pensait en ce temps qu’elle se ferait religieuse. Lily, la pauvre ange, aimait de toute son âme, et ne le savait pas.
Quant à moi, qui n’aimais pas, je me savais entourée d’ennemis, et ma conduite était en conséquence. Mais le fantôme du Sinaï eut un tout autre succès. On en parla énormément. Il y eut des histoires à n’en plus finir : des balcons escaladés, de mystérieuses et nocturnes promenades sous les futaies de Champmas, toutes choses qui s’accordaient parfaitement avec la renommée romanesque de ce beau prince Maxime. Le fantôme était le prince Maxime. Personne n’en douta, pas même moi. Tout le monde et moi, nous nous trompions.
Depuis le départ d’Irène, Zoé m’avait prise en affection. Nous n’étions pas du même âge ; elle ne me disait point ses secrets, mais elle m’emmenait parfois dans ses courses à travers la campagne, et parfois elle me faisait part des impressions que lui laissaient ses lectures. Zoé avait pour auteurs favoris Chateaubriand et Lamartine. Ce n’étaient pas leurs œuvres politiques qu’elle lisait. Zoé était une belle âme dont le bonheur eût épanoui la fleur. Un matin, elle me dit :
– Vous souvenez-vous de Georges, Suzanne ?
– De Georges ! m’écriai-je ; de Georges du Roncier ?
Elle me regarda étonnée, presque défiante, tant j’avais mis de chaleur dans mon exclamation.
– Certes, repris-je, je me souviens de M. du Roncier… On n’oublie pas les gens comme lui…
– Vous étiez bien enfant, Suzanne, dit-elle avec un sourire triste.
– Oui, répliquai-je ; – mais je vous aimais déjà, mademoiselle.
Elle se redressa hautaine. Nous continuâmes notre route en silence. Ce fut seulement une demi-heure après qu’elle me dit :
– Georges du Roncier est revenu.
Puis, avec des larmes dans les yeux :
– Suzanne, je suis bien malheureuse !
Je ne répondis point, parce qu’elle avait mal accueilli tout à l’heure l’appel indirect que je faisais à sa confiance. Elle poursuivit d’elle-même :
– Au couvent, on doit avoir au moins le repos !…
Comme je gardais encore le silence, elle tourna vers moi ses grands yeux voilés.
– C’est Irène qui l’a empêché de m’aimer ! murmura-t-elle.
Nous passions devant le mur du parc, au bas du coteau. Il y avait là tout au bout du jardin un petit pavillon que maman marquise avait fait bâtir pour Zoé. Les fenêtres du petit pavillon donnaient sur la campagne. Zoé s’y retirait souvent pour lire. La rumeur publique assignait justement ce lieu aux ébats mystérieux de ce fantôme qui rôdait la nuit autour du Meilhan. Je relevai les yeux sur Zoé au moment où elle mettait la clé dans la serrure du pavillon.
– Est-ce lui ?… demandai-je à voix basse.
Il n’y a que nous autres femmes pour parler et comprendre cette langue elliptique où tout est sous-entendu. Il n’avait été question entre nous ni du fantôme ni de ses pérégrinations nocturnes. Cependant Zoé comprit parfaitement que je lui demandais si Georges était le fantôme. Elle secoua la tête et me montra du doigt les toitures pointues du Sinaï qui piquaient le ciel derrière les hautes futaies de Champmas.
– C’est là qu’il va !… murmura-t-elle.
Elle entra dans le pavillon, tomba sur un siège et se couvrit le visage de ses mains. Georges était donc le fantôme du Sinaï !… Mais alors le fantôme du Meilhan devait être le prince Maxime.
Les choses étaient telles que je les avais devinées le soir du départ de Georges pour l’exil. Zoé aimait Georges, Georges aimait Irène, Maxime Zoé. Irène, qui n’aimait personne alors, avait peut-être changé d’avis. La conduite de Maxime me semblait dépasser les bornes mêmes du mysticisme. Venait-il là seulement pour respirer le même air que la bien-aimée, ou baiser dans l’herbe la trace de ses pas ?
Je consolai Zoé de mon mieux, lui disant qu’il y avait désormais une barrière entre Georges et Irène.
