Chapitre 7 Bureau de placement.
Depuis le commencement de l’entrevue, je devais m’attendre à cette question. Il était impossible qu’elle ne vînt pas. Pourtant, j’en fus troublée au point de ne pouvoir répondre. Les larmes me vinrent aux yeux. Je me trouvais là en face de la barrière qui toujours fermerait ma route. Un seul espoir me restait, c’est que madame Fontanet, à l’exemple de M. Robillard, mon logeur catégorique, pût se contenter d’un peu d’argent pour passer outre. Pas beaucoup d’argent, car mon petit pécule disparaissait avec une effrayante rapidité. Dieu sait pourtant que je ne faisais pas de folies !
Madame Fontanet me regardait fixement. Elle referma son livre.
– Vous n’avez pas de certificats ? me dit-elle d’un ton sévère.
Je baissai les yeux, et mes pleurs roulèrent le long de mes joues. Je l’entendis qui murmurait :
– Elle est jolie comme l’Amour, cette gamine-là ! – Voyons, reprit-elle avec une brusque affectation de bonhomie ; calmons-nous… ça ne sert à rien de pleurer… Nous sommes une échappée de la maison paternelle, je vois bien ça… Et… répondons franchement… la chose aura-t-elle des suites ?
Elle me regardait dans le blanc des yeux. C’était peine perdue. Je ne comprenais pas.
– Si nous voulons faire du mystère, poursuivit-elle d’un air fâché, c’est bien, chacun est libre de garder son secret !
– Mais, ma bonne dame, m’écriai-je, je n’ai pas de secret !
– C’est donc pour des prunes que vous vous êtes échappée de chez vous.
– Je n’étais pas chez mes parents, ma bonne dame.
– Ah !… fit la Fontanet, c’est chez les autres que vous avez appris quatre langues et le piano ?… à la pension, alors ?
– Non… pas à la pension.
– Faudra-t-il vous tirer les paroles du corps ?
– J’étais chez des gens qui ne me devaient rien, m’écriai-je ; ma présence leur faisait du mal, et je me suis enfuie.
J’aurais parlé grec, hébreu ou syriaque, que madame Fontanet aurait, je crois, mieux compris. – Vous leur faisiez du mal ! répéta-t-elle. Vous voulez dire que vous n’étiez pas bien chez eux ?
– Oh ! si, j’étais bien chez eux !
Je prononçais ces mots avec d’autant plus de chaleur que je commençais à voir l’avenir sous des couleurs plus sombres.
– En ce cas, demanda encore la placeuse, c’est qu’on ne voulait plus vous garder ?
– Hélas ! ma bonne dame, tout le monde m’aimait ! Je vous dis que j’ai été obligée de m’enfuir.
Elle s’accouda sur le bureau en face de moi.
– Contez-moi ça, ma petite, me dit-elle d’un ton presque caressant ; voyez-vous, sans ça, nous n’en finirions jamais !
Je me recueillis un instant et je lui dis toute la vérité, aussi brièvement, aussi clairement que possible.
– Bon ! bon ! fit-elle. Ah bien ! par exemple !… en voilà des aventures !… Vous avez été élevée comme ça, par charité ?
– Mon Dieu oui, ma bonne dame, à peu près.
– A peu près… c’est pourtant vrai… car enfin, c’était pour contenter la fantaisie du marmot… Vous l’appelez ?
– Gaston, répondis-je.
– Et c’est des gens très-riches… des nobles de la campagne ?
– Oui, ma bonne dame.
– Qui restent loin d’ici ?
– A cent lieues.
– Et ce Gaston vous aimait tout de bon !
– Il me l’a bien prouvé, dis je avec un soupir.
– Ah ! ah ! fit-elle en me transperçant de son regard ; il vous l’a prouvé ?
Ces femmes ne veulent pas croire à l’innocence, même d’un enfant de seize ans.
– Puisqu’il voulait m’épouser, repartis-je.
– Et c’est un enfant gâté ? Les parents auraient consenti ?…
– Avec peine… à cause de la pauvre Lily… Mais depuis que Gaston existe, on ne lui a rien refusé… Je crois qu’ils auraient fini par consentir.
– Eh bien ! fit madame Fontanet qui croisa ses mains sur son registre, voulez-vous que je vous dise, ma poule ?
– Dites, ma bonne dame.
