Chapitre 6 Arrivée à Paris.
Il était là, devant moi, couché tout de son long dans la plaine, mon Paris, mon grand Paris ! Je le reconnaissais, moi qui ne l’avais pas vu ! J’aurais pu d’avance nommer les monuments qui s’élançaient pour moi au-dessus de ce colossal amas de ruches humaines. Paris, la chose la plus illustre qu’il y ait au monde, est comme ces grands vainqueurs, Frédéric ou Napoléon : ses portraits vont partout. A mille lieues de la France, les enfants savent le profil du Panthéon et le dôme des Invalides. Nous arrivions par la gare d’Ivry. A notre droite, le donjon de Vincennes dressait au-dessus de la forêt ses créneaux sévères. Puis c’étaient les deux colonnes du Trône, puis cette autre colonne qu’on venait d’ériger à la mémoire des combattants de Juillet. A partir de là, un océan de maisons qui semble avoir ses grandes vagues : Ménilmontant, Belleville, Montmartre. A gauche, c’était la Salpêtrière, cette ville des Incurables, le Jardin-des-Plantes, avec son belvédère et son cèdre fameux ; le Val-de-Grâce, charmante rotonde ; le Panthéon, froid parvenu qui regarde d’en haut la foule des édifices abaissés devant son insolent piédestal. Devant nous, c’était la vieille ville : la Seine, dont le chevet de Notre-Dame coupe le courant comme une nef gigantesque amarrée entre les deux rivages, l’Hôtel-de-Ville, la tour Saint-Jacques, le Palais-de-Justice, et, par delà, les habitations royales, ces legs splendides du passé que le présent déshonore parfois en les voulant embellir. Cassandre craignait les Grecs, même lorsqu’ils apportaient des présents ; le Louvre a peur des architectes, surtout quand ils ont de bonnes intentions. Pauvres beaux géants de pierre qui n’ont ni voix pour se récrier, ni bras pour se défendre. Un enfant peut barbouiller de lie le visage de Polyphème endormi.
Je regardais ; mon cœur battait. Toutes ces choses nouvelles et cependant amies étaient saluées par moi avec un enthousiasme profond. Paris ! Paris ! J’étais chez moi !
Nos deux messieurs tirèrent de leurs poches des peignes, des brosses et des miroirs. Notre intérieur devint un cabinet de toilette. Rien n’est coquet comme un jeune chevalier de la commission.
Notre attelage, cependant, qui avait trotté paisiblement tout le long de la route, venait de prendre le galop furieux que les administrateurs des messageries imposent à leurs postillons sur le pavé de Paris. Ils donnent ainsi aux passants que, par hasard, ils n’écrasent pas, une haute idée de la rapidité des transports.
En quelques minutes, nous eûmes atteint la rue Montmartre et la cour autrefois si encombrée, où il ne restera bientôt plus que des fourgons de chemin de fer. Hercule et Adolphe avaient achevé leur toilette. Nous descendîmes. Ninette me dit bonsoir fort lestement, bien qu’elle m’eût promis amitié à la vie à la mort. Ces deux messieurs, au contraire, m’offrirent leurs services, que je n’acceptai point. Ils avaient des malles. Ils se disputèrent avec le commissionnaire en faisant leur prix. Le fort Caramblot faillit faire le coup de poing pour dix sous. Mais il jeta un franc à un pauvre boiteux qui attendait là, perché sur ses béquilles. Malvina XVIII prit enfin le bras de son Hercule, et ils partirent tous deux escortés de mon Pépin, qui lança vers moi une dernière et inutile œillade. Je ne sais pourquoi ma solitude ne m’embarrassait pas du tout.