– Il ne pouvait vous voir, continuai-je, cachée que vous étiez derrière elle. Je suis sûre que, s’il vous voyait, il vous aimerait.
– On n’oublie pas Irène, dit mademoiselle du Meilhan, comme si elle eût prononcé une sentence ; vous êtes trop jeune, Suzanne, vous ne pouvez pas savoir encore comme elle est belle ! Elle est si belle que si jamais Georges me dit : Je vous aime ! j’aurai peur.
– Pourquoi ne t’avons-nous pas vue de la journée, petite Suzanne ? me demanda maman marquise au souper.
– La chaste Suzanne, répondit la corsaire, est comme Diane, une autre divinité bien chaste… Elle est devenue chasseresse… elle fait le bois avec mon neveu Gaston.
– C’est faux ! s’écria celui-ci.
Maman marquise avait pris une mine sévère. Lily remit son pain sur la table et le morceau coupé sur son assiette.
– Quand cela sevait, Dovothée, murmura tonton. Il faudva bien que l’enfant sache une fois ou l’autre ce que pavler veut dive…
– On n’en meurt pas ! ajouta la corsaire, qui fit signe à Besançon-Leicester de lui verser à boire.
– Suzanne est restée avec moi toute la journée, dit Zoé.
– Ah ! ah ! s’écria la comtesse Anaïs, voilà ma chère nièce qui parle… j’avais oublié la couleur de ses paroles !… Avez-vous été du côté du pavillon, toutes deux ?
– Oui, ma tante, répondit l’aînée des demoiselles du Meilhan.
– Ah ! ah !… j’en étais bien sûre : c’est un joli endroit pour se promener. Et avez-vous vu que le faîte du mur est ébréché en deux endroits ?
Elle fit un signe d’intelligence à ce Potemkin de Besançon.
– Non, ma tante… répondit encore Zoé.
– J’aurais parié que vous n’aviez pas vu cela… ça saute aux yeux pourtant… Mais la chaste Suzanne est un peu myope, quand elle veut… J’ai ouï-dire que toutes les nuits un homme ou un diable passe par-dessus le mur.
– En voilà assez, ma tante, je vous prie ! dit rudement Gaston.
– Ah ! ah !… c’est mon beau neveu Gaston qui est le maître ici, maintenant… je ne savais pas… je vous demande bien pardon, mon neveu… Vous êtes un garçon d’importance… A votre âge, votre père était officier… Mais vous savez déjà tuer les merles… cela vaut mieux… A votre santé, maman ; vous élevez bien les enfants !
Elle mordait juste, parfois, malgré sa langue épaisse, cette corsaire.
– Voyons, reprit-elle, laissons les brèches et les fantômes… ceux du Meilhan, du moins… ça brûle !… Mais il y en a d’autres… Tonton marquis, avez-vous entendu parler de ce qui se passe au Sinaï ?
– Non, ma nièce, j’ai autve chose à faive qu’à m’occuper de cancans.
– L’éducation de vos canaris vous absorbe… je sais cela, mon oncle…
Elle rit toute seule, provoquant du regard ce malheureux Besançon, qui n’osait pas faire chorus avec elle.
– Il paraît, reprit-elle, que ce brave homme de baron d’Avray a d’autres infirmités aux environs des oreilles…
– Ma bru !… fit maman marquise.
– Est-il défendu aussi de parler de la belle Irène ?
– Nous ayons ici des jeunes filles…
– Trois, maman, en comptant la chaste Suzanne… une bonne pièce, je vous en réponds, et qui promet… et qui tiendra… Mais je ne voulais rien dire de croquant… hi hi hi hi !… sinon que la belle Irène a aussi son fantôme… et qu’elle commence à avoir peur des chauves-souris…
Ceci était une impudente allusion à sa propre conduite pendant les premières années de son mariage. Une nuit de fête où la marquise avait donné l’hospitalité à tout le voisinage, la corsaire, surprise hors de sa chambre par son mari, avait donné pour excuse l’irrésistible frayeur qu’elle avait des chauves-souris.
Ainsi réduite au silence, la corsaire se retira dans sa chambre, appuyée sur le bras de Besançon.