– Malgré votre solfège, malgré vos quatre langues, malgré votre histoire, votre géographie et votre arithmétique, vous avez fait là une sottise trois fois plus grosse que la maison !
– Fallait-il donc rester, m’écriai-je, quand je voyais tout le monde souffrir autour de moi ?
– Il fallait interrompit madame Fontanet. Elle s’arrêta dans un éclat de rire. Mais je suis simple, moi ! fit-elle. Il n’y a peut-être pas un mot de vrai dans tout cela !
– Ah ! madame !… pouvez-vous penser ?…
– A votre âge ! ma petite, murmura-t-elle, moi, j’inventais déjà assez bien les histoires… et pourtant la vôtre a un cachet de vérité… Ma foi, si elle est vraie, tant pis pour vous !
Je tombais de mon haut. Cette froide dépravation de l’esprit et du cœur me stupéfiait. Je n’étais pas sans avoir vu ou deviné le vice. Mais je n’avais aucune idée du vice marchand, du vice rangé qui met de côté et qui spécule. C’est une catégorie, comme eût dit ce nuageux philosophe, le père Robillard. Pour ceux qui arrivent tout neufs dans la vie, le vice suppose le dévergondage, ou tout au moins la passion. Ce sont là les seules excuses que le vice puisse avoir. Le vice bourgeois, qui est un calcul, une science, une carrière, n’a point d’excuse.
Madame Fontanet me regardait toujours, mais il y avait un sourire autour de ses lèvres.
– Ma petite, me dit-elle, je voulais voir si vous laisseriez percer un regret de ce que vous avez fait… Certes, j’ai eu raison de vous dire tout à l’heure, au point de vue de l’intérêt, qui est le dieu des Parisiens : Tant pis pour vous, si vous avez fait cela ! Tant pis pour vous, en effet, car vous avez manqué une superbe occasion de faire fortune… Tant pis pour vous, car avec de pareilles dispositions, vous vous présentez sans armes dans la lutte… Mais vis-à-vis des gens comme moi, ma petite, et il y en a encore, Dieu merci ! vis-à-vis des gens qui ont gardé, au fond de cette sentine où nous sommes, toute la fleur de leur sensibilité honnête, tant mieux pour vous, tant mieux ! tant mieux !… Mes premiers mots, c’est le langage du monde, aux yeux de qui vous avez fait une sottise… Ma seconde façon de penser, c’est le langage de mon cœur, qui vous estime et qui vous aime.
Elle ouvrit les bras et ajouta d’un ton déclamatoire :
– Venez sur mon sein que je vous y presse !… Vous en êtes digne !
Voyez si j’étais une bonne petite créature en ce temps-là. J’en voulus à mon instinct qui s’obstinait à m’éloigner de cette femme. Je me reprochai le sentiment de malaise qui me prit dans ses bras. Je me trouvai injuste et ingrate.
– Mais, poursuivit la placeuse en souriant doucement, n’y avait-il pas quelque petite raison à l’appui de ce généreux dévoûment ?… Je vous préviens, ma chère enfant, que si je vous ouvre l’accès de ma maison, comme j’en ai l’intention, vous m’entendrez souvent calomnier… On vous dira surtout que je suis une ignorante, une ancienne domestique avec qui le pauvre bon vieux Fontanet s’est mésallié… A vous seulement, qui êtes faite pour me comprendre, je dirai la vérité : j’ai épousé ce bon vieillard par le même esprit de dévoûment qui vous a fait quitter vos bienfaiteurs… Ici, l’abnégation ne consistait pas à fuir, mais à rester… Je vous conterai mon histoire quelque jour… Vous comprendrez alors, ma petite, des choses qui chez moi vous étonnent… Vous retrouverez la distinction et la noblesse de mon origine sous la trivialité de manières et d’expressions que m’impose le malheureux métier que je fais… Il y a en moi deux femmes : la fille unique des comtes de Rosemberg et l’humble épouse du placeur Fontanet.
– Quoi ! m’écriai-je, vous êtes de naissance noble ?
– Je suis née dans un château plus grand que le théâtre de la Porte Saint-Martin, me répondit Félicité qui me couvrit d’un majestueux regard ; mais nous reparlerons de ça… Je voulais vous demander s’il n’y avait pas quelqu’autre raison à votre départ… des raisons honnêtes et dignes de vous, bien entendu !…, Aimiez-vous ce jeune Gaston ?
