‹ Madame Gil BlasChapitre 24 sur 70 · Chapitre 5 Voyage.

Chapitre 5 Voyage.

Et pourtant cette pauvre petite Ninette, grisette surnuméraire, malgré son œil fripon et son nez éveillé, n’avait encore péché que par lecture. Sans les livres, c’eût été l’innocence même. Elle avait des côtés de candeur qui me la faisaient aimer. Certes, il n’y avait point à espérer qu’elle put faire trois pas seulement dans cet océan parisien sans s’y noyer. Elle ne demandait pas mieux. Elle venait pour cela. Mais elle était, au fond, d’une parfaite innocence. Le vice ne l’avait point encore touchée. Elle allait entrer dans cette vie dévergondée qu’elle connaissait théoriquement par esprit d’imitation et comme elle avait fumé sa première cigarette, en faisant la grimace. Sur vingt grisettes – et je ne parle pas ici des jeunes ouvrières qu’on a tarées de ce mot – il y en a quinze qui viennent ainsi sans savoir, attirées de loin par les sornettes imprimées. Je conçois en vérité la haine de certains esprits étroitement et rigoureusement honnêtes contre la haute invention de Gutenberg. Mais, du temps de Gutenberg, les petites filles de Bourbon-Vendée ne savaient pas lire.

Ninette me conta son histoire. Il y avait à Bourbon-Vendée un honnête garçon qui la recherchait en mariage. – Mais ce mot de mariage la faisait rire. Et puis, son promis n’avait pas de moustaches. Pour comble, il était charcutier.

Le temps de la jeunesse

Est le temps des amours…

Toujours notre air. Ninette aurait mieux aimé s’asphyxier à l’aide du charbon que d’épouser un charcutier. On s’asphyxie dans les livres. Mais il n’y a pas un seul roman de Paul de Kock où on épouse un charcutier. Le Prado, la Chaumière, la Chartreuse, l’Elysée-Montmartre, voilà la vie. Met-on les fleurs à la cave ? Quand on a dansé dix ans, il est temps de s’établir.

J’avoue que l’idée me vint de prêcher un peu mon amie Ninette, mais je ne fus pas bien reçue. J’arrivais de Pontoise ; je voulais en remontrer à maman ! Elle me prouva clair comme le jour que je n’y entendais rien du tout.

– Je ne vous force pas, moi, s’écria-t-elle ; liberté, libertas !… Vous irez à votre gré et moi au mien… et nous verrons laquelle des deux fera le mieux son affaire.

Nous arrivions au pavé d’Angers. Ma compagne fit un peu de toilette et eut l’obligeance de donner un coup à ma coiffure.

– Vous êtes tout de même gentille, me dit-elle ; ça va bien d’être pâle… A Paris, moi, j’achèterai quelque chose chez le pharmacien pour m’ôter mes couleurs.

A Angers, nous dînâmes ensemble. Elle but sa bouteille de vin pour faire la crâne, et prit deux petits verres d’eau-de-vie après son café. Chaque petit verre lui coûta une larme. Après le dîner, elle eut le mal de mer.

Les mauvaises habitudes sont généralement, pour nous autres femmes, plus difficiles à prendre que les bonnes. Mais nous sommes courageuses, cela ne nous arrête point. Ninette était d’humeur détestable quand nous montâmes dans la grande diligence allant de Nantes à Angers. Nous avions les deux premières places d’intérieur. Au premier moment, nous crûmes que nous serions encore seules, et je m’en réjouissais ; mais à l’instant où le postillon rassemblait les guides, deux messieurs qui se promenaient en fumant leurs cigares dans la cour des messageries, se firent ouvrir la portière et montèrent en habitués, sans se tenir aux portants. Ninette fut ranimée comme par enchantement.

– Ce sont des gens bien, me dit-elle tout bas.