J’étais à peine retirée dans la mienne, qu’un désir extravagant me prit de savoir au juste ce qui se passait la nuit dans notre parc. Je combattis bravement, parce que je reconnaissais bien en moi-même que, dans ma position, la moindre imprudence pouvait me perdre. Mes amis eux-mêmes, et j’en avais, se mettraient contre moi en cas de malheur. Je fis une prière, Dieu sait avec quelle distraction, et je me couchai. Impossible de fermer l’œil. Je me sentais entourée de mystères : j’étais sur le gril. Une heure se passa, puis une autre. Minuit sonna lentement à toutes les pendules. C’est l’heure des aventures. Je me tournai le visage contre l’oreiller. Quelquefois cela fait dormir. Aujourd’hui, non. C’était du vif-argent qui coulait dans mes veines. Enfin, je sautai hors de mon lit. Vrai, si j’étais restée une minute de plus entre mes draps, je devenais folle. J’allai me mettre à la fenêtre. Il faisait un clair de lune magnifique. Le dessin gracieux du parc ressortait pour moi avec une netteté admirable. Je voyais toutes blanches les allées sablées qui couraient entre les pelouses, tandis que le dessous des charmilles était noir comme de l’encre. Au loin, dans une brume légère et argentée qui devenait plus compacte à mesure que l’œil descendait dans le val, j’apercevais la toiture chinoise du petit pavillon de Zoé. Mon imagination était surexcitée, et d’ailleurs, à cette distance, la nuit, les yeux de quinze ans eux-mêmes sont sujets à se tromper. Cependant, j’aurais juré que je voyais une ombre se mouvoir entre les arbres. Je n’eus pas peur. J’ai rarement eu peur en ma vie. Je ne songeai plus qu’au moyen de quitter ma chambre sans éveiller l’attention. Je couchais au premier étage, dans l’ancienne chambre d’Irène, qu’on m’avait donnée après son départ. Cette chambre était située entre l’appartement de maman marquise et celui de Zoé. Du côté de Zoé, que craindre ? Elle aurait compris ma curiosité. Le sommeil de maman marquis était lourd et profond. Mais à la suite de sa chambre était celle de Gaston, qui avait chez lui un beau lévrier blanc. Le lévrier blanc me flairait d’une demi-lieue en plaine. Là était le péril. Je me souvenais du singulier effet acoustique produit par le plafond et les parois du corridor. Du temps que la corsaire voyageait la nuit, toute la maison était dans le secret de ses fredaines. Et cependant, il fallait affronter la sonorité de ce terrible corridor, à moins de passer par la fenêtre. Je m’habillai, le cœur tout ému de ce joli trouble qui prend toute fille d’Eve à sa première escapade ; je m’enveloppai dans mon manteau d’hiver, et, gardant à la main mes souliers, comme une voleuse, j’ouvris tout doucement la porte de ma chambre.
Dès le premier pas, l’affreux plancher craqua. Je calculai que le bord devait avoir plus de soutien, et je me glissai le long de la muraille opposée à ma chambre. Ma prévision se trouva juste. La marge du plancher, moins fatiguée et plus solide, supporta sans crier le poids léger de mon corps. Le lévrier blanc ne bougea pas. Au bout de trois minutes, j’étais dans le jardin, n’ayant plus à craindre que le vaillant boule-dogue, chargé de la garde extérieure. C’était un anglais, un nommé Turek, bas sur jambes, larges flancs, museau à la saxonne. Quelques petits cadeaux m’avaient concilié ses bonnes grâces et ce fut bien fait pour moi. A peine étais-je en effet sur la dernière marche du perron, qu’un grondement sourd s’éleva derrière l’orangerie. Une masse sombre bondit, et je sentis l’haleine fétide du mangeur de viande auprès de mon visage.
– Turek, mon bijou ! dis je en restant immobile : à bas ! à bas !
Ses deux pattes de devant retombèrent, et il se mit à aboyer gaîment. C’est ici que j’eus un frémissement par tout le corps. La lune pleine était au plus haut de sa course. Si quelque fenêtre se fût ouverte, j’étais perdue. Je me coulai le long du rez-de-chaussée, suivie par Turek, qui jappait derrière moi comme un petit chien. Il me fallut, pour trouver de l’ombre, aller jusqu’au mur latéral du parc. De là, je pus gagner la première charmille. J’étais sauvée.
