Chapitre 4 Départ.
Je quittai Gaston en lui promettant de le revoir. Ce fut pour abréger l’adieu. Cette promesse ne me coûtait rien : elle ne devait pas être tenue. Je rentrai furtivement dans ma chambre, et j’en ressortis presque aussitôt en déshabillé pour me rendre au chevet de Lily. Toute la famille était rassemblée là. Mon entrée fit sensation. Sauf Zoé, qui me jeta un regard surpris plutôt que sévère, tous les visages se détournèrent de moi.
– Que vient faire celle-là ? demanda la corsaire, qui était assise les pieds au feu.
– Votre place n’est point ici, mademoiselle Suzanne, me dit ironiquement le docteur Pidoux.
Maman marquise et tonton me tournaient le dos. La voix faible de la malade s’éleva derrière les rideaux.
– Viens, Suzanne ! me dit la pauvre ange ; n’est-ce pas que tu n’as pas été avec Gaston cette nuit ?
Je crois que je n’avais jamais menti jusqu’à cette heure. Et, par le fait, ma rencontre avec Gaston était un pur accident. Je ne l’avais point cherchée : pour beaucoup j’aurais voulu l’éviter. Cependant une négation pure et simple eût déjà dénaturé la vérité. J’allai plus loin qu’une négation pure et simple. Je fis sciemment un mensonge, et je ne le regrette point, car les lèvres pâles de la bonne Lily eurent presque un sourire. Je répondis d’un ton ferme :
– Je n’ai pas vu M. le comte.
Maman marquise et tonton se tournèrent aussitôt vers moi.
– Est-ce bien vvai, cela ? demanda Isidore.
– Elle est la franchise même, répondit pour moi maman marquise.
Les yeux de Zoé étaient fixés sur moi.
– Où donc étiez-vous ? demanda insolemment Pidoux.
– La nuit était belle, répondis-je en soutenant le regard de mademoiselle du Meilhan ; mademoiselle Zoé a désiré faire une promenade…
Zoé baissa les yeux en rougissant.
– Nous somme allées, continuai-je, jusqu’au kiosque, où nous avons fait de la musique…
– Tout cela est vrai… murmura Zoé, qui changea de couleur.
– Mes enfants, dit maman marquise, je n’aime pas ces promenades…
– Le prince Maxime n’est pas du même avis que vous, maman, s’écria la corsaire… il aime beaucoup ces promenades… Demandez au docteur Pidoux !
– J’ai rencontré le prince Maxime, repartit l’enchanteur d’un ton doucereux, sous le mur du parc, auprès du pavillon, comme je venais ici… Mais du moment que mademoiselle Zoé était avec la chaste Suzanne…
Rose-sans-Epines était là, le brave homme. Il toucha l’épaule de Pidoux par derrière.
– M. le duc de Champmas-Mauges, lui dit-il avec cette grande politesse qui le distinguait, m’a fait l’honneur de me léguer sa canne, pour que j’eusse un souvenir de lui.
Le mot était d’autant plus heureux que c’était l’exacte vérité. Rose-sans-Epines avait à la main la propre canne de M. le duc de Mauges.
Tonton marquis me caressa la joue. Maman marquise m’embrassa. Lily voulut m’avoir auprès d’elle. Elle roula sa tête sur l’oreiller et mit sa bouche tout contre mon oreille. Ce fut pour me dire un de ces mots naïfs qui restent dans le cœur tant que le cœur a une mémoire.
– Dis-lui de m’aimer, murmura-t-elle ; il fait tout ce que tu veux.
Je devais avoir un jour le bonheur d’exaucer le vœu de ma chère petite Lily. Mais en ce moment, je ne pus que mettre une larme furtive sur sa pauvre main froide, en la pressant contre mes lèvres. Lily pria qu’on la laissât reposer.
En sortant, maman marquise me fit passer dans sa chambre. Elle me dit à peu près ce que m’avait dit Lily elle-même. La pauvre bonne femme ne savait plus à quel saint se vouer. Lily dépérissait, Gaston devenait pâle et tout maigre.
– Dieu t’a donné, ma belle Suzanne, conclut maman, une influence étrange sur ces deux enfants-là… D’autres mères te craindraient, moi j’ai confiance en toi… tu nous sauveras… et je te promets bien que tu auras ta récompense.
Je pris l’engagement de faire tout ce que je pourrais et je sortis. Pidoux m’attendait à la porte. Le jour naissait.