– Non, répondis-je en baissant les yeux, je ne l’aimais pas autrement que comme un frère.
– En aimiez-vous un autre ?
– Mon parrain et moi nous nous sommes promis mariage.
– Ah ! fit madame Fontanet, il y a un parrain !… Et qu’en faites-vous de votre parrain ?
C’était réveiller toutes mes douleurs. Je racontai bien tristement mes pauvres petites affaires d’amour. La Fontanet avait une énorme peine à s’empêcher de rire.
– A douze ans ! s’écria-t-elle, voyez-vous ça !… Quel bijou que cet enfant !… Et vous êtes restée fidèle depuis ce temps-là ?
– Je resterai toujours fidèle, prononçai-je avec énergie. Elle me prit les deux mains.
– Bien ! fit-elle ; très-bien, ma chère Suzanne !… Pendant que je vous parle, tenez, je cherche à me souvenir… Il me semble que ce Gustave Lodin a dû me passer par les mains.
– Est-il possible ! m’écriai-je avidement.
– Ah ! très-possible, ma mignonne, répondit Félicité Fontanet ; il nous en vient tant de ces pauvres garçons… Du reste, s’il est venu, il doit être couché sur mon registre… nous chercherons… J’ai idée que tout votre bonheur vous viendra de moi.
Je regardais avec de grands yeux ce bienheureux registre. Elle me caressa le menton et reprit :
– Nous chercherons, vous dis-je, nous chercherons… Nous avons le temps… nous sommes gens de revue… Je ne peux pas vous cacher une chose : je suis contente d’avoir deviné le Gustave… S’il n’y avait pas eu de Gustave, votre vertu m’aurait un peu effrayée… J’aime que les choses ne sortent pas des proportions humaines… Gustave, pour moi, vous empêche d’être une sorte de sainte, froide et impassible, pour faire de vous un beau petit ange terrestre que l’on comprend et que l’on aime.
Elle s’arrêta pour me regarder et pour dire en souriant orgueilleusement.
– Vous voyez qu’on s’exprime encore assez bien, quand on veut s’en donner la peine !
Je crois absolument impossible de définir par un mot la place qu’occupait cette femme dans l’échelle des êtres intelligents. Elle était à la fois douée de finesse et perdue de sottise ; elle savait quelque peu, elle ignorait davantage. Elle avait dû se frotter à mieux qu’elle ; elle avait dû aussi descendre plus bas que son niveau actuel. Ses naïvetés venaient toujours de son orgueil.
– Maintenant, poursuivit madame Fontanet, causons affaires ; je crois deviner que vous auriez de la répugnance à vous adresser à vos anciens patrons pour obtenir des certificats.
– Oh ! m’écriai-je, j’aimerais mieux mourir.
Ceci était vrai dans toute la force du terme. Pourquoi ? Je n’en sais absolument rien. J’étais fière, je l’ai dit. Peut-être ne voulais-je point diminuer l’héroïsme de ma fuite.
– Je conçois ça, murmura madame Fontanet, qui semblait réfléchir ; je conçois bien ça… Je me connais, j’en ferais bien tout autant… Mais c’est que ça ne nous fournit ni répondants ni papiers. Elle secoua la tête, puis elle finit par mettre son front entre ses mains. Ainsi font tous les grands cerveaux qui méditent. Je priais Dieu ardemment de lui inspirer une bonne idée. Ma providence se redressa tout à coup et donna un coup de poing sur son pupitre.
– J’ai trouvé ! s’écria-t-elle ; ça n’a pas été sans peine !
– Qu’avez-vous trouvé, chère madame ? demandai-je.
– Qu’est-ce qu’il nous manque ? – ce n’est ni le talent, ni l’honnêteté, Dieu merci !… Ces choses-là ne peuvent pas se remplacer… Qu’est-ce qui nous manque ? c’est l’étiquette du pot… hein ? C’est la marque de fabrique… Moi, je n’achèterais pas un flacon de vinaigre Bully qui ne porterait pas la signature de Jean-Vincent… je ne m’en cache pas… Qu’est-ce qui nous manque ? le cachet… les certificats, les répondants, les renseignements, tout le bataclan qui permet de vendre de confiance la mauvaise eau de Cologne… Nous allons avoir tout cela !
– Comment, ma bonne dame ?
Elle fut un instant avant de me répondre.