En arrivant en face de la pièce d’eau, on trouvait une échappée de vue ménagée à dessein, d’où l’on apercevait pleinement le petit péristyle du kiosque. Je m’arrêtai stupéfaite et je me frottai les yeux, croyant rêver. Il y avait de la lumière dans le kiosque.
Mille pensées me traversèrent l’esprit à cette vue. J’allai jusqu’à soupçonner mademoiselle du Meilhan, que j’avais regardée jusqu’alors comme une sainte. Ne m’avait-elle pas dit elle même, ce matin, que Georges du Roncier était dans le pays ? Attendait-elle Georges dans ce pavillon ? Pauvre Zoé ! le repentir me vint bien vite. En approchant du pavillon, je la vis à travers les carreaux. Elle était seule et agenouillée devant un prie-Dieu. Au bout de quelques instants, elle se releva. Son visage était baigné de larmes. Il y avait un piano dans le pavillon. Elle se mit au piano. J’entendis, dans le silence de la nuit, une valse simple et doucement balancée à la façon allemande. Je la connaissais. Irène la jouait souvent. C’était Georges du Roncier qui l’avait composée. Elle joua longtemps, la pauvre Zoé, toujours la même valse, dont les reprises avaient sous ses doigts une expression plaintive et anxieuse. Sa souffrance passait là-dedans. Elle quitta le piano pour prendre un livre. A chaque instant, elle essuyait les larmes qui l’empêchaient de voir. Elle déposa le livre. Sa tête se pencha sur sa main. Elle retourna au prie-Dieu. Puis elle joignit ses mains levées au ciel avec un mouvement de désespoir, comme si la prière elle-même, le dernier refuge de celles qui pleurent, lui eût manqué tout à coup. Un bruit se fit dans les arbres qui formaient quinconce derrière le pavillon. J’eus beau regarder de tous mes yeux, je ne vis rien. Zoé ferma son piano, fit le signe de la croix, éteignit sa lampe et sortit.
Je me glissai sous la charmille. Elle passa tout près de moi, la tête penchée, les bras croisés sur la poitrine. Elle allait lentement dans la direction du château. Quand elle eut atteint les jardins, je l’entendis qui disait comme moi à Turek :
– A bas, chien, à bas !
J’allais la suivre et regagner mon lit lorsqu’un bruit nouveau, qui se lit derrière le pavillon, me cloua à la place où j’étais. Zoé négligeait presque toujours de fermer à clef la porte de son kiosque. J’entendis la porte qui roulait lentement sur ses gonds. Quelqu’un entrait : il n’y avait pas à s’y tromper. Mon plan fut fait tout de suite. Je décidai d’aller chercher Turek, et gare au voleur ! Mais avant cela, je voulus jeter un coup d’œil par la croisée. Comme je cherchais à voir sans être vue, je faillis tomber de mon haut. Le piano de Zoé chantait tout bas. Vous eussiez dit comme un écho de cette valse mélancolique qui tout à l’heure donnait une voix au silence nocturne. Ce n’était pas le voleur. Ce devait être le fantôme.
Georges ? quelle apparence ? Parfois pourtant ces amants heureux ignorent leur victoire. Mais Georges était occupé ailleurs. L’intérieur du pavillon n’était plus éclairé maintenant que par les rayons de la lune. Je m’approchai d’une fenêtre qui était dans l’ombre d’un gros arbre de Judée, et je montai sur un banc de bois pour mettre ma tête au niveau des carreaux. Je vis ce que je croyais voir : c’était le prince Maxime qui était au piano.
Le prince Maxime, un beau jeune homme, le plus beau des hommes que j’aie jamais rencontrés, ancien colonel à vingt-sept ans, et pair de France, le prince Maxime était là comme un pauvre enfant qui se cache pour baiser le mouchoir oublié sur le divan… Il mettait ses lèvres avec ses doigts sur les touches du piano ; il évoquait l’image de l’idole absente au milieu de cet air où son souffle était encore ; il s’enivrait de je ne sais quel parfum laissé en arrière. Il était heureux. Il s’agenouilla devant le prie-Dieu, et sa bouche en toucha la tablette, essuyant la trace récente des larmes. Mon cœur n’avait jamais battu ainsi. Il dut prier, car il resta longtemps à genoux. Quand il se leva, ce fut pour s’asseoir dans la bergère de Zoé, pour ouvrir le livre à la même page qu’elle, et baiser encore ces caractères que les yeux mouillés de la jeune fille n’avaient pu déchiffrer tout à l’heure. Qu’est-ce donc que le sort ? et pourquoi ces deux cœurs ne s’entendaient-ils pas ?