J’emportai moi-même mes deux paniers, et j’allai chercher une chambre. J’en trouvai une assez propre, à trente francs par mois, dans la petite rue Saint-Pierre-Montmartre. J’y installai mes bagages, et je me hâtai de sortir. Il me tardait de sentir sous mes pieds le pavé de Paris. Depuis que nous avions passé la barrière, j’avais examiné les passants avec attention. C’était en moi une idée sérieusement établie que je retrouverais Gustave à Paris. Il ne s’agissait que de le bien guetter. Le jour baissait, je voulus profiter de ses dernières lueurs : la laideur de ce quartier Montmartre ne put diminuer mon engouement. Je suivis le trottoir jusqu’au boulevard. C’était le boulevard qu’il me fallait. On disait déjà, en 1836, que le boulevard était une merveille. Combien, cependant, cette large et belle voie a changé depuis lors ! Les arbres étaient alors fort grands et en bonne venue, voilà ce qui nous manque. Mais les masures abondaient tout le long du parcours, et il y avait plus d’échoppes que de magasins. Le fait le plus mémorable de ma première soirée à Paris fut que je soupai avec du nougat rouge, à l’instar d’Alger, que vendait un grand coquin de Turc dans une boutique neuve dont il essuyait les plâtres, en face de l’hôtel de Rougemont, sur le boulevard Poissonnière. On vivait très-bien au château du Meilhan, mais j’étais décidée à trouver tout délicieux. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur que ce nougat rouge. Plus tard, j’ai voulu en goûter de nouveau ; c’est là le tort : je me suis crue empoisonnée.
Après mon dîner, je suivis ma route : je vis la queue des théâtres au boulevard du Temple, et j’eus la force de résister à la terrible envie qui me prit de faire comme les autres. Du reste, les baraques de saltimbanques, établies en ce temps-là derrière la Gaillotte, suffirent à me récompenser. On ne m’y vola que mon mouchoir de poche. Je vis plusieurs jeunes gens, dans le cours de cette soirée, qui me parurent ressembler un peu à Gustave. Je n’osai les accoster. Cette poltronnerie fut le sujet de graves reproches que je me fis à moi-même en regagnant ma chambre garnie.
– Comment espères-tu le retrouver, me disais-je, si tu gardes ces mauvaises hontes ; il passera quelque beau jour auprès de toi, et tu n’en sauras rien !
Il était près de onze heures, quand je refermai sur moi la porte de ma chambrette.
En me promenant, j’avais fait mon plan. Je comptais donner trois jours entiers à mes flâneries dans Paris, après quoi, il serait temps de chercher une place.
Le lendemain matin, j’eus une visite à laquelle je ne m’attendais pas. M. Robillard, le maître du garni, vint en personne me prier de lui communiquer mes papiers. En fait de papiers, je n’avais que les deux adresses de mes paniers et les vieux journaux qui enveloppaient mes bottines de rechange. M. Robillard trouva que ce n’était pas assez. Il voulait un passeport et des certificats. La loi, me dit-il, l’obligeait à exiger cela. M. Robillard était un tout petit homme, muni d’un long buste qui reposait sur de très-courtes jambes. Il ressemblait un peu au précieux Pidoux, même pour la voix qu’il avait très-forte. Il portait lunettes vertes sur un nez coupé en cône et planté droit, la pointe aussi éloignée de la bouche que du front. Ce genre de nez accompagne ordinairement un menton fuyant et l’habitude napoléonienne de croiser ses mains derrière son dos. Un sous-préfet ainsi monté a bonne tournure administrative, quand il peut se procurer un peu de ventre.
– Connu ! connu ! me dit-il quand je lui eus avoué l’impossibilité où j’étais de le satisfaire ; c’est tout bêtement une catégorie… D’où venez-vous, ma belle Minette ?
Je lui racontai en deux mots mon départ du Meilhan.
– Connu ! fit-il, c’est une catégorie… et que comptez-vous faire à Paris ?
– Je compte me placer, répondis-je.
– Connu ! connu !… Il y en a fichtrement des catégories… Que savez-vous faire ?
– J’ai reçu une éducation complète.
– Connu !… parbleu, oui !… Moi qui n’ai pas reçu d’éducation, je sais faire toutes sortes de choses… Pourquoi mêler toutes les catégories… Savez-vous coudre ?
– Oui, certes.
– Il y a coudre et coudre… connu, ma Minette !… On ne m’en passe pas… Savez-vous broder ?