Ces messieurs pouvaient être en effet des gens très-bien, mais leur aspect produisit sur moi un singulier effet. En voyant certaines parures à certaines femmes, je me suis dit souvent : c’est trop beau pour être vrai. Ici, je ressentais quelque chose d’analogue. Non pas que ces messieurs fussent trop beaux. Ils étaient laids tous les deux, mais il y avait dans leur extérieur je ne sais quelle affectation d’aisance et de richesse. Manteaux cossus, redingotes à collets de fourrure et par-dessus la fourrure, cachemires bariolés servant de cache-nez ; casquettes bizarres, gilets voyants, pantalons écossais, bottes vernies, chaînes d’or luxuriantes supportant d’énormes faisceaux de breloques. Ninette regardait tout cela d’un air sournois. Moi, je me souvins d’avoir entendu parler en riant de ce vivant ornement des grandes routes qu’on appelle les commis-voyageurs. Nos deux gens bien devaient être des commis-voyageurs. Si leurs costumes se ressemblaient par la surabondance des matières et le luxe un peu ridicule des accessoires, leurs figures étaient totalement dissemblables. Le plus grand, je sus leurs noms tout de suite et dès les premiers mots qu’ils s’adressèrent ; le plus grand était une espèce de Léon, plus vilain que le vrai Léon le musiquet, – un blond fade, niais, et se donnant néanmoins des manières dégagées. Il s’appelait Adolphe Pépin. Le plus petit, tête méridionale, avait une figure bronzée et taillée à coups de hache. Les traits de son visage eussent pu convenir à un homme de six pieds. Son nom était Hercule Caramblot (de Cognac). Son accent lui donnait hautement le droit d’établir cette parenthèse.

Ils s’assirent en face de nous et touchèrent leurs casquettes fort poliment, après quoi, Hercule Caramblot, qui paraissait être le chef de la communauté, nous demanda si la fumée de tabac nous incommodait. J’ouvris la bouche pour répondre négativement, lorsque mademoiselle Ninette s’écria sur un mode indigné :

– Ces messieurs ne sont pas dans un estaminet !

Je la regardai d’un air surpris, faisant réflexion qu’elle avait dans sa poche tout ce qu’il fallait pour leur tenir compagnie. Mais elle se pencha vers moi et me dit, continuant son rôle d’institutrice :

– Faut toujours commencer par bourrer les messieurs.

L’expérience m’a prouvé par la suite que du moins en ceci Ninette pouvait avoir raison. Nos deux richards cessèrent de fumer aussitôt ; mais, au lieu de jeter leurs cigares par les portières, ils les laissèrent s’éteindre ; après quoi, ils les mirent dans de très-beaux étuis qu’ils avaient. C’était de l’opulence économe.

– Tu as toujours ton tilbury là-bas, Caramblot ? demanda le grand blond en s’étalant dans son coin.

– Si, signor, répondit le basané ; mais je vais acheter un tandem.

– Moi, j’ai vendu Bébelle, reprit Adolphe Pépin, le blond ; te souviens-tu de Bébelle ?

– Yes, sir… une rosse.

– Par exemple…

– Veux-tu que je te dise que c’était une superbe bête ?… ça va !

– Toujours farceur, ce gredin de Caramblot !

– Ya, meinherr.

Ils se turent et nous regardèrent du coin de l’œil pour voir quel effet avait produit sur nous ce brillant dialogue. Je fermais les yeux à demi. Ninette chantonnait entre ses dents et faisait aller ses doigts sur sa robe pour faire croire qu’elle regrettait un piano absent. Tout en faisant aller maladroitement ses mains un peu rouges, elle écoutait attentivement. Hercule Caramblot reprit avec son accent gascon à casser les vitres :

– La petite baronne court toujours après toi, Adolphe ?

– Parbleu ! répondit le grand blond.

– Moi, je me suis débarrassé de Célanire.

– Amiablement ?

– Yes, sir.

– Et facilement ?

– Oh ! fit Caramblot en remontant son col de chemise ; no, señor, no.

– Et ton mariage ?

– Est-ce que ces dames me laisseraient me marier ?