La lune tournait. Je sentis un rayon sur ma joue. J’eus peur d’être aperçue, et je fis un brusque mouvement. Le bois vermoulu du banc céda sous mon poids : je tombai en poussant un cri. Ce fut le prince Maxime qui me releva.
– Etes-vous blessée ? me demanda-t-il.
– Non, répondis-je ; ce ne sera rien.
– Vous m’avez vu là-dedans ?
– Oui, mais je sais garder un secret.
– Vous me connaissez donc ?
Avant que je n’eusse fait réponse, il m’examina. La lune tombait en plein sur nous. C’était presque comme le jour.
– Vous êtes, reprit-il, la jeune fille du château ? C’est vous qui soignâtes Georges ?… Suzanne, si j’ai bonne mémoire ?
– Oui, Suzanne, répondis-je.
Le prince ouvrit son portefeuille et me présenta deux billets de banque d’un air embarrassé.
– Je suis très-riche, me dit-il, acceptez ceci.
– Je n’en ai pas besoin pour me taire, prononçai-je sèchement.
Il vit que j’étais offensée. Il m’avait bien regardée, mais je crois qu’il me vit alors pour la première fois. Son beau visage exprima une sorte d’admiration.
– Je vous demande pardon, mademoiselle, reprit-il en s’inclinant respectueusement ; vous étiez enfant… j’ai cru pouvoir… Veuillez recevoir mes excuses.
Il salua encore une fois et disparut. L’instant d’après, j’entendis le galop de son cheval dans la vallée. Je restai toute pensive. Faut-il le dire ? à mon tour j’entrai dans le pavillon. A mon tour, je jouai cette valse simple et triste dont la mélodie lente m’entrait dans le cœur. Il ne fait pas bon pour les jeunes filles de courir seules la nuit. J’étais bouleversée. L’élément romanesque naissait en moi avec une violence inouïe. S’il s’était développé par la suite en raison de sa force première, je ne sais vraiment ce que je serais devenue. Je fis avec un recueillement profond et de la meilleure foi du monde tout ce qu’avait fait ce beau prince Maxime. J’allai m’agenouiller au prie-Dieu : j’y pleurai. Je revins m’asseoir auprès de la table, et je pris le livre que le prince Maxime avait lu après Zoé. J’effleurai de mes lèvres la page qu’il avait embrassée. Etais-je donc amoureuse du prince Maxime ? Sur l’honneur, je n’en sais rien. Toujours est-il que l’idée de mon pauvre Gustave ne me traversa point l’esprit cette nuit là. Je ne jouais point la comédie ; les larmes me venaient tout naturellement. Je n’étais pas folle, cependant. Mais certaines maladies se rattachant au système nerveux sont contagieuses par la vue. On les gagne en les regardant. Lisez la description des danses de Saint-Guy, les récits des convulsionnaires du Midi, et le détail des crises réglées que se donnaient des milliers de femmes à la même minute, dans le cimetière Saint-Médard, autour du tombeau du diacre Paris.
Il y a un certain genre d’amour qu’on peut ranger parmi les maladies nerveuses.
Je dis comme elle se passa toute cette scène du pavillon ; mais, avant d’en sortir, j’éclatai de rire en me regardant dans une glace… Je suis madame Gil Blas.
L’envie de dormir venait aussi. La pendule Louis XV, qui était sur la cheminée, marquait trois heures après minuit. Mon escalade avait honnêtement duré. Je repris le chemin du château. C’est ici qu’est le vrai drame : de celui-là, je ne peux rire.
En passant sous la charmille, je sentis une main qui me prenait par le bras. Aux rayons de la lune qui s’en allait descendant à l’horizon, je distinguai la figure pâle et changée de Gaston.