– Mieux que coudre.
– Alors, connu !… ça dépend de la manière dont vous savez coudre… c’est encore une catégorie… Et les amoureux ?
Il se mit à rire avec fracas en prenant son nez à poignée. La transition me sembla brusque.
– Les amoureux, ma Minette, reprit-il ; connu !… Voyez-vous bien ça !… celles qui n’en ont pas, c’est une catégorie… celles qui en ont, ça les regarde… Mais je perds mon temps à bavasser avec vous, et mon épouse va me gronder… connu !… Si vous ne savez rien faire, vous aurez de la peine à vous caser à Paris… quoique la chance s’en mêle quelquefois ; mais c’est une catégorie… Ni passeport, ni répondants… Alors, on vous dira : Connu !… Mais il ne faut pas vous décourager… c’est tout pavé de la Madeleine à la Bastille, et Paris n’a pas été bâti en un jour… Qu’ils y viennent, les malins !… Moi, tout ce que je vous en dis, c’est par l’intérêt que je vous porte !
Il me toucha la joue paternellement. Moi, je le regardais, stupéfaite, et je me demandais comment tant d’absurdité pouvait entrer dans un crâne si pointu.
– Je ne sais pas bien, dis-je, ce que vous entendez par catégorie.
– Parbleu, oui ! s’écria-t-il, connu !… Payez-moi le mois d’avance, puisque vous n’avez pas de papiers… c’est bien le moins.
Je lui donnai aussitôt ses trente francs. Il les compta, puis il s’empoigna le nez.
– N’allez pas où il y a de la boue si vous voulez ne pas vous crotter, reprit-il en gagnant la porte ; c’est une catégorie… c’est-à-dire, connu… Le pain est cher, la viande aussi… Croyez-moi, quand on est une fois en route, il n’est plus temps de regarder d’où vient le vent.
Il me fit un signe amical et sortit. Peut-être qu’il y avait des idées très-philosophiques sous ce mystérieux langage. Il n’avait vraiment pas l’air, ce brave petit Robillard, de se moquer de moi. Comme j’étais à réfléchir, cherchant le sens possible de ce mot catégorie qu’il employait si heureusement, il rouvrit tout à coup la porte :
– Café au lait, douze sous, me dit-il ; connu !… bougie, huit sous… tout au comptant… Si on veut du feu, c’est une catégorie !
Là-dessus, il partit définitivement.
Il faisait un temps superbe. Je commençai mon tour de Paris. Ce grand mouvement des matinées d’affaires m’étourdit un peu au début ; mais je me l’étais représenté plus tumultueux encore. De fait, c’est bien autre chose à Londres. J’étais sortie pour voir et pour admirer ; je tournai du côté de la Bourse. Je n’avais pas été sans lire bon nombre de déclamations ampoulées contre ce temple du dieu Argent. Je crus que j’allais être saisie d’une vertueuse colère à la vue seule du péristyle. Je suis de mon siècle, à ce qu’il paraît : l’indignation ne vint pas. Je trouvai cette chose grecque assez propre. Une salle de spectacle ainsi faite serait commode. Je réglai ma montre au cadran.
J’étais habillée fort décemment et même avec une sorte d’élégance. La belle Irène avait importé le goût en Vendée, et je m’étais formée à son école. Tout ce peuple d’annonciers, de coulissiers et de commis d’agents de change qui circule dès le matin autour de la Bourse me regardait d’un air bienveillant. Je regardais aussi et de bon cœur : je cherchais Gustave.
Je me sentais faible, ce matin, un peu malade. Je m’étonnais de rester si froide devant mon Paris. La passion de voir s’éteignait en moi avant d’être assouvie. Je m’assis sur un banc de la place de la Bourse, et je me pris à rêver. Les affiches étaient alors fort impudentes et salissaient tout. Vis-à-vis de moi, sur le mur blanc d’une maison toute neuve, je voyais des écriteaux imprimés au poncif : Théâtre-Comte. – Biberons Darbo. – Madame Messager, sage-femme. – Plus de filasse ! – etc. Sur le banc qui faisait face au mien, il y avait une vieille femme en haillons avec une fillette de mon âge qui portait une harpe. La vieille grondait ; l’enfant pleurait. Deux messieurs passèrent en causant près de moi.