– Voilà une chère enfant, me dit-il, qui est encore plus forte que la belle Irène !… La belle Irène, avec tout son savoir faire, n’a pu attraper qu’un vieil impotent. Nous allons nous donner un jeune comte qui sera millionnaire… Ce n’est pas notre faute si nous tuons en passant une pauvre petite fille… chacun pour soi, en ce monde.
– Monsieur Pidoux, lui répondis-je, Lily est-elle dangereusement malade ?
Il eut son sourire cynique et me demanda :
– Chaste Suzanne, que me donnerez-vous si je réponds : Oui ?
J’eusse été homme que je lui aurais très-certainement broyé la tête contre le mur. Mais je pris mon cœur à deux mains, pour employer cette riche métaphore des bonnes gens, et je gardai mon calme.
– Je vous prie de vous expliquer clairement, monsieur, lui dis-je, cela en vaut la peine.
– Pour vous, c’est clair comme le jour, repartit-il. Eh bien ! chaste Suzanne, je vais vous faire en deux mots un petit cours de traumatologie… Donnez-moi votre main blanchette… vous ne l’avez pas beaucoup fatiguée jusqu’ici à travailler, n’est-ce pas, chaste Suzanne ?… Supposons que je vous fasse une blessure, si légère qu’elle soit, à ce doigt médius, où vous avez une bague… Est-ce Gaston qui vous l’a donnée ?… Non ?… Gaston, à tout prendre, n’empêche pas les autres… Nous voici avec une piqûre d’épingle à notre joli doigt… Nous dormons là-dessus, mais, pendant que nous dormons, un méchant gnome vient rouvrir la piqûre qui allait se cicatriser déjà… Comprenez-vous ?
– Je comprendrai.
– Vous êtes un lutin pour l’esprit… Notre blessure est encore toute petite, mais un cercle rougeâtre dessine à l’entour… elle nous cuit… nous mettons un linge à l’entour… La nuit suivante, le méchant gnome, pendant que nous dormons, déroule le linge et remet son épingle dans la plaie… La plaie s’élargit, s’irrite ; nous avons la fièvre… Nous faisons appeler le docteur… Comprenez-vous ?
– Je vais comprendre.
– Charmante !… Le docteur vient, panse la plaie et se retire… Aussitôt le docteur parti, le gnome lève les bandages avec l’appareil et joue de l’épingle… Le docteur revient, s’étonne… la plaie a grandi… la gangrène se montre… Le gnome est là caché dans un pli du rideau… Il rit comme un joli petit damné qu’il est, et voilà comme quoi on meurt d’une piqûre d’épingle… Vous avez compris ?
– En effet, j’ai compris que ma présence irrite le mal de Lily.
– Juste !
– Et que mon absence la sauverait.
– Exact.
– Je vous remercie, monsieur le docteur Pidoux.
– Chaste Suzanne, il n’y a pas de quoi, et je suis bien votre serviteur.
Je rentrai dans ma chambre pour faire toilette. Cela ne fut pas long. Zoé frappa tout doucement contre la cloison pour m’appeler. J’allai la trouver aussitôt.
– Vous n’avez point de secret à cacher, chère demoiselle, lui dis-je avant qu’elle n’eût parlé ; j’ai vu à travers les carreaux de votre pavillon une pauvre belle âme en peine… Dieu vous donnera le bonheur que vous méritez… Ce que j’ai vu est là et n’en sortira point.
J’appuyai sa main sur mon cœur.
– Mais vous, Suzanne, me dit-elle, – que faisiez-vous au bout du parc ?
– Je suivais ma destinée, chère demoiselle… j’allais apprendre mon devoir… Ne m’interrogez pas ; j’ai bien des choses à faire aujourd’hui… Demain, vous saurez tout.
Elle me laissa partir, malgré la curiosité qu’elle avait. Je descendis à l’écurie, où Antoine était en train de [panser] ses chevaux. Le premier regard qu’il jeta sur moi fut défiant et triste.
– Bonjour, mademoiselle Suzanne, me dit-il ; voici le malheur qui vient dans la maison.
Il jeta son étrille avec sa brosse, et vint vers moi les bras ouverts.
– Vous êtes donc vraiment un ange du bon Dieu, vous ! s’écria-t-il en m’embrassant à m’étouffer. Quel dommage que vous n’ayez rien pour mon gars François !… Eh bien ! se reprit-il, j’ai eu peur, là !… que voulez-vous ?… Il y en a tant d’autres à votre place qui joueraient les cartes qu’ils ont dans la main !… J’avais beau me dire : Elle a le cœur haut ! c’est une digne fille ! la peur tenait… Quand j’ai appris que vous aviez découché cette nuit… – Je sais, je sais, s’interrompit-il, voyant que j’allais prendre la parole ; vous n’aviez pas vu M. Gaston…
– Vous ne savez rien, père Antoine ! l’interrompis-je à mon tour.