– D’où venez-vous, Suzanne ? me demanda-t-il. Et, sans attendre ma réponse, tombant à genoux les mains jointes : – Ne me le dites pas, s’écria-t-il ; ne me tuez pas, Suzanne !… Je sais que M. Georges du Roncier est dans le pays… Vous le trouviez beau… vous le disiez, quand nous étions enfants tous deux… Et déjà j’étais jaloux… Je sais que le prince Maxime est à son château de Mauges… Les femmes ne lui résistent pas… S’ils vous ont vue, ils vous aiment… tous ceux qui vous verront vous aimeront… Et que suis-je pour lutter contre eux ?… Mais vous êtes ma compagne d’enfance, Suzanne, ma belle Suzanne… ma Suzanne adorée !… Ici, à cette heure, d’autres vous accuseraient… Moi, je pleure à vos genoux, et je ne vous dis qu’une chose : Je vous aime, Suzanne, je vous aime !
Il dévorait mes mains de baisers. Il y avait dans cet amour agenouillé, dans cette passion esclave tant d’ardente éloquence, que je m’étonnais moi-même de n’être point émue. J’aimais Gaston tendrement, mais je ne pouvais l’aimer que comme un frère.
– Ecoutez-moi, reprit-il, voyant que je gardais le silence ; ne me fuyez pas, Suzanne, les autres, ce Georges et ce Maxime, veulent en vous votre beauté : moi, c’est votre cœur… J’ai demandé à Dieu, parfois, de vous frapper d’un de ces maux qui défigurent une femme, afin de vous aimer tout seul et davantage… Suzanne, j’aurai beau vous parler beaucoup et longtemps, je ne vous dirai jamais ce qu’il y a pour vous dans mon âme… Vous souvenez-vous ?… nous avions douze ans… Il ne m’a fallu vous voir qu’une fois pour m’élancer vers vous… Depuis ce temps-là, vous êtes tout pour moi, le rêve enchanté de mes nuits, la joie belle et douce de mes jours… Ne me repoussez plus, Suzanne… Maintenant que l’idée m’est venue que vous pourriez aimer un autre que moi, je n’aurais plus de force pour souffrir !
– Relevez-vous, monsieur le comte, balbutiai-je, je n’ai point à vous expliquer pourquoi vous me trouvez ici à cette heure… mais il ne serait pas digne de vous de profiter…
– Mais vous ne me comprenez donc pas ! mais les dévots ne respectent pas la sainte Vierge Marie plus que je ne vous respecte, Suzanne !… Ce que je vous demande, c’est d’être ma femme, c’est d’accepter mon nom, c’est d’être la comtesse du Meilhan… Craignez-vous des obstacles ?… J’irai trouver mon père dans son exil… mon père ne m’a jamais rien refusé… Et quand je dirai à ma bonne grand’mère : Ma vie est là, mon avenir, mon bonheur… si tu me la refuses, je meurs à tes pieds…
– Monsieur le comte, vous ne direz pas cela !…
Il avait rassemblé tout son courage pour cette dernière bataille : rien ne pouvait l’arrêter.
– Je le dirai ! s’écria-t-il, retrouvant ses emportements d’enfant gâté ; vous verrez, Suzanne !… Et je le ferai !… Ceux qui vous empêcheront d’être à moi me tueront ! Je veux qu’on sache cela… et si c’est vous qui me repoussez, c’est vous qui me tuerez ! Est-ce moi qui suis fou ? je vous le demande ?… Non, non, ce sont ceux qui ont mis le bonheur près de moi, et qui me défendent d’y porter la main… Vous avez trop de bonté, Suzanne, et trop de générosité pour être venue dans notre maison apporter la souffrance et la mort… Je vois bien qu’il y a des larmes dans vos yeux… vous me plaignez… Eh bien ! cela me suffit, Suzanne ! soyez à moi par pitié, sinon par amour… Quand vous serez ma femme, vous apprendrez, petit à petit, à m’aimer… Je vous aimerai, moi, Suzanne ! Je vous obéirai si bien !… Vous serez la reine de tout ce qui est autour de vous…
Il prit ma main, qui tremblait, et la pressa contre le feu de ses lèvres. Je ne songeai point à la retenir, parce que ma pensée s’efforçait laborieusement. Je venais de comprendre un devoir. La chaîne de ma vie se rompait encore une fois. C’était comme à l’instant où j’avais surpris les signes échangés entre Gustave et Fanchon, à l’auberge de Condé-sur-Noireau. Le travail de ma réflexion était confus encore, mais il m’absorbait déjà. Gaston était à cent lieues de deviner ce qui se passait en moi. Il crut que je faiblissais.