– C’est un imbécile, dit l’un d’eux ; se tuer pour une différence de cinquante mille francs !
– Avant de se faire sauter la cervelle, répliqua l’autre, il a écrit à son fils une lettre fort touchante pour l’adjurer de ne jamais mettre les pieds à la Bourse.
Ils s’éloignèrent. Un enterrement, suivi de quelques habits noirs, tourna le coin de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Je me sentis le cœur serré comme dans un étau. Pourquoi ? à cause du suicide ? de l’enterrement ? de l’enfant qui pleurait ? des affiches collées aux murailles comme une souillure ? Mon Dieu, oui. J’avais le cœur gros, et je sentais des larmes sous mes paupières. Gustave ! si j’avais pu retrouver Gustave ! Pour celui-là, j’avais un passé ; il était ma famille. Où était-il ? Avait-il oublié cette heure de la seizième année, fixée par lui-même, pour notre mariage ? Lui qui m’aimait tant ! Sur ce banc de la place de la Bourse où les passants me regardaient pleurer, toute ma pauvre enfance passa devant mes yeux.
– Si je rencontrais Gustave, me disais-je, le reconnaîtrais-je ?
La veille au soir, en effet, j’avais mis ce nom de Gustave sur tant de physionomies différentes, que mon souvenir était altéré. Le désir passionné que j’avais exagérait pour moi les moindres ressemblances, de telle sorte que mon cœur avait battu à faux pour cinq ou six jeunes gens qui n’avaient même pas entre eux un type commun. Cela était vrai rigoureusement.
– Plus je chercherai, me disais-je désolée, – plus ma mémoire s’embrouillera…
Enfin, je me levai. Je descendis la rue Notre-Dame-des-Victoires et j’entrai à l’église des Petits-Pères. La prière est ce qu’il y a de meilleur pour ces vagues souffrances : c’est le remède. Après dix minutes passées à genoux devant l’autel de la Vierge, je sortis à demi consolée. Dieu et sa sainte mère ne demandent ni passeport ni certificats. En descendant le perron de l’église, je me dis :
– Nous verrons Paris une autre fois… il faut essayer de se placer.
Or, mon plan était fait depuis la veille : je voulais entrer dans une famille en qualité d’institutrice. J’avais vu Irène dans la maison du Meilhan. Certes, Irène aurait pu être là-bas la plus heureuse des femmes… Je ne savais pas combien il est difficile de trouver un intérieur composé comme celui de maman marquise. Au Meilhan, à l’exception de la corsaire, qui était plus brutale et vicieuse que méchante, il n’y avait que des anges. Je ne connaissais que le Meilhan. Mais la question, du reste, n’était pas de savoir le degré de bonheur que j’aurais dans ma condition nouvelle ; c’était de trouver une place. En remontant la rue de Cléry, je me disais à part moi :
– Dans une ville comme Paris, on devrait trouver des marchands de places, des gens qui tiendraient registre des conditions vacantes d’une part, de l’autre, des gagistes inoccupés…
Une fois lancée sur ce rail, j’inventai le bureau de placement de fond en comble. J’étais encore à polir mon idée première lorsque je vis une pancarte à la porte d’une allée noire, entre un bureau de tabac et un marchand de vins. Cette pancarte contenait une liste des différentes fonctions de la domesticité. Elle portait
« Demandes du jour. »
On m’avait volé mon invention. Règle générale : il y a de tout à Paris. C’est peine perdue d’inventer dans cette cité magique. Il ne s’agit que de chercher. Rêvez je ne sais quel miracle : je gage qu’avec le temps et du soin je vous trouverai un négociant qui fait cet article-là. A la vue de la pancarte, je joignis les mains avec une admiration mêlée de gratitude.
– O Paris ! m’écriai-je : ville féerique où chaque souhait, recueilli par un génie de l’air, est à l’instant réalisé.