Et je lui racontai en peu de mots l’histoire de ma nuit. Il ne fut point question de Zoé dans mon récit.
Pourtant, le bon Antoine s’écria :
– Pauvre mademoiselle Zoé ! pauvre M. Gaston ! Il y a un mauvais vent qui souffle sur cette famille-là !… Dieu sait ce que va être la maison après votre départ, mademoiselle Suzanne !… Est-ce que vous partez bientôt ?
– Ce soir, père Antoine.
– Et où allez-vous ?
– Je ne sais pas.
– Ta ta ta ! fit-il, voilà les enfants !… Vous faites bien de partir, mais il faut savoir… Maman marquise ne vous abandonnera pas, j’en suis sûr.
Je ne répondis pas. Le mot me choquait. J’étais devenue fière.
– Avez-vous de l’argent ? reprit Antoine.
– Une dizaine de louis…
– Ce n’est pas assez… Il faut me laisser arranger cette affaire-là. D’abord, vous ne partirez pas ce soir… Nous causerons plus amplement… Je veux prévenir madame, afin qu’elle vous trouve une bonne place… Et puis vous aurez de l’argent…
– Je ne demande rien, répliquai-je.
– Il ne s’agit pas de cela. Ne faites pas de coup de tête, mademoiselle Suzanne, et laissez-moi agir dans votre intérêt… Pas plus tard que demain matin j’irai trouver madame…
Je ne discutai point.
– Embrassez-moi, père Antoine, dis-je en me levant.
– Vous me promettez bien de ne pas faire de coup de tête ?
– Embrassez-moi, et agissez pour le mieux.
L’instant d’après, je descendais le chemin qui mène à Saint-Philibert-en-Mauges. J’avais les yeux mouillés en contemplant pour la dernière fois peut-être ce doux et riant paysage qui charmait chaque matin mon réveil. Mais je n’hésitais point.
A Saint-Philibert, il n’y avait que Brunet pour avoir une carriole. J’allai chez Brunet, qui n’était plus maire, mais qui était redevenu chantre. Je lui demandai sa carriole pour huit heures du soir. Je lui dis qu’on m’envoyait à Beaupréau pour faire des achats le lendemain matin. Je savais que la voiture allant de Bourbon-Vendée à Angers passait à Beaupréau la nuit. Brunet me promit sa carriole.
Je revins au Meilhan, où je fis mes petits paquets. Après quoi, je passai la journée presque tout entière au chevet de Lily. Elle allait mieux. Nous causâmes, je la fis rire. En m’asseyant à table, à ma place d’habitude, pour souper, je faillis me trouver mal. Tout ce qui m’environnait m’attachait extraordinairement. Il me sembla que je n’avais jamais vu cette salle à manger si calme. Je n’osais pas regarder Gaston. Tout me frappait. La physionomie de chaque chose se révélait à moi sous des couleurs plus vives, comme pour solliciter mon souvenir. Chaque objet m’envoyait son parfum, chaque voix faisait vibrer en moi une corde sonore. La formule risible du pauvre Rose-sans-Epines, sollicitant une épingle pour attacher sa serviette, me donna envie de pleurer. Le costume bizarre et trop jeune de maman marquise m’attendrit. Le grasseyement enfantin du vieil Isidore me troubla. Je disais adieu à tout cela dans le fond de mon cœur. Je me répétais en moi-même : Demain tu ne déplieras pas cette serviette ; demain tu n’entendras plus ceci ; demain tu ne verras plus cela. C’était de l’angoisse qui opprimait ma poitrine. Je ne me doutais pas, avant ce jour, de l’affection que je portais à cette demeure et à ses hôtes. C’étaient de bonnes gens, d’honnêtes et dignes cœurs. Je ne les ai jamais oubliés. Une des plus belles heures de ma vie est celle où je les ai revus.
Le diner finit. Gaston s’approcha de moi ; je me réfugiai auprès de la marquise. J’entendis la corsaire qui disait à Pidoux :
– Voilà qu’elle fait la prude, à présent. Elle le tient !
Vers sept heures et demie, je prétextai un violent mal de tête. Je ne pus embrasser que la marquise. J’aurais voulu donner le baiser d’adieu à tonton marquis, au commandeur et à Gaston. Gaston, mon frère, que je plaignais et que j’aimais. Lily dormait. Je pus mettre un long baiser sur son front.