– Suzanne ! Suzanne ! murmura-t-il avec ces inflexions de voix, tendres, mélodieuses, suppliantes, que l’amour adolescent peut seul trouver ; ma petite Suzanne adorée, laisse-toi être heureuse… laisse-moi te faire un paradis sur la terre… Je suis bien sûr que jamais on n’aima une femme comme je t’aime… Après Dieu et ma mère, c’est toi qui m’as donné la vie… Ne me reprends pas ce que tu m’as donné !…
Je retirai ma main.
– Monsieur le comte, dis-je, je vous avais prié de ne plus me tutoyer.
Sa tête blonde se pencha sur sa poitrine, et je l’entendis qui sanglotait. Mon cœur se serrait à voir cette douleur pour laquelle je n’avais point de remède.
– Gaston, repris-je doucement, je veux bien croire que vous m’aimez… Cela seul peut vous excuser, non pas envers moi, qui suis une pauvre fille comblée de vos bienfaits, mais envers ceux qui ont des droits sur vous…
Il voulut m’interrompre, je l’arrêtai d’un geste.
– Gaston, poursuivis-je, une vérité vous est échappée… Vous avez parlé vous même contre vos désirs extravagants… Si je vous écoutais, n’apporterais-je pas, selon votre propre parole, la souffrance et la mort dans la maison qui m’a recueillie ? Votre cousine Lily…
Je n’eus pas besoin d’achever. Ce mot le releva comme une main qui l’eût saisi au collet. Je le vis debout devant moi, pâle encore, mais les yeux éteints.
– Lily ! balbutia-t-il, ma pauvre petite sœur Lily ! elle est bien malade !
Involontairement, mon regard se porta vers le château, et je m’aperçus seulement alors qu’il y avait, malgré l’heure avancée, des lumières à plusieurs fenêtres. Cela me frappa. Je songeai à ce qui avait été dit au souper. On m’avait accusée devant Lily. Chaque coup portait sur le cœur de cette frêle enfant.
– C’est encore moi !… murmurai-je ; et c’est encore vous, Gaston.
Il ne comprit point, parce que l’accusation à laquelle je faisais allusion était fausse.
– C’est Lily, continua-t-il, qui est cause que j’ai surpris le sujet de votre absence, Suzanne… Vers une heure après minuit, madame Honoré est venue réveiller maman marquise… Lily avait des spasmes… on avait peur qu’elle ne passât…
– Est-il possible ! m’écriai-je.
– J’ai entendu qu’on parlait dans la chambre de maman marquise, et mon lévrier a aboyé ; je me suis levé… Le docteur n’a point soupé au château hier au soir. J’ai proposé de monter à cheval et de l’aller chercher… Mais, avant de partir, j’ai frappé à votre porte, pour vous prier d’aller près de Lily… Point de réponse… La frayeur m’a pris… j’ai tourné le bouton… j’ai vu votre lit vide…
Gaston essuya la sueur de son front.
– Je n’ai pas le droit d’être jaloux, Suzanne, murmura-t-il ! mais ma tête s’est perdue… Je suis allé éveiller Antoine à l’écurie ; je l’ai mis à cheval… c’est lui qui a été chercher le docteur…
– Et le docteur est arrivé ? demandai-je.
– Oui… il était chez le curé… Moi, je suis sorti… J’ai couru les chemins comme un malheureux insensé… Si je vous avais rencontrée, Suzanne, avec l’un ou avec l’autre, avec Georges ou avec Maxime… c’eût été un grand malheur !
Sa main froissait un objet qui était sous le revers de sa jaquette. Je devinai qu’il était armé. Mais il ne me plaisait point de relever son dernier mot. L’heure de persuader Gaston était passée. Les paroles ne suffisaient plus. Il fallait argumenter autrement. Je savais ce qui me restait à faire. Ce qui suivit affermit ma résolution, mais elle était née en moi dès ce moment.
q