– Gare ! me cria un cocher de citadine sans ralentir le trot de ses deux chevaux.
Je n’eus que le temps de sauter sur le trottoir. Le cocher, qui avait failli m’écraser, se retourna pour me dire des injures. Moi, je lisais déjà la bienheureuse liste.
« On demande un valet de chambre, une cuisinière, une bonne d’enfant, une nourrice, un cocher, un chasseur, une lectrice. »
– Cela pourrait me convenir, pensai-je.
Mais deux ou trois lignes plus loin, je découvris mon affaire. Le mot institutrice y était en toutes lettres ! Au bas de la pancarte, on voyait une main, dessinée par quelque Raphaël incompris.
Cette main tendait le doigt pour indiquer l’allée noire ! Au bout du doigt, on lisait :
« L’ancien bureau de placement de M. Fontanet est au fond de la deuxième cour, à droite. Essuyez vos pieds, S. V. P. »
Paris, siège de l’Académie française, parle une langue à laquelle il faut s’habituer. Ce n’est pas de l’auvergnat : c’est du portier.
Le commerce, en général, est très-fort sur cette grammaire de fantaisie. L’ancien bureau de placement de M. Fontanet ne signifie pas du tout que M. Fontanet n’est plus placeur. Cela veut dire, au contraire, que M. Fontanet est placeur depuis très-longtemps.
J’entrai dans l’allée. J’étais bien un peu inquiète au sujet de cet adjectif ancien qui, placé avant son substantif, indique une chose qui a cessé d’exister. Mais la main dessinée montrait si impérieusement le chemin ! Et puis, on n’écrit pas au-dessus d’une porte l’enseigne d’un établissement défunt. La première allée était fort sale ; la première cour était plus sale que l’allée. Mais la seconde allée et la seconde cour l’emportaient de beaucoup sur les premières. A droite, une seconde pancarte portait : Ancien bureau de M. Fontanet. T. L. B. S. V. P. Ne comprenant point cette série de capitales, je frappai.
– Entrez ! cria une voix aigre à l’intérieur.
J’obéis en pesant sur la targette à bascule qui servait à fermer la porte. Ce système tout primitif ne se voit plus guère qu’en province. La voix aigre me dit :
– N’avez-vous pas lu sur la porte : Tournez le bouton, s’il vous plaît ?
Je compris alors cette abréviation hardie : T. L. B. S. V. P.
Seulement, il n’y avait pas de bouton à la porte de l’ancien bureau de placement de M. Fontanet.
Je n’apercevais pas encore la personne à qui appartenait cette voix aigre. Un vieux paravent gris, égayé par des perroquets jaunâtres, jouant dans une forêt bleue, était placé devant l’entrée. J’en fis le tour.
Je me trouvai en face d’un petit bureau grillé, sur la tablette duquel il y avait une lampe allumée. Ce n’était pas du luxe. Il faisait nuit en plein midi dans l’ancien bureau de placement de M. Fontanet. Derrière la lampe, dont la lueur tombait d’aplomb sur son visage, était assise une jeune femme, chargée d’un embonpoint prématuré. Elle était coiffée à l’enfant. Sa physionomie commune avait une expression naïve de ruse. Elle portait la plume derrière l’oreille comme un commis d’apothicaire. Sauf cette innocente manie, elle se tenait assez bien. Sa toilette ne manquait ni d’élégance ni surtout de prétention.
– Al ! pardon, bien des pardons… mille excuses… je suis fâchée ! me dit-elle dès qu’elle m’aperçut. Je ne savais pas que c’était vous… Il faut leur parler un peu rudement ou ils vous marcheraient sur le corps !… M. Fontanet va tout doucement, merci… Le pauvre homme ne fera pas de vieux os, désormais… ça n’empêchera pas la maison d’aller… Asseyez-vous donc… j’ai précisément ce qu’il faut à votre maman.