Je gagnai ma chambre, je pris mes paquets : ce n’était pas un gros volume, et je m’enfuis, les yeux aveuglés par les larmes. Je ne rencontrai personne sur mon chemin. A moitié route, je me retournai pour regarder encore une fois le Meilhan. Il n’y avait qu’une lumière aux fenêtres du premier étage ; c’était la mienne que j’avais oublié d’éteindre. J’envoyai mon adieu avec un baiser.
En me retournant, je vis la noble silhouette du château de Champmas-Mauges et les toits aigus du Sinaï. Maxime ! Georges ! – Il me sembla que je n’avais pas pensé à eux depuis des années.
A huit heures, j’étais dans la carriole de Brunet. Celui-ci en personne, par respect pour maman marquise, me faisait l’honneur de me conduire.
A dix heures, je descendis à l’auberge où s’arrêtait le courrier de Bourbon-Vendée à Angers. Brunet but un coup et tourna bride. Quand je n’entendis plus le roulement de la carriole sur le pavé, le découragement me prit. J’étais seule au monde.
J’allais à Paris.
· · ·
Parmi cette grande détresse, la pensée de Gustave fut pour moi comme une étoile dans la nuit. Pauvre étoile ! et qui ne pouvait guère me guider dans mon pèlerinage incertain. Une voix intérieure que ma raison essayait déjà d’étouffer, car je devenais philosophe, me criait : Tu retrouveras Gustave. Et cette voix prononçait vaguement le nom de Paris.
Je connaissais Paris. Je l’avais vu à cent lieues de distance à l’aide de ce puissant télescope : l’imagination. Elle avait rêvé Paris à peu près tel qu’il est. Combien de fois d’ailleurs la belle Irène, qui était Parisienne dans l’âme, n’avait-elle pas ramené notre entretien sur Paris ! Elle m’avait inspiré dès longtemps la passion de le voir. Un jour, que maman marquise m’avait menée à Beaupréau, j’avais acheté un plan de Paris. Bien souvent, le soir, je restais des heures entières penchée sur cette carte, squelette incolore et décharné du plus beau paysage urbain de l’univers. Je me guidais avec un indicible plaisir le long de ces rues sans fin ; je suivais ces boulevards, étourdie d’avance par l’opulent fracas des équipages. J’allais à l’Opéra, au Théâtre-Français, au Musée du Louvre ; – j’admirais la longue illumination des Champs-Elysées ; je me promenais au bois ; – je revenais m’asseoir aux Tuileries. Je voyais, dans le quartier des Ecoles, la fourmilière bariolée des étudiants ; je fendais avec peine le flot des agioteurs qui encombre l’abord de la Bourse, puis je m’arrêtais, extasiée, devant l’écrasante grandeur du portail de Notre-Dame. Il y a des enfants qui ont des jeux bien plus sots que cela.
Mais, toute savante que j’étais, il fallait bien que l’élément naïf de mon âge trouvât à se caser quelque part. Devant le portail de Notre-Dame, aux abords de la Bourse, dans le dédale des rues du quartier Latin, je rencontrais Gustave. Gustave était aux Tuileries à pied, à cheval au bois ; Gustave courait en voiture aux Champs-Elysées. Il lorgnait les tableaux du Louvre, il se prélassait dans une stalle du balcon de l’Opéra ou dans une loge du Théâtre-Français. Il était partout, ce Gustave.
Je me couchai tout habillée sur le lit de l’auberge. On m’avait dit que le courrier d’Angers ne passerait qu’à deux heures de la nuit. La fatigue me dompta ; les larmes sont somnifères : je m’endormis presque tout de suite. On se souvient que, l’autre nuit, je n’avais pas fermé l’œil. Je fus éveillée en sursaut par la fille qui tambourinait à ma porte en criant :
– Hé ! la demoiselle ! v’là que ça part !
Je sautai à bas de mon lit et je descendis quatre à quatre, emportant mes bagages à la main. Ils n’étaient ni lourds ni bien considérables. Tous mes effets étaient dans deux paniers sur lesquels j’avais mis mon nom. Le courrier était dans la cour. On attelait à la lueur de deux lanternes. Le postillon rentrant se disputait avec le postillon sortant ; le conducteur jurait ; les voyageurs grognaient ; les gens de l’auberge offraient des bouillons et des verres de vin. J’avais retenu ma place, en arrivant le soir. Le courrier d’Angers était une vilaine patache à deux compartiments : coupé et rotonde. Le coupé avait son plein. Je dus me contenter de la rotonde. On m’arracha des mains mes deux paniers pour les jeter sous la bâche, et on me poussa dans la rotonde comme un autre paquet. En entrant, je ne vis rien d’abord, parce que la lueur des lanternes m’aveuglait. Je compris seulement que j’avais de la compagnie par des ronflements sonores qui partaient de l’un des angles. Je me mis dans l’angle opposé. Personne ne monta après moi.