Il faut que je dise au lecteur, avec qui j’ai été jusqu’à présent fort modeste, que mon éducation avait été portée assez loin par Irène. Je savais les quatre langues dont Hercule Caramblot vient de nous donner un fort léger échantillon. Je parlais avec une certaine facilité l’anglais, l’allemand, l’italien et l’espagnol. Il n’en était pas de même de ma pauvre Ninette à qui les quatre « oui, monsieur » du savant Hercule inspirèrent incontinent un prodigieux respect. Elle toussa, disposa les plis de sa robe en minaudant, et me dit avec une voix que je ne lui connaissais pas :

– Le paysage est enchanteur de ces côtés-ci, pas vrai, mademoiselle Suzanne ?

– Et ça va-t-il, dans le Midi ? reprit Adolphe.

– Yes, sir, répondit Hercule : ça va partout quand je m’en mêle.

– Combien as-tu fait le mois dernier ?

– Cinquante mille d’affaires… cinq mille de commission… au comptant. Ce mois-ci, je ferai le double.

– Blagueur !

– Le mois d’après, poursuivit imperturbablement Caramblot, je ferai le triple, c’est réglé ; j’ai des affaires à terme. Mais je ne te force pas de me croire, mon pauvre Pépin ; on ne croit plus aux moissons de la Beauce quand on voyage dans les landes de Bordeaux.

– Est-ce que je t’ai demandé de l’argent à emprunter, dis donc ? fit Adolphe, à qui la comparaison déplut fort. Je suis, Dieu merci ! assez bien calé comme ça ! Il frappa sur son gousset, dont le son fit tressaillir amoureusement Ninette.

– La maison Brichard et Turpied, poursuivit Adolphe en s’animant, articles Paris, tabletterie, nécessaires, gainerie et commission, est en aussi bonne odeur que toi sur la route de Tours à Nantes, entends-tu, mons Caramblot ?

– Si, signor, répliqua celui-ci froidement ; j’entends que tu es toujours aussi stupide que par le passé !

– Vous dites ?… gronda le grand blond.

– Allons, la paix ! fit Hercule ; prends-tu ton air méchant parce nous sommes devant les dames ? Je me moque de la maison Brichard et Turpied comme de Colin Tampon ! Elle ne m’a jamais acheté un tierçon de vin ou un panier d’eau-de-vie ! Et je dis que tu es stupide parce que, pour la moindre des commandes, moi qui suis bon enfant, je t’aurais fait faire cent mille francs d’affaires dans un endroit que je connais bien.

– Y passons-nous ? demanda Pépin.

– Nix ! répliqua Hercule en une langue qui m’était pour le coup inconnue.

– Cent mille francs d’affaires ?

– Pour le moins… Une localité de dix mille âmes, servie par les Bertherin de la rue Grenétat.

– Tu connais ça, toi, Caramblot ?

– Si, signor.

– Ta parole ?

– Ya, meinherr.

– Eh bien ! je te commande une pièce d’eau-de-vie vieux cognac, de la part de Brichard et Turpied.

– Ce n’est pas assez, mon bon.

– Une feuillette de Château-Margaux.

– Et avec ça ?

– Mais il me semble…

– Ce n’est pas assez, interrompit gravement Hercule Caramblot, qui prit son portefeuille dans sa poche. J’attends vos ordres, mon bourgeois.

– Deux pièces de vin ordinaire, bon médoc. 1832.

– Et avec ça ? demanda Hercule qui inscrivait à mesure.

– C’est tout, que diable !… ça ne tiendra pas dans la cave.

– J’ajoute, dit Caramblot, une velte de rhum Jamaïque et trois paniers de sauterne.

– Allons, soit, dit Pépin ; où est la localité ?

– Voilà pour la maison Brichard et Turpied, fit Hercule. Maintenant, pour vous, mon cher seigneur.

– Pour moi ?… Est-ce que tu es fou, Caramblot ?… je dîne au restaurant.

– Mauvais pour l’estomac… J’ajoute deux paniers de cent sept ans… une barrique de vieux médoc et trois caissons de lu-nel-frontignan, pour les dames.

Il ferma son portefeuille et prononça, avec un geste que je me déclare incapable de décrire :

– Enfoncé le pékin !