– Madame… voulus-je dire pour interrompre ce flux de paroles qui semblaient ne m’être point adressées, je viens…
– J’en parlais tout à l’heure avec M. Fontanet… Il est bien bas, mais il a encore sa tête… La fille en question a trente-deux ans et six mois… ce n’est pas un cordon bleu, mais elle fait une bonne cuisine bourgeoise… Elle a été cinq ans dans la morne maison, là-bas, en Belgique… certificats excellents… Elle coud, elle lave, elle repasse… elle adore les enfants… Comme elle n’a pas de famille à Paris, elle ne demandera jamais à sortir… Si vous étiez venue trois minutes plus tôt, vous l’auriez rencontrée.
– Mais, madame… l’interrompis je pour la seconde fois, si vous vouliez permettre…
– Puisque vous ne la connaissez pas, s’écria-t-elle, vous ne pouvez pas la refuser… De reste, ce sera comme vous voudrez… Moi, ce que j’en fais, c’est pour vous… J’ai plus de trois cents sujets à choisir… Pourquoi ? parce que la maison Fontanet est connue dans tout Paris… Vous n’auriez pas pu y entrer il y a une demi heure : le bureau était plein comme un œuf ; on y faisait queue dans la cour.
– Madame, dis-je en élevant la voix, vous me prenez pour une autre.
Elle dérangea l’abat-jour de sa lampe et me regarda mieux.
– Ah ! fit-elle en riant, je vous prenais pour la demoiselle de la tailleuse d’en face, une vieille folle qui ne peut pas garder de domestiques… Comme je lui dis : Vous finirez par n’en plus trouver… Et ça ne manquera pas… J’ai une fausse idée de vous avoir vue quelque part… Mais aidez-moi un petit peu.
– Madame, répondis-je, vous ne m’avez jamais vue.
– Ah ! ça se peut bien !… je connais tant de monde !… On peut dire que tout Paris entre ici au moins une fois par an… et pas seulement le quartier… j’ai des maisons jusqu’à Neuilly… et même plus loin, à Courbevoie… Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
– J’ai vu sur votre pancarte, répliquai-je, une place vacante d’institutrice.
Elle leva la lampe tout à fait.
– Ah ! c’est pour vous placer ! dit-elle ; il fallait donc le dire tout de suite.
J’avais fait ce que j’avais pu pour glisser mon mot, mais de ma vie je n’ai entendu bavardage plus serré que celui de madame Fontanet. C’était madame Fontanet. Je vis bien que ma position de postulante me mettait dans son estime plus bas que la fille même de la tailleuse d’en face.
– C’est dix francs d’avance, me dit-elle, pour les places où on ne donne pas de denier à Dieu… Vous sentez : nous n’avons pas d’autre garantie…
J’ouvris ma bourse et je lui comptai aussitôt ses dix francs. Je ne prétendis pas que ce fût sans regret. Elle les fourra dans sa caisse avec un plaisir évident.
– Si nous ce réussissons pas, prononça-t-elle entre ses dents, on vous les rendra.
C’était là une formule : les plus simples ne s’y devaient point tromper.
– Mais, reprit-elle, c’est qu’il faut en savoir long pour être institutrice à Paris. Les maisons où j’envoie ne sont pas de la petite bière… Outre que j’ai tout le quartier dans ma poche, les plus huppés du faubourg Saint Germain ont toujours à flâner de mon côté… Madame Fontanet, c’est pour un cocher… Madame Fontanet, c’est pour une demoiselle de compagnie… Madame Fontanet par-ci, madame Fontanet par-là !… Ma chère petite madame Fontanet ! Ah ! ces anciens nobles, comme ils savent vous chatouiller quand ils veulent !…
– J’irai volontiers, dis-je, dans le faubourg Saint-Germain.
– Pas dégoûtée, ma petite ! Mais soyez calme ! ce ne sont pas les positions qui vous manqueront… du moment que vous avez eu la chance de vous adresser à moi. Voyons ! parlons peu et parlons bien. D’où sortez-vous ?
Au moment où j’allais répondre, le bruit d’un verre qu’on choquait dans l’appartement voisin m’arrêta. Madame Fontanet se leva précipitamment.