Au bout de dix minutes de tapage, les sabots cessèrent de claquer sur le pavé, le bruit des chaînes et des anneaux se tut. Les jurons menaçants firent place aux tendres adieux.
– Allez ! dit le conducteur.
– Hie ! cria le postillon.
– La vieille maison roulante se mit en mouvement avec un épouvantable bruit de ferrailles. Les grelots fêlés des trois chevaux réformés qui la traînaient augmentèrent le tintamarre. Je cessai d’entendre les adieux vendéens. Je faisais cependant tout mon possible pour apercevoir la figure de mon compagnon de route qui s’était éveillé au moment du départ, et qui maintenant se mouchait avec bruit. Le ciel était couvert ; notre rotonde était noire comme un four. Je ne voyais même plus les profils confus de cette sombre masse que me montraient encore tout à l’heure les reflets de la lanterne.
Au bruit que mon compagnon fit en se mouchant, je crus deviner une vieille femme, et je fus rassurée. Mais presque aussitôt après, un son sec et crépitant, suivi d’une fumée âcre, m’annonça un fumeur. Ce ne pouvait être une vieille femme qui allumait ainsi un carré d’amadou chimique, puis un cigare. La lueur de l’amadou ne rayonne pas. Elle s’étend à un pouce ou deux en tout sens. J’aperçus un nez et une bouche. Ce devait être un tout jeune homme. Je me tins coi dans mon angle. Mon compagnon dormait quand j’étais entrée ; il y avait gros à parier qu’il se croyait toujours seul. Il m’en donna la preuve l’instant d’après, en entamant avec lui-même une conversation évidemment confidentielle.
– Voilà que ça va bien ! dit-il ; ça ne me donne plus mal au cœur… qu’un petit peu !
Certes, il y en avait assez pour savoir si c’était un homme ou une femme. Mais vous avez entendu de ces voix qui n’ont point de sexe. Mon compagnon avait une de ces voix-là. Je me dis :
– C’est un écolier qui s’habitue à fumer.
Les enfants bravent volontiers les nausées et les haut-le-cœur pour se donner cet enviable défaut. Je n’avais pas peur. Mais l’idée que j’étais en face d’un petit sot qui se rendait malade pour ressembler à l’homme par un de ses vices, ne me donnait aucune envie de causer.
– Voyons un peu l’air de la chanson maintenant, dit mon compagnon ; il faut savoir chanter en société… ça pousse.
Et il entonna faux :
Mon père est à Paris,
Ma mère est à Versailles !
– Ce n’est pas ça ! s’interrompit-il ; Dieu de Dieu ! que j’ai la tête dure !
Je ne savais pas son air ; je ne pouvais le lui apprendre. Il reprit, en ouvrant la portière pour cracher :
Mon père est à Paris,
Ma mère est à Versailles !
– Saleté de chanson ! s’écria-t-il. M. Bisson la chantait si bien !
Vraiment, il y avait de la femme dans la manière dont mon compagnon prononça le nom de M. Bisson qui chantait si bien ! Presque aussitôt après, je l’entendis qui murmurait avec l’accent d’une conviction profonde :
– Sapristi ! que c’est donc mauvais, le tabac !
Ce devait être une femme.
– Mais, reprit-elle, – on a l’air trop bête quand on est avec les autres et qu’on ne sait pas fumer.
C’était donc un homme… Quelque étudiant sans doute.
Mon père est à Paris,
Ma mère est à Versailles !
Ceci commençait à me prendre fortement sur les nerfs. Je fermai les yeux pour tâcher de dormir. Impossible ! Mon étudiant savait les deux premiers vers d’une foule de chansons dont il ignorait les airs :
Gachucha ma maîtresse,
Que j’aime tes yeux…
Même air que « Mon père est à Paris… » Il paraît que M. Bisson, qui était probablement son maître à chanter, n’avait pas pu lui enseigner à fond la musique. Je me bouchai les deux oreilles. Heureusement que mon compagnon avait fini sa cigarette. Il la jeta par la portière en faisant : Pouh ! referma le carreau et se mit à ronfler.