– La localité ?… demanda Adolphe.

– Enfoncé, le pékin ! répéta Caramblot. J’ai des témoins et j’ai facture.

– Mais la localité ?…

– Saint-Malo, dans le département d’Ille-et-Vilaine, répondit Caramblot d’un ton professoral, autrefois Macloviopolis, défendue par un château et des forts, grand et célèbre mouillage, très-sûr, très-fréquenté et de difficile accès à cause des rochers qui l’entourent, chef-lieu de sous-préfecture, tribunal de première instance, place forte de troisième classe, administration maritime, dix mille huit cents habitants, sans compter la population flottante. Grand commerce avec l’intérieur en bonneteries, fils, laine, cotons, poissons salés, sardines. Patrie de Jacques Cartier, qui découvrit le Canada en 1534…

– Ah çà ! fit Adolphe, tu n’as pas encore fini ?

– No, señor… patrie de Duguay-Trouin, de Trublet, de Maupertuis, de Labourdonnaye.

– Est-ce que tu te moquerais de moi, Caramblot ?

Celui-ci ôta cérémonieusement sa casquette, et répondit :

– Si, signor !

Ce Caramblot était vraiment un assez drôle de corps. Il avait l’air bon diable, et je ne m’ennuyais pas à entendre son bavardage. Mais une personne enchantée, c’était mon amie Ninette.

Caramblot, content de son effet, donna un grand coup sur le ventre de Pépin, et lui dit en se recoiffant :

– Défendu de rire avec papa, ma poule !… Nous ne sommes pas de force… Badinons avec prudence. Si je veux, je parie que ces demoiselles témoigneront en ma faveur…

– Ah ! pour ça, oui ! s’écria Ninette. Vous êtes trop farceur aussi ! oh ! quel farceur !

Adolphe Pépin faisait triste figure. Il remontait son col tant qu’il pouvait. Caramblot m’adressa un salut tout aimable.

– Et mademoiselle ne répond pas ?… dit-il.

– Ella scusi, répliquai-je en italien ; Io non l’ho compreso.

– Ah !… fit Caramblot. Diable !

Adolphe se mit à rire.

– Excuse me, continuai-je en anglais ; I not have…

– Comprend pas, avoua le polyglotte Hercule.

– Habla quiza V. M., poursuivis-je en espagnol ; con mas gran facilidad el aleman ?

– Je ne comprends rien du tout, ma belle demoiselle, s’écria Caramblot en riant, excepté you speak english ? et how do you do ?…

– En fait-elle des embarras ! dit Ninette jalouse ; elle parle aussi bien français comme moi.

– Alors, je lui en fais mon compliment, repartit Hercule, qui salua gravement ma compagne.

– C’est égal, si signor, reprit Adolphe, tu as eu ton compte !

Hercule Caramblot voulut bien en convenir. La glace était rompue. La conversation devint générale, et Ninette put montrer comme Dieu l’avait douée richement du côté de l’éloquence. Cet Hercule était véritablement un superbe échantillon de cette jeune noblesse marchande qui remplace avec tant d’avantage l’ancienne chevalerie errante.

Il avait tous les talents que nécessite l’emploi. Il savait imiter parfaitement l’explosion du bouchon tiré avec force et le glouglou de la bouteille au moment où le vin coule dans le verre. Pépin rendait assez bien le bruit de la soie, mais il échouait à produire le son des deux morceaux de bois qui tombent en se séparant. C’était un voyageur de bonne troisième force.

– Sont-ils farceurs ! disait Ninette extasiée ; – je ne m’ai jamais tant amusée !

Cependant, il devait nous être donné d’assister à quelque chose d’encore plus intéressant : un combat de générosité entre nos deux amis.

– Tu sais, dit Caramblot, qu’on ne se fait pas entre vieilles… Je te rends ta commission.

– Je n’en veux pas, répondit Adolphe ; c’est inscrit… je ne veux pas de grâce.

– Tu refuses mes bienfaits ?…

– Avec plaisir… Vois-tu, Caramblot, je paie quand on m’amuse… et ça m’a joliment amusé, la leçon en quatre langues qu’on vient de te donner.