– Suzanne, me dit-elle ensuite avec solennité, ne soyez point ingrate, car vous arracheriez de mon cœur sa dernière illusion ! Vous ne savez pas comme je m’attache facilement !… Je vais faire pour vous ce que je ne ferais pour personne : je vais engager ma responsabilité, je vais me découvrir, moi qui occupe une position publique et de confiance… Je vais risquer mon repos pour vous sauver…
J’avais peine à en croire mes oreilles.
– Vous sauver ! répéta-t-elle en mettant de l’énergie dans son débit, vous sauver ! le mot n’est pas trop fort, car vous êtes perdue. Sans papiers, toutes les portes vous seront fermées… excepté une seule…
– Laquelle ? demandai-je.
– La porte de la prison, répliqua Félicité d’un air sombre.
Il me sembla que tout mon être se contractait et se rapetissait à cette affreuse menace.
– Je dis la vérité, continua la placeuse, informez-vous si vous voulez… Personne n’est à l’abri de se faire des ennemis… Dans la situation où vous êtes, le moindre ennemi peut attirer sur vous l’attention de l’autorité… Ce n’est pas seulement pour entrer dans les maisons que les étiquettes et les cachets sont bons… Il en faut pour avoir même le droit de vivre et de respirer l’air dans les rues… Ceux ou celles qui n’en ont point sont dangereux pour ceux qui en ont… Malheur à eux !
Je me taisais, terrifiée, je sentais que ce qu’elle disait là devait être exact.
– J’avais d’abord pensé, poursuivit-elle en glissant vers moi un regard oblique, à un expédient… Vous êtes jolie, Suzanne… très-jolie… A Paris, la beauté trouve toujours à se caser… Mais ne rougissez pas ! Je vous ai mieux jugée… vous êtes pure et candide comme la corolle d’un jeune lis…
Elle se sourit à elle-même pour cette aimable comparaison.
– Ne parlons plus de cela, continua-t-elle. Puis, s’interrompant tout à coup : – A moins que, fit-elle en baissant son regard sournois, à moins que… dame ! ma petite, écoutez donc…
– Non, dis-je avec fermeté, ne parlons plus de cela.
Elle m’embrassa comme si je lui eusse ôté un poids de dessus le cœur. Ah ! il faut bien l’avouer, elle avait de bons côtés comme comédienne de bas ordre, cette Félicité Fontanet.
– A la bonne heure ! s’écria-t-elle, c’était encore une épreuve… On a le droit de multiplier les épreuves, ma chère enfant, quand on va rendre à quelqu’un l’immense service. Parlons peu et parlons bien… je vous donnerai moi-même vos certificats ; je serai moi-même votre répondant : c’est ici que vous enverrez pour tous les renseignements. Et jugez ! avec la confiance dont jouit notre maison, non-seulement dans le quartier, mais encore par tout Paris et même dans les diverses localités de la banlieue, vous êtes bien sûre de trouver bague à votre doigt !
Je joignis les mains dans l’extase de ma reconnaissance.
– La pauvre enfant ne trouve pas de paroles pour remercier, dit la placeuse ; je conçois ça… c’est naturel !… je serais de même ; car enfin, sans me vanter, je suis votre bon ange, ma petite, c’est moi qui vous prends par la main et qui vous guide au bord de l’abîme. Eh bien ! ça me fait plaisir… je me souviendrai de cette bonne action quand je serai vieille.
– Moi, madame, m’écriai-je, quand même je devrais vivre cent ans…
– Bien, bien, m’interrompit-elle, arrivons à la manière de s’en servir… Vous sentez bien, mon chou, que ça ne peut pas se faire tout seul…
– Je suis prête à tout…
– Oh ! ce n’est pas la mer à boire, allez !… C’est seulement pour la forme… chacun a sa conscience… Je ne peux pas répondre de vous comme ça corps pour corps le jour même où j’ai eu l’avantage de faire votre connaissance.
– J’attendrai le temps que vous voudrez, madame.
– Oui… et vous viendrez me voir tous les jours.
– Oh ! certes, tous les jours !
– Attendez donc ! fit-elle tout à coup en se frappant le front pour la seconde fois et comme si une idée soudaine eût jailli de nouveau de cette cervelle inventive ; il y a mieux que cela !
– Dites, chère madame.
– Venez demeurer chez nous.