J’en fis autant et ne m’éveillai qu’à Saint-Lambert, quand nous changeâmes pour la seconde fois de chevaux. Le jour venait. Mon compagnon s’éveillait en même temps que moi.
C’était une fillette qui pouvait avoir deux ans de plus que moi : ronde comme une boule, mais trop haute en couleurs. Elle avait un pauvre petit costume qui voulait être élégant. Ses cheveux étaient noués et frisés avec prétention. Chacun de ses doigts avait une bague en similor. Sa robe d’indienne était à volants. Une petite bordure de dentelle de coton entourait son fichu de grosse percale. Elle avait de beaux yeux, cette petite, de grands yeux noirs, brillants et malins. Son nez retroussé était d’une gaîté folle. Elle me plut à première vue. Je la préférai à l’étudiant.
– Tiens ! tiens ! s’écria-t-elle quand elle m’aperçut, en voilà une qui est bonne !… Y a-t-il longtemps que vous êtes là, vous ?
– Depuis Beaupréau, répondis-je.
– Où est Beaupréau ?… là-bas ?… Mais ça m’est égal… Voulez-vous que nous descendions prendre quelque chose ?
Je remerciai poliment. Elle me regarda dans le blanc des yeux.
– Vous n’êtes pas bégueule, pas vrai ? me dit-elle.
– Pas le moins du monde.
– Vous êtes un peu à l’ancienne mode, poursuivit-elle en louchant ma robe de mérinos fin, mais c’est de la belle étoffe… Où allez-vous ?
– A Angers.
– Et après ?
– A Paris.
– Comme ça se trouve ! c’est comme moi, je vas aussi à Paris.
A Paris, y a une danse,
Composée de jeunes gens…
Même air que Mon père est à Paris. Elle n’avait que cet air-là dans la tête ; seulement elle ne le savait pas.
– Et qu’allez-vous faire à Paris ? reprit-elle.
– Me placer… et travailler.
Elle éclata de rire, montrant ses trente-deux dents saines et blanches dans une bouche un peu trop large.
– Ah ! que c’est bête ! s’écria-t-elle. Avez-vous lu les romans de Paul de Kock ?
– Non, répondis-je.
Son petit minois prit une expression dédaigneuse.
– Ca se voit, murmura-t-elle, vous n’êtes pas dégourdie… Quel âge avez-vous ?
– Seize ans.
– A seize ans, moi, je les avais déjà tous lus.
Elle tira de sa poche une blague à tabac brodée de perles, un peu fanée, et du papier à cigarette.
– Fumez-vous ? me demanda-t-elle. Et sans même attendre ma réponse : – Je parie que non !… Ca vous ferait mal au cœur de fumer… Vous allez voir, moi, comme je fume… par le nez aussi bien que par la bouche… et c’est si bon une vieille cigarette… Tenez ! j’en ai le bout des doigts tout jaune !
Elle me montra orgueilleusement le bout de ses doigts, qui semblaient teints avec du jus de réglisse. Tout en se faisant une cigarette, elle reprit :
– Moi, je vais à Paris pour m’amuser.
– Si vous avez de la fortune, commençai-je.
Elle éclata de rire pour la seconde fois, et si vous saviez comme elle riait de bon cœur ! Puis elle chanta, sur l’air déjà trop connu :
J’ai mon miroir, j’ai ma tournure,
J’ai l’espérance et mes vingt ans…
– C’est Bisson qui chantait bien celle-là ! s’interrompit-elle ; s’il fallait être riche pour s’amuser à Paris, à quoi donc que ça servirait d’être jeune et gentille ?
Je regrettai presque l’étudiant. Ma nouvelle connaissance ne gagnait pas dans mon estime.
– Tenez ! s’écria-t-elle en me montrant sa cigarette, – est-ce roulé ? Ca ne s’apprend pas tout seul !… Mais c’est de fumer qui est difficile… pour ne pas avoir l’air d’une godiche… surtout par le nez !
Elle alluma sa cigarette et avala une gorgée sans trop grimacer, mais quand elle voulut la rendre par les narines, ses yeux s’emplirent de larmes.
– C’est la première fois que ça m’arrive ! dit-elle en se forçant à sourire : je vas recommencer.
La seconde fois, elle éternua convulsivement.
– Voilà ! fit-elle en frappant du pied ; ou ne trouve plus de bon tabac. La régie est une filoute !… Comment vous appelez-vous, dites donc, à propos ?
– Suzanne, répondis-je.