– Versez ! dit Hercule.

Puis il ajouta, en imitant la basse taille du garçon de la Rotonde, au Palais-Royal.

– Boum !… La commande est régularisée !

Après quoi, il tira son portefeuille de sa poche pour la seconde fois.

– As-tu cru, faible Adolphe, lui dit-il, que tu me surpasserais en magnificence ? Tombe à mes pieds, blaireau ! je vais faire ton bonheur !

Il ouvrit son carnet, qu’il mit sous les yeux du grand blond. Celui-ci frotta ses yeux éblouis. Caramblot venait de Bretagne ; il avait fait, en s’amusant, pour la maison Brichard et Turpied. Il y avait sur son carnet une splendide liste de commandes. Pépin, attendri, ne put que lui serrer la main.

A Saumur, où nous nous arrêtâmes pour dîner, Pépin paya, ma foi, deux bouteilles de champagne. Hercule fit tourner son assiette sur la pointe de son couteau. Hercule força le même verre de champagne à mousser jusqu’à douze fois en frappant dessus avec le creux de sa main. Adolphe coupa un bouchon en deux d’un coup de doigt et cassa une noisette avec son index. Mais Hercule exécuta une souris avec une amande et cinq queues de raisin sec. Ninette cassa une assiette et deux verres en voulant imiter Caramblot. Heureuse Ninette ! combien ses premiers pas dans la vie étaient agréables ! Le conducteur, comblé de petits verres, nous donna le temps de dîner. Je remarquai qu’Adolphe et Hercule, au milieu même de leurs prodigalités folles, fourrèrent dans leurs poches le sucre qui restait du café. En rentrant dans la diligence, on était d’une gaîté charmante. Ninette dit qu’elle avait lu les romans de Paul de Kock ; on l’en félicita. Mais mon exhibition de langues vivantes avait produit le plus grand effet. Bien que je me tinsse sur la réserve, et que Ninette, au contraire, se jetât très-franchement à la tête de nos deux jeunes seigneurs, tout le succès était pour moi. Chaque fois que Caramblot faisait quelque aimable tour de force, son regard de cognac, brillant comme une chandelle, me demandait mon approbation. Adolphe Pépin, ayant imité avec un certain succès un dialogue intime entre poule et coq, eut la politesse de me dire :

– Je changerais bien mes talents contre ceux de mademoiselle.

– Pas dégoûté ! fit Caramblot ; combien donnes-tu de retour ?

Adolphe, profitant du moment où Hercule ne le voyait pas, mit sa main sur son cœur. Certes, les chevaliers dont je parlais tout à l’heure n’auraient point trouvé une manière plus délicate d’exprimer leur flamme. Caramblot reprit :

– A la maison de Cognac, un jeune homme qui parlerait ainsi quatre langues serait bien sûr d’être intéressé.

– Chez Brichard et Turpied aussi, appuya Adolphe ; le chef de correspondance n’en sait que deux.

– Et il est grêlé, ajouta Hercule.

Ninette pinçait les lèvres ; elle avait pris un air dédaigneux.

– Vous n’êtes plus drôles, dit-elle.

Puis elle entonna de sa voix, un peu aigre, sur l’air omnibus :

Moi je suis grisette,

Il est ici bas…

– Vive la joie !… Les femmes, c’est fait pour s’amuser, et pas pour la correspondance.

En même temps, et sans y penser peut-être, elle tira de sa poche sa blague avec son papier à cigarettes. Si elle avait médité ce coup de théâtre, je dirais que Ninette était une grande comédienne. Souvenez-vous qu’elle avait empêché Pépin et Caramblot de fumer depuis le matin. Ils se regardèrent.

– Hein ? fit Hercule.

– Qu’en dis-tu ? repartit Adolphe ; elle est bonne.

– Elle est sublime ! prononça gravement Caramblot.