– Je n’aurais pas osé espérer… balbutiai-je.
– Moi, me répondit madame Fontanet, je ne sais pas ce que c’est que de faire les choses à demi… Je suis tout l’un ou tout l’autre… Aussi, tout le monde ne m’aime pas, non !… C’est entendu, n’est-ce pas ?… vous venez loger chez nous. Et vous avez raison, ma petite… je ne le ferais pas pour la première venue… Quoi donc, vous aurez ici le vivre et le couvert… vous ne me serez pas d’un grand secours, mais enfin vous m’aiderez un petit peu…
– S’il suffit d’avoir du zèle…
– C’est clair… vous ferez de votre mieux… Au bout de quinze jours… trois semaines… un mois… Enfin, nous verrons… je vous donnerai vos certificats en pleine connaissance de cause… et d’ici là, nous aurons le temps de choisir la maison où vous vous présenterez.
Tout cela était si parfaitement raisonnable que je dus encore remercier. Le verre du bonhomme Fontanet tinta dans la chambre voisine. Félicité m’embrassa et me congédia en me disant d’apporter mes nippes le lendemain de bonne heure.
– N’oubliez pas mes prospectus ! me cria-t-elle comme je passais le seuil ; je tiens à juger par moi-même si vous avez une bonne méthode.
Je sortis de l’ancien bureau de placement un peu étourdie. Je m’étais vue si près du précipice et le bonheur qui m’arrivait était si grand ! Je rendis grâce à Dieu, qui avait mis dans le cœur de cette brave femme tant de sympathie pour moi. C’était vraiment un miracle à mon sens. Voilà ! ce sont ces natures sensibles qui sont calomniées. Si j’avais rencontré en ce moment la grande Jeanne-Marie, je lui aurais dit son fait. En attendant je remarquai soigneusement la porte extérieure pour la retrouver le lendemain.
J’étais placée !
Mais ce n’était pas cela surtout qui me faisait battre si joyeusement le cœur, tandis que je descendais la rue de Cléry pour regagner mon quartier Montmartre. C’était encore une idée d’enfant. J’en ai eu fort tard, malgré toutes les occasions qui me sont venues d’acquérir une expérience précoce. Le registre ! voilà ce qui m’occupait. Gustave était dans le registre. Madame Fontanet se souvenait vaguement, disait-elle, d’y avoir inscrit son nom. Pourquoi aurait-elle voulu me tromper sur ce point ? Et d’ailleurs, quoi de plus vraisemblable ? Gustave, que je me représentais parfois comme un dandy, dans mes rêves extravagants, devait être en réalité domestique quelque part. Cela ne m’empêchait pas de l’aimer. Nous ne devions faire fortune qu’ensemble.
Madame Fontanet m’avait en quelque sorte promis de me donner ses livres à feuilleter pour y chercher Gustave. En tous cas, je trouverais bien un joint pour les feuilleter moi-même. En regard des noms, sur le livre de madame Fontanet, il y avait toujours l’adresse. Supposez qu’il en eût changé depuis peu de temps. On va d’adresse en adresse, on s’informe, on trouve. C’est la première piste qui est difficile à découvrir.
Je sautais sur le trottoir en songeant à tout cela. Heureusement que mon pot au lait n’était pas sur ma tête.
En arrivant à mon garni, je me hâtai de remettre mes nippes dans mes paniers. Il me tardait d’être déjà au lendemain matin pour voir quelle jolie petite chambre allait me donner ma protectrice. Avant l’heure du dîner, j’eus le temps de traduire le prospectus de l’ancien bureau en anglais et en italien. Je ne puis dire avec quel plaisir je faisais cette besogne. Mon estomac de seize ans m’avertit qu’il fallait s’occuper sérieusement de lui. Au moment où je sortais pour dîner, je rencontrai sur le pas de la porte ce bon M. Robillard les mains derrière le dos et le nez en arrêt.
– Monsieur, lui dis-je, vous m’avez fait payer un mois d’avance.
– C’est vrai, me répondit-il ; c’est une catégorie.
– Je quitte demain votre maison.
– Connu ! répliqua-t-il sans hésiter. Pierre qui roule n’amasse pas mousse !
– Voulez-vous me rendre mon argent ? demandai-je.
Il me regarda d’un air consterné. Son nez s’affaissa. Il le prit à poignée.
– Vous rendre… votre argent !… répéta-t-il en deux fois, – c’est une catégorie.