– Le pauvre cher homme me fera damner ! dit-elle en gagnant une petite porte située au fond du bureau. Mais le devoir d’une femme… Je ne connais que ça… Espérez-moi voir un petit peu, ma belle.
Madame Fontanet ne me plaisait pas beaucoup, mais je n’étais point là pour me divertir.
A peine avait-elle franchi le seuil de la petite porte que je l’entendis gronder, de ce ton que l’on prend avec les enfants méchants. Je songeai involontairement à La Noué, qui voulait avoir le prix Monlyon pour la manière dont elle soignait le pauvre bonhomme Lodin. Je ne connaissais pas encore M. Fontanet, mais je crus deviner qu’il était comblé d’attentions pareilles. La porte de la cour s’ouvrit cependant. C’était une personne au fait des êtres et qui n’avait plus à comprendre ce que voulait dire T. L. B. S. V. P.
Je vis entrer une grosse réjouie de payse avec un bonnet rond et un tartan tout neuf.
– Tiens ! tiens ! fit elle, le bureau est vide… La Fontanet est à caramboler son vieux… Vous faut-il une cuisinière, madame ?
Je répondis négativement. Elle me toisa et fit une révérence ironique.
– Excusez, reprit-elle ; il n’y a pas d’affront… mon chien regarde bien l’évêque… J’avais cru… Mais la Fontanet fait plus d’un métier, on sait ça !
Elle prit place sur une banquette en velours d’Utrecht jaune, humide et gras, qui se collait au mur vis-à-vis du grillage. Je n’avais point saisi le sens de ses paroles. Ce fut la phrase suivante qui me fit deviner qu’elles pouvaient bien contenir un outrage.
– Après ça, reprit-elle en effet, chacune est libre, pas vrai ?… D’ailleurs, vous êtes peut-être tout uniment pour être femme de chambre… Ici, les femmes de chambre portent chapeau… Moi, je suis pour la cuisine et tout faire… La Fontanet me tient le bec dans l’eau, mais patience ! Si elle m’échauffe par trop les oreilles, je lui jetterai son vieux grillage sur le nez !
Elle me prit la main à l’improviste et me fit asseoir de force sur le velours d’Utrecht.
– Mettez-vous là, me dit-elle, vous m’allez, parole d’honneur !… s’il y a besoin d’une femme de chambre dans ma maison prochaine, je vous demanderai… Puis, baissant le ton tout à coup :
– Lui avez-vous donné de l’argent, à c’te gueuse ?
– Dix francs.
– L’horreur de femme !… elle vous en fera faire des pas pour vos dix francs !… Je vas vous dire : j’en ai su de belles par la portière qu’est dans la première cour… C’était une domestique… une domestique sans place !… Comprenez-vous ça ?
– Qui donc ?
– La Fontanet, parbleu !… pas plus tard qu’il y a deux ans… Cherchez plus rusée que c’te femme-là !… Le bureau était tenu par le père Fontanet ; un veuf qu’a de la famille : des neveux, des nièces et le tremblement… Tout ça était par ici et couchait dans des soupentes… La Fontanet vint un jour se faire inscrire… Elle traînait la savate, quoi ! elle n’avait pas de chemise sur le corps… Françoise qu’elle s’appelait, ou Félicité, enfin, n’importe… Elle cracha ses cent sous, à ce qu’il paraît… Où les avait-elle volés ? ça ne me regarde pas… On l’envoya ici et là… elle revenait toujours… Pas possible de rester en place plus de vingt-quatre heures !… et quand le père Fontanet voulait la renvoyer, elle poussait des cris à faire tomber la maison… Cherchez plus rusée : le père Fontanet fut jusqu’à lui proposer de lui rendre ses cent sous… Ah ! ouiche ! elle tomba sans connaissance… On lui fit passer la grille pour lui procurer les secours d’un verre d’eau fraîche… Une fois dedans, elle s’y trouva bien ; elle n’en sortit plus. Comment elle fit pour ça, écoutez donc, moi, je ne sais pas si vous êtes une innocente… Mais ça ne blessera pas votre candeur de vous dire qu’on jasa dans le quartier, parce que ses jupes devenaient trop courtes par devant… On n’aurait jamais cru ça du père Fontanet… Il commença par renvoyer ses neveux et nièces, qui allèrent grouiller ailleurs… Après ça, il épousa Félicité… c’est peut-être Françoise… pour l’enfant, censé qu’elle portait de lui dans son flanc… Je gaze, rapport à votre âge. M. le maire y passa pour de bon… Quand ça fut fait, les jupes se rallongèrent… L’enfant valait dix sous chez le marchand d’étoupes…
– Comment ! comment ! m’écriai-je.