Ninette avait d’abord fait un geste pour cacher ces ustensiles imprudemment exhibés. Mais elle était femme, en définitive. Un coup d’œil lui suffit pour deviner ce succès inespéré. Elle étala vaillamment son petit arsenal et se mit à rouler une cigarette en disant d’un air malin :

– Pour peu que l’odeur du tabac n’incommode pas la compagnie…

– Bravo ! fit Adolphe en battant des mains.

– Bravissimo ! enchérit Hercule ; ça vaut six langues étrangères… On vous retient, jeunesse.

Adolphe me lança un regard qui voulait dire bien des choses. Ninette ayant allumé, ces messieurs atteignirent leurs boîtes à cigares, et je fus bientôt au milieu d’un nuage de fumée. Je mis la tête à la portière. Caramblot profita de ce moment pour dire bas à Ninette :

– C’est votre amie ?

– Connais pas ! répondit Ninette.

– Ca m’aurait étonné qu’il en fût autrement, dit mon Adolphe avec un peu de sécheresse.

– C’est un cœur ! murmura Hercule.

– J’ai vu mieux ! répliqua encore Ninette. Voyez-moi ça ! Je sais fumer par le nez !

Je crois bien que l’heureux Caramblot lui prit la main, car elle se mit à rire.

– Avant quinze jours, dit-il, je veux que ça flambe comme une demi-douzaine de duchesses !

– Je sais chanter, reprit Ninette, qui voulait chauffer son succès ; – tenez :

Mon père est à Paris,

Ma mère est à Versailles…

– La paix ! s’écria Hercule ; trop de talent nuit.

– Je sais aussi danser le cancan…

– La paix, vayadioux !

– Ca n’est donc pas gentil, ça ? demanda naïvement Ninette.

– Dans le monde comme il faut, où l’on va vous introduire, Malvina, repartit Hercule, on ne chante faux que sous la table et l’on danse la mazagran sans le dire. Je vous prends sous ma protection spéciale. J’effacerai de votre jeune cœur les tendances troubadoures et bêtasses que la lecture assidue des classiques y a fait germer…

– Mais je n’ai jamais lu que les romans de M. Paul de Kock.

– La paix ! au nom de vos aïeux ! Nous vous formerons… nous vous polirons, diamant brut…

– Ah çà ! s’écria Ninette, pas de gros mots, dites donc !

Caramblot pinça la rotule d’Adolphe, qui alla donner de la tête contre le dessus de la diligence.

– Invite la tienne à souper pour demain soir, dit-il ; la mienne est faite… N’est-ce pas, Malvina ?

– Je m’appelle Ninette.

– Ca m’est bien égal ! riposta Caramblot.

Puis étendant ses deux mains au-dessus de la tête de Ninette :

– De même que tous les rois de l’antique Egypte s’appelaient Pharaon, déclama-t-il ; de même toutes mesdames Caramblot se nomment Malvina… C’est connu sur la place… Et quand on sort des mains d’Hercule, on peut se présenter partout… Demandez à Pépin.

Pépin donna son témoignage. Hercule se renversa dans son coin et dit :

– Malvina XVII est dégommée : vous êtes Malvina XVIII !… J’espère que, par votre application et votre conduite, vous vous rendrez digne de cette chance. Vous avez la parole !

– Merci de votre honnêteté, balbutia Ninette tout interdite ; – ça n’est pas de refus.

– Versez, dit Adolphe.

– Boum !… fit Hercule : – régularisée, la commande !

Ainsi fut scellé le nœud qui unit Hercule Caramblot à Ninette. Adolphe Pépin n’osa même pas me faire l’offre de son cœur. De temps en temps, il exécutait bien quelques signes de timide télégraphie, mais cela ne prenait point.

– Ca vous aurait mieux été d’avoir le mien ? me dit Ninette, abusant de son triomphe.

J’affirme pourtant que je ne lui enviais pas son Hercule. – Ce n’est pas qu’il fût méprisable. Je ne m’ennuyai point pendant ce long voyage et je lui en rapporte toute l’obligation ; – mais je n’étais pas disponible.