– Vous ne pouvez pas, cependant…
– Connu !… Va-t’en voir s’ils viennent. Il est monté ce matin un Anglais… cigare de cinq sous, favoris rouges… qui voulait louer la chambre pour un trimestre… C’est soixante francs que vous me faites perdre… plus le service !
– L’honnêteté… commençai-je, en élevant la voix.
– C’est une catégorie ! m’interrompit-il avec sévérité ; – avez-vous un passeport ? Non… Avez-vous seulement des papiers comme tout le monde ? Non… Dis-moi qui tu hantes… Connu !… Je sais ce que je dis, n’est-ce pas ?… Voulez-vous ne point vous crotter ? n’allez pas où il y a de la boue… Si la police était bien faite… Mais il n’y a pas loin d’ici au marché Saint-Joseph où est la lanterne du commissaire… Croyez-vous qu’on avait besoin de vous à Paris ?… Il y en a assez d’autres… A ceux qui éternuent ça ne coûte rien de dire : Dieu vous bénisse !… Connu ! connu !…
Et il rougissait, et son nez remuait comme si le vent l’eût fait plier, et ses deux mains s’agitaient derrière son dos.
Bien plus à ces symptômes qu’aux paroles incohérentes qu’il prononçait, je devinai que le petit homme était dans une violente colère. Je me souviens avec épouvante de ce que m’avait dit ma protectrice Félicité : le moindre ennemi peut nous faire mettre en prison. Et M. Robillard parlait justement du commissaire !
– Après tout, dis-je timidement, si c’est la coutume…
– Regardez devant vous, la belle, s’écria-t-il en perdant patience, si vous ne voulez pas vous cogner. La lune est plus large qu’un fromage… La coutume ! c’est une catégorie… Je me moque de la coutume ! C’est tout pavé d’ici à Versailles, et il y a loin. Connu, connu, la coutume ! La coutume est pour les fainéants !
Il me mit la main au collet.
– Ecoutez-moi bien, me dit-il, tandis que son nez battait à droite et à gauche comme un fou, est-ce moi qui ai été vous chercher ? Est-ce que je vous connais ? Contentez-vous de la catégorie ! Un chat mort ne craint plus les puces… Ah ! ah ! si vous aviez un passeport ! je vous dirais : c’est une catégorie… Et file ton câble ou je vous fais mettre à Saint-Lazare, nom d’une pipe.
Il était violet, il écumait. Je pris la fuite. Tout en courant, je l’entendais qui disait :
– Connu !… rendre l’argent !… ceux qui oublient leur parapluie un jour d’orage !… Ah ! la buée ! Tu n’as pas honte !… Sachez au moins la catégorie !
Il m’avait presque ôté mon appétit. J’eus la chair de poule en passant devant la lanterne du commissaire de police. J’étais dégoûtée du nougat ottoman. La galette du Gymnase fit mon dîner. Je n’aurais pu engraisser à ce régime-là. Le soir, je pus rentrer sans être aperçue par ce farouche petit Robillard. C’était, on en conviendra, une catégorie. Je me mis à traduire mon prospectus en allemand et en espagnol. J’allais oublier de dire que, sur le boulevard, j’avais rencontré ma petite bohémienne de la place de la Bourse. Elle jouait de la harpe devant le Théâtre-Nautique, qui était alors boulevard Bonne-Nouvelle. Il y avait autour d’elle un cercle clairsemé d’auditeurs. Dès qu’elle prenait sa sébile pour quêter, il n’y avait plus personne. C’était pour moi, dans ce Paris où je ne connaissais pas âme qui vive, une sorte d’amie, que cette petite fille. Je l’avais vue déjà une fois. Je lui donnai une pièce de cinq sous. Elle me fit une belle révérence en me disant :
– Cela vous portera bonheur !
Ma foi, je le crus ; j’étais en bonne veine. Après avoir achevé ma traduction, je dormis comme un loir jusqu’au lendemain matin. Je dus rêver un peu de Gustave. Huit heures sonnant, je descendais l’escalier du garni. Je m’attendais presque à trouver ma protectrice un peu refroidie dans ses généreux projets à mon égard. Tel est, en effet, trop souvent le résultat de la nuit « qui porte conseil » sur les bons premiers mouvements. Il n’en fut rien. Cette Félicité Fontanet n’agissait point à la légère.