– Comme j’ai l’honneur, mademoiselle. Toute la maison en faillit crever de rire. Elle le cogna… il n’était pas le plus fort… si bien qu’elle en fait ce qu’elle veut aujourd’hui, et qu’il n’a plus même la permission de recevoir ses neveux et nièces.
– Allons ! dit en ce moment madame Fontanet, qui reparut à la petite porte ; faisons un somme, mon chéri, et soyons bien sage.
La grosse cuisinière se leva comme un ressort.
– Et comment vous en va, ma bonne madame ? s’écria-t-elle ; qué charge que vous avez là !… Je le disais à c’te jeunesse : Cherchez meilleur cœur que madame Fontanet.
– Ah ! c’est vous, la Jeanne-Marie, dit la placeuse d’un ton de mauvaise humeur ; qu’est-ce qu’il faut encore ?
– Une bonne place, ma petite madame Fontanet.
– Vous ne rapporteriez seulement pas un denier à Dieu !… Vous avez du front, tout de même ! Si toutes les pratiques étaient comme vous…
La Jeanne-Marie mit le poing sur la hanche.
– Est-ce qu’on va avoir des mots ? dit-elle en changeant de ton tout à coup.
La placeuse pâlit de colère ; mais elle ne jugea pas convenable d’entamer une bataille avec Jeanne-Marie, car elle ouvrit son registre et lui donna tout de suite une cédule.
– Est-ce bon, ça ? demanda la cuisinière.
– Trop bon pour vous, répondit la placeuse ; et ne revenez pas sans denier à Dieu !
– On verra ça, ma petite madame Fontanet, répliqua la cuisinière en lui riant au nez. Puis, s’adressant à moi :
– Au revoir, mon chou, me dit-elle ; vous êtes en bonnes mains, parole d’honneur !
Elle s’en alla. Madame Fontanet referma son registre avec bruit.
– A force d’avoir bon cœur, on devient dupe ! murmura-t-elle. Où en étions nous, ma belle enfant ?
– Vous me demandiez d’où je sortais.
– Nous allons revenir à cela tout à l’heure… Je songeais à vous tout en soignant mon pauvre mari infirme… Ah ! ma fille ! Il y a des gens qui font leur purgatoire sur la terre… Vous me paraissez bien jeune pour être institutrice.
– J’ai dix-sept ans, madame.
– Tout au plus… Et que savez-vous faire ?
C’était précisément la question de ce bon M. Robillard, ami des catégories. Je crus devoir répondre en détail.
– Madame, dis-je, j’ai reçu ce qui s’appelle par tout pays une belle éducation. Je sais ma langue par principes, l’histoire, la géographie, l’arithmétique et la versification. J’ai une magnifique écriture. Je dessine, je peins un peu l’aquarelle et le pastel ; je puis enseigner les divers genres de broderies à la mode. Je puis également enseigner le piano et le solfège. Je possède l’italien, l’espagnol, l’anglais et l’allemand.
– Et puis ? me dit très-sérieusement la placeuse quand je m’arrêtai. Je dus avoir le sang à la figure. J’avoue que j’avais espéré l’éblouir.
– C’est tout ? fit-elle.
– C’est tout, répondis-je.
– Mon Dieu, ma bonne petite, me dit-elle, nous en savons toutes à peu près autant. C’est l’éducation courante. Moi, je suis un peu rouillée, ne pratiquant plus, mais j’ai connu tout ça sur le bout du doigt.
Elle ouvrit négligemment son registre, couvert de pattes de q