C’était le lendemain matin. La diligence roulait sur la route d’Orléans à Paris. Depuis Angers, nous avions déjà fait plus de soixante lieues. Caramblot venait d’entreprendre le siège de ma froideur au profit de son ami et collègue le blond Adolphe. Il me traçait, avec son éloquence gasconne, le tableau des joies un peu échevelées qui servent de délassements aux travaux diplomatiques des jeunes chargés d’affaires du commerce. Cela ne plut pas à Ninette, qui dit :

– D’abord, je ne veux pas qu’on parle aux autres !

– Modérez votre courroux, Malvina XVIII, lui répondit Hercule, je vous suis fidèle jusqu’à l’abnégation… Mais c’est que votre entretien n’est pas suffisamment varié.

– J’en sais pourtant, de ces histoires ! s’écria Ninette ! M. Bisson m’en a assez conté !

– Ah ! fit Hercule ; il y avait un Bisson !

– Je demande une histoire de Bisson, dit Adolphe.

Ninette se recueillit.

– Il y avait donc un marquis ou comte qui avait la barbe rousse, dit-elle, vous allez voir comme c’est cocasse ; le jardinier n’avait pas de barbe du tout…

– Mais oui, interrompit Hercule, ça m’intéresse, ce récit.

– Chut ! chut ! fit Adolphe ; le début promet.

– Le jardinier n’avait donc pas de barbe, reprit Ninette, dont la mémoire travaillait ; vous ai-je dit que le monsieur avait la barbe rousse ?

– Oui, Malvina, oui.

– Eh bien ! voilà le drôle de la chose… Comme le jardinier n’avait point de barbe, le monsieur lui dit un jour : Pourquoi donc vous n’en avez pas ? de la barbe, s’entend… Vous allez voir ce que répondit le jardinier.

Hercule se rapprocha pour écouter mieux.

– Le jardinier répondit, poursuivit Ninette, qui prit son air malicieux… Mais faut pas oublier que le monsieur avait la barbe rousse.

– C’est convenu.

– Le jardinier répondit donc : Le jour où on faisait la distribution des barbes, j’arrivai quand il n’y avait plus que des rousses… alors je m’en fus.

Adolphe applaudit à tour de bras.

– Vous comprenez bien ? reprit Ninette, c’est à cause que le monsieur l’avait rousse.

– La barbe, ajouta Hercule ; oui, nous comprenons très-bien. Mais souvenez-vous de ceci, Malvina XVIII, s’interrompit-il tout à coup : il vous est interdit sous les peines les plus sévères de raconter jamais les histoires de cet idiot de Bisson !

– Parce que vous êtes jaloux, dit Ninette enchantée, mais ce ne serait pas encore mademoiselle, avec ses quatre langues, qui raconterait des histoires comme moi.

– Ah ! certes ! approuva mon Pépin.

– Si nous leur narrions deux ou trois enfoncements majeurs pour les divertir, ces mignonnes ? dit Hercule.

– Narre, répliqua Pépin, c’est ton affaire.

Hercule me salua et dit plus sérieusement :

– Si je ne craignais d’ennuyer mademoiselle…

Il était un peu comme ces chanteurs qui se font prier après avoir mis eux-mêmes la musique sur le tapis.

– Je suis très-curieuse de vous entendre, monsieur, lui dis-je.

Or, il en raconta de ces histoires qui ne ressemblaient pas à celles de « cet idiot de Bisson. » Toutes étaient à peu près la même chose et avaient toujours le même but : enfoncer la pratique ; on ne sort pas de là.

Cette expression n’emporte avec soi aucune idée d’improbité. Elle ne signifie pas tromper, comme dans le langage vulgaire. C’est un mot technique qui veut dire purement et simplement : vendre à ceux qui ne veulent pas acheter. J’ai souvent réfléchi à cette définition. N’est-ce pas là toute la vie dans la société telle qu’elle est ?

Le fort Hercule Caramblot commençait son quatrième ou son cinquième récit, quand Ninette demanda tout à coup :

– Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ?

– Paris, répondit Adolphe.

Paris ! ! ! il s’agissait bien d’histoires ! Je mis mon buste tout entier à la portière et je regardai mon Paris.

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