Je la trouvai occupée à répondre à cinq ou six bonnes d’enfants, femmes de chambre, et cuisinières qui s’étaient échappées à cette heure matinale de chez leurs maîtres pour venir flairer le vent.
Vers huit heures et demie, la cohue bavarde se dispersa. Je restai seule avec ma protectrice, qui me dit en poussant un gros soupir :
– C’est bien triste, c’est bien écœurant, ma petite, d’avoir toujours affaire à de pareilles gens… Voici nos petits bagages ? Nous avons réussi à nous dépêtrer du garni ?
Je lui racontai mon aventure avec M. Robillard. Elle ferma les poings et devint toute rouge.
– Trente francs ! s’écria-t-elle, voler trente francs d’un coup à une pauvre enfant… Mais ces logeurs sont tous les mêmes… Défiez-vous des logeurs !
Il était bien temps ! Elle m’ouvrit de nouveau la grille du sanctuaire.
– Nous avons deux bonnes heures devant nous pour causer, me dit-elle ; c’est partout le moment du ménage où on déjeune. Les larbs ne sortent pas… les dâbs ne sont pas encore levés… Mijotons nos petites affaires…
Mais elle eut auparavant la bonté de m’expliquer elle-même que larb ou larbin signifie valet… Dâb veut dire maître dans les bureaux de placement, au marché du Temple et dans les guinguettes voisines des fortifications.
Quand je fus assise auprès d’elle, madame Fontanet me caressa la joue et reprit :
– J’ai joliment réfléchi c’te nuit à toutes vos histoires, ma petite… ça m’a empêché de dormir… j’en ai encore mal à la tête… Ah ! vous pouvez dire que vous êtes née coiffée, d’être tombée justement sur moi ! Vous n’auriez pas trouvé un seul bureau dans tout Paris pour vous traiter comme je le fais… Mais voilà comme je suis… A force de penser, j’ai vu que tout ça pouvait s’arranger… Vous ne me servirez pas à grand’chose, mais enfin, c’est une bonne action, pas vrai ? ça ne se calcule pas… Avez-vous chosé mes prospectus ?
Je déroulai quatre pages couvertes de cette admirable écriture qui avait fait tant d’honneur à la belle Irène dans les salons du Meilhan. J’avais copié mes quatre traductions à main posée. Madame Fontanet regarda cela.
– C’est stylé, murmura-t-elle, ça gagnerait cinq cents francs par mois à démolir le Favarger du passage Vivienne… Mais il faut des avances pour les enseignes en lettres bêtes et les affiches à peindre sur les guérites du boulevard… Enfin, nous y songerons.
– Comment trouvez-vous les versions, demandai-je ?
– Les versions ? répéta-t-elle, moins forte sur cet argot que sur l’autre ; ça n’est pas que je les déteste, moi, les versions, mais vous savez… ça dépend des goûts… les versions, dame, au fond…
Elle termina sa phrase par un froncement de lèvres où il y avait un monde d’appréciations sur les versions.
– Quant à la chose, reprit-elle, je ne veux pas vous avoir fait travailler pour rien…
– Oh ! madame, l’interrompis-je croyant qu’elle allait me parler de salaire.
Mais que j’étais jeune !
– J’entends, poursuivit-elle, que je veux faire servir ces brimborions… Pour ne pas rester les bras croisés, vous m’en ferez des copies et je les enverrai dans les hôtels par des domestiques sans place… Voyez-vous, ici, la besogne ne sera pas lourde… Le matin balayer un peu le bureau et la cour au-devant de la porte, faire mon lit et le vôtre… soigner la petite potbouille quand ça se trouvera… et répondre un peu aux pratiques, si par cas je m’absente.
Je ne répondis point. La Fontanet me pinça le menton.
– Est-ce que ça ne vous va pas de balayer ? demanda-t-elle ; – je balaierai si vous êtes trop grande demoiselle pour me donner un coup de main.
– Du tout, madame, prononçai-je avec quelque froideur ; – ce que vous m’ordonnerez, je le ferai.
– Allons, grommela-t-elle ; n’y en a pas une pour avoir de ça (elle planta sa main sur sa gauche mamelle). Ne voyez-vous pas, Suzanne, que je vous traite comme si vous étiez ma sœur ou ma fille ?… Pour vous punir, je devrais vous laisser à ne rien faire !