– Ah bien ! j’en ai connu une Suzanne. Ce n’est pas vilain… mais ça n’a pas de chic… Moi, je m’appelle Nina… comment trouvez-vous ça ?
– C’est un très-joli nom.
– Parbleu ! je me l’ai donné à moi-même… avec permission d’en changer… Nina ça fait bien… Je m’appellerai comme ça avec ceux qui ont le caractère tendre et pensif pour le sentimental… Avec ceux qui sont gais et farceurs, je suis Nichette… Avec les tout a fait sans gêne, Nini… la petite Nini, Nichon… J’ai bien pensé à tout ça.
Je l’écoutais en souriant. Cette pauvre Nina-Ninette-Nichon commençait à me faire l’effet d’une innocente avec ses prétentions au dévergondage. Ce ne pouvait être une bien bonne connaissance, mais, assurément, ce n’était pas non plus une connaissance bien dangereuse.
– Ca vous étonne, continua-t-elle, vous ne connaissez pas encore le tour ? Si vous aviez lu les romans de Paul de Kock, me dit-elle avec une admirable bonne foi, vous auriez une autre touche… C’est pas que vous soyez mal… mais un petit peu empotée, quoi ! Si vous voulez, je vous formerai.
– Je ne demande pas mieux, répondis-je.
– La femme, voyez-vous, ma biche, commença-t-elle d’un ton doctoral, ça doit s’assistanter dans la société qu’est contre elle… C’est les hommes qu’ont fabriqué les lois, les usages et le reste… Ca ne peut pas durer comme ça… Si seulement on pouvait faire que toutes les femmes s’entendent, on ferait voir aux messieurs les étoiles en plein midi… Voilà ! Avec ça que l’amitié est un sentiment des dieux, supérieur à l’amour des sens… Voilà du temps que j’ai envie d’avoir une amie qui me comprenne dans tout ce que je lui dis… pour m’épancher dans son sein… Avez-vous une famille ?
– Non, répondis-je tristement.
– Comme ça se trouve ! s’écria encore Ninette ; moi, je ne possède qu’un oncle, qu’on se moquait de moi quand je l’appelais tonton… C’est la Providence céleste qui nous a rassemblées toutes deux par hasard dans la même rotonde. Donnez-moi la main. Suzanne !
Je lui donnai la main, et je parvins à garder mon sérieux.
– Sur tout ce que nous avons de plus sacré réciproquement, reprit-elle avec une solennité superbe, jurons-nous… Enfin, à la vie, à la mort, quoi ! ça me taquine, tous ces grands mots… Je commence par vous tutoyer, si tu veux.
– C’est peut-être un peu vif, objectai-je en me reculant sur ma banquette.
Ninette lança sa seconde cigarette par la portière et me regarda de travers.
– Comme vous voudrez, madame, répliqua-t-elle ; je serais bien fâchée de manquer au respect que je dois à madame… Mais, comme je n’aime pas les bégueules, madame peut aller se coucher !
Je restai un peu étourdie du coup. Ninette me tourna le dos et se prit à chanter sur l’air que vous savez.
Il est, dit-on, un beau jeune homme,
Qui, de bien près, lui fait la cour…
Puis elle essaya de se taire. Mais le moyen ! C’était une pie que cette petite fille.
– Après ça, dit-elle, on peut bien causer en voiture, comme ça, à l’heure de la rencontre, sans se lier les unes avec les autres… Ca n’engage à rien… On ne se reconnaît seulement pas dans la rue !…
– Je n’ai rien dit qui puisse vous blesser…, commençai-je.
– Pas de replâtrage, mademoiselle Suzanne !… vous avez dit ce que vous avez voulu… Moi ! j’en pense ce que je veux… Liberté, libertas !… C’est le défaut d’usage…, si vous aviez lu les romans de Paul de Kock… je m’entends !… Il y a donc que c’est des bêtises d’aller à Paris pour travailler… Autant rester au fond de sa province… Avez-vous du quibus ?
– Comment dites-vous ?
– Des noyaux.
– Je ne comprends pas.
– Est-elle simple ! s’écria Minette ; – je vous demande si vous avez de la braise ?
– De la braise ! répétai-je tout à fait désorientée.
– Pauvre mignonne, me dit Ninette avec compassion, vous en avez long à apprendre !… C’est comme ça qu’on se parle entre soi quand on a le truc… ça veut dire tout simplement : avez-vous de l’argent ?
– Bien peu, répondis-je.