Je protestai de mon dévoûment. Elle continua en baissant la voix :
– Qui sait ce qui peut arriver, ma petite ?… Vous m’allez… Ma situation peut changer… elle doit changer… Mon pauvre Fontanet n’en a pas pour longtemps… Le médecin est venu hier soir et ne m’a pas caché que le bonhomme est bien bas… bien bas… Je suis sûre qu’il a de l’argent caché… et, d’ailleurs, voilà un livre qui en vaut, de l’argent !
Elle frappa sur un petit registre relié en toile grise qui était sous la main-courante.
– Et de l’or aussi ! ajouta-t-elle emphatiquement. J’ai la manière de m’en servir… Ecoutez, Suzanne, on peut faire son affaire ici, ma petite… encore mieux qu’en apprenant à lire à des mioches… Si je suis contente de vous… je ne vous dis que ça ! Elle me fit un signe de caressante menace. Est-ce que ce serait un sort bien rigoureux, ajouta-t-elle en se jouant, que de rester toujours avec maman Fontanet, retirée des affaires et roulant carrosse ?
– Madame, répliquai je, vous ne doutez pas de ma reconnaissance et de mon affection.
Mais tout cela était froid. Je ne savais pas feindre encore. Ce n’était point pour rester toujours avec maman Fontanet, retirée des affaires ou non, roulant ou non carrosse, que j’avais consenti à faire mon temps d’esclavage.
– Nous nous entendrons, ma petite, reprit-elle, ce n’est pas l’embarras… on ne peut pas me voir longtemps sans m’aimer… Continuons : la triture ici n’est rien. Voilà le registre des inscriptions ; vous avez le droit de le feuilleter pour vous et pour les autres… Si vous en trouvez un pareil dans n’importe quel bureau, je vous paie des prunes à discrétion… Les deux autres registres ne vous regardent pas… c’est le Confidentiel et la caisse… Cet autre petit livre contient les demandes du jour… S’il vient des clients en mon absence, vous le consultez, et vous délivrez les lettres moyennant qu’on dépose… Si on refuse de déposer, sous prétexte que c’est déjà fait, vous dites : Connais pas ! repassez. Madame n’a pas laissé d’ordres… Si c’est un maître, vous faites entrer dans le bureau et vous parez la marchandise… C’est simple comme bonjour. Maintenant, il faut que je vous parle un peu de mon vieux Fontanet… Lourde charge !… Mais le devoir, je ne connais que ça !… Mon vieux Fontanet…
Ici le verre tinta, Félicité se leva et dit :
– Le voilà justement qui appelle ; voyez ! il y en aurait plus d’une qui dirait : La scie !… Mais le devoir… Je reviens tout de suite.
Elle entra dans l’arrière-boutique. Je restai seule. Mon regard était attiré invinciblement vers ce petit registre, relié en toile grise, qui valait tant d’argent, et dont on m’interdisait la lecture. Vous savez ce qu’est le fruit défendu pour nous autres femmes. Ce petit livre recouvert de toile grise exerçait sur moi une véritable fascination. Il avait un fermoir. Sa tranche usée était couleur de poussière. Sur le plat, un mot à demi effacé se lisait : Confidentiel. Quand Félicité rentra, elle prit le petit livre et l’enferma à clef dans son pupitre.
– Nous allons aller voir un peu mon pauvre Fontanet, me dit-elle ; il est bien bas… bien bas !… Je ne crois pas qu’il dure longtemps désormais… Mais il est toujours le maître de la maison, et il faut bien que vous lui soyez présentée… Je vais sortir aujourd’hui pour l’acte de cession… car il ne peut pas me laisser dans l’embarras cet ange d’homme !… Le bureau va être mis à mon nom… rapport à la racaille de neveux et nièces… Faites bien attention à ceci, Suzanne : ne parlez pas avec lui, ça le fatigue… S’il cause malgré vous, souvenez-vous qu’il est autant dire en enfance… Il bat la berloque, quoi !… C’est dur à dire, mais voilà !… Tout ce qu’il vous chantera et rien, c’est la même chose !
Elle me prit par la main. Cette petite porte vitrée de l’arrière-boutique que j’avais regardée tant de fois avec curiosité s’ouvrit enfin pour moi, et je me trouvai dans la chambre où se mourait Jean-François Fontanet, fondateur de l’ancien bureau de placement.
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