– Alors, s’écria Ninette, écoutez les conseils de l’expérience… ne travaillez pas… amusez-vous… sans ça, vous êtes coulée.
Elle avait l’air clair et ne donnait aucun signe de folie.
– Ca vous étonne ? reprit-elle ; ah ! dame, vous n’êtes pas au bout de vos étonnements… Si vous avez reçu de l’éducation, tant pis pour vous !… Les jeunes seigneurs n’aiment que les roses des champs préférablement à leurs marquises de cousines, qu’ils se tuent aux pieds de leur mère plutôt que de les épouser !… Avez-vous été au spectacle ?
Je fus obligée de répondre négativement : cela m’humilia. Il y avait de quoi, paraîtrait-il, car le regard de Ninette devint beaucoup plus dédaigneux.
– A votre âge, fit-elle, vous ne connaissez ni Gaspardo le pêcheur, ni Lazare le pâtre, ni la Grâce de Dieu !… Dans la Grâce de Dieu, qu’on jouait dimanche, j’ai tant pleuré qu’on a crié : A la porte ! Je beuglais, quoi !… Je suis comme ça !…
Cette pauvre petite folle m’amusait et m’intéressait. Je croyais rencontrer une exception. J’étais loin de soupçonner que cette diligence roulant vers Paris contient une ou plusieurs poulettes de cette couvée. La France est, Dieu merci, un pays bien portant. Mais les plus belles santés ont leurs petites misères. La France a une infirmité. La France est singe. Elle imite, elle vit d’emprunts. Cette maladie s’appelle la mode. Certaines gens lui donnent un autre nom : originalité. On décore, du titre d’original tout être humain qui imite une grimace. Sur dix êtres humains, il y en a neuf qui se font copie afin d’être des originaux.
Ninette reprit :
– Je ne connais pas votre naissance ; je ne sais pas dans quelle classe de la société vous avez reçu le jour… Ca m’est égal… Vos manières, quoiqu’un peu sucrées, sont susceptibles de se former… Je vas vous dire la chose telle qu’elle est et le fin mot… Si vous voulez réussir à Paris, faites comme moi, soyez grisette.
– Je ne connais pas ce métier-là, répondis-je.
– Ce n’est pas un métier, c’est un amour de position…
Oui, je suis grisette,
Il est ici bas…
J’en sais de ces chansons !… Il faut cela quand on veut être grisette… On chante dans sa mansarde avec son petit jardin sur les toits… son bouvreuil à la fenêtre… On a une petite robe de jaconas d’été, une petite robe de stoff l’hiver, un petit bonnet de linge en toute saison… Tout ce qu’on a est petit… Une grande grisette, ça ne se fait pas… On va porter son ouvrage dans un foulard…
– Mais, dis-je, pour porter son ouvrage, il faut travailler.
Elle tourna sur moi un regard ébahi.
– Alors, fit-elle, on ne peut pas mettre n’importe quoi dans son foulard ?
– Alors ! si fait… je n’avais pas songé à cela.
– Vous ne songez pas à grand’chose, ma chère Suzanne, me dit-elle un peu aigrement. Puisque je vous dis que j’ai lu tous les romans de Paul de Kock, laissez-moi donc parler !… En reportant son ouvrage, on rencontre sur le boulevard du Temple un monsieur comme il faut qui vous prie d’accepter son bras. On refuse avec indignation. Il insiste. On lui dit : – Passez le vôtre ! Il voit bien qu’il n’a pas affaire à la première venue et tire sa montre pour vous faire voir qu’il en a une en or et la chaîne… On presse le pas. Il fait la petite voix et propose quelque chose chez Deffieux ou au Cadran-Bleu… Je t’en souhaite !… on passe derrière lui ; on traverse ; il vous suit… – Monsieur, vous me prenez pour une autre !… – Ah ! mademoiselle !… – Je vous prie de me laisser en repos !… – Ah ! mademoiselle !… – C’est indigne d’insulter des jeunes personnes honnêtes !… – Ah !… mademoiselle !…
– Eh bien ! il est spirituel, votre monsieur comme il faut ! m’écriai-je.
– Bête ! fit Ninette avec abandon ; ce n’est pas celui-là qu’on aime !
– Ah ! qui aime-t-on ?
– Le tout jeune homme qu’on rencontre au Prado ou à la Chaumière.
– Et celui-là ? le monsieur du boulevard ?
– C’est pour les meubles.
Ma figure dut se rembrunir, car je vis Ninette pincer les lèvres, tandis qu’elle ajoutait :
– Il ne faut donc pas se meubler ?
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