Chapitre 8 Monsieur et madame Fontanet.
C’était une pièce assez grande, éclairée par une seule fenêtre dont les carreaux poudreux ne laissaient passer qu’un demi-jour verdâtre. Des barreaux de fer, placés extérieurement, augmentaient encore l’obscurité. Il y avait une veilleuse allumée sur un bahut en chêne noir sculpté qui aurait eu quelque valeur pour un amateur romantique. Un ciel, formé par une barre de fer courbée en cerceau, soutenait les rideaux du lit en serge verte, usés et rougis par le temps. La poussière accumulée en marquait énergiquement les plis. Deux grandes armoires du temps de Louis XVI, avec de belles serrures d’acier mangées par la rouille, se dressaient l’une au pied, l’autre au chevet du lit. La commode était en bois de rose, chargé de cuivres Pompadour, où le vert-de-gris s’accumulait en paix. Les chaises étaient de l’Empire : style tombal, avec des urnes au dossier et des femmes allongeant le bras pour y placer des couronnes. Ce vieux Fontanet avait dû faire le bric-à-brac ou l’usure, peut-être l’un et l’autre, avant de fonder l’ancien bureau de placement.
Il était là, sur son lit à bateau en merisier, orné d’un couvre-pied arlequin. Auprès de lui, sur une table de nuit toute neuve, on voyait des fioles de pharmacien et un verre vide. L’odeur qui vous saisissait à la gorge quand on entrait dans cette pièce était atroce et fort mal aisée à définir. Le parfum mortuaire y était, l’arôme offensant des drogues aussi, aussi l’odieux renfermé ; mais il se mêlait à tout cela une saveur de ripaille, et cela faisait mal. On sentait le café, le vin chaud et le punch. Cela venait d’une série d’attentions, imaginée par ce modèle des épouses, Félicité Fontanet. Elle voulait que la mort de son vieux chéri fût douce comme miel. Grâce à elle, la fin de sa carrière ressemblait à un dessert.
Le médecin défendait tous les spiritueux, mais le vieux chéri les aimait. Félicité ne savait rien lui refuser.
– Pauvre homme ! disait-elle d’un ton attendri ; pour ce qu’il en prendra désormais…
Elle lui faisait du punch, elle lui faisait du bichoff, elle lui faisait tout ce qu’il voulait. En revanche, les ordonnances du médecin étaient un peu négligées. Je pense que cette bonne Félicité s’y prenait mal. Son projet était de hâter décemment la dernière heure du vieux chéri. Pour cela, il n’était pas besoin de le bourrer d’alcool. Les drogues eussent mené les affaires bien plus rondement.
– Voici la Minette, mon gros, dit-elle en entrant. Je n’ai pas regardé au prix… j’ai choisi quelqu’un de comme il faut, pour toi avoir une petite société… Voilà comme on le gâte !
Le vieux placeur tourna ses yeux éteints de mon côté. Il fit un signe de tête à sa femme et montra son verre vide. Félicité se hâta de l’emplir à un petit pot qui chauffait devant la cheminée.
– Tu comprends bien, mon gros chéri, lui dit-elle ; les affaires sont en souffrance tout plein… Je ne te quitte ni jour ni nuit, ça ne peut pas durer… cette enfant-là me remplacera quand je vas être obligée de sortir.
Le vieux placeur essaya de prendre le verre, mais sa main tremblait trop, Félicité, la digne âme, lui entonna deux ou trois gorgées qui firent râler sa gorge. Un peu de sang revint cependant aux angles aigus de ses pommettes.
– Oh !… fit-il, ça réchauffe !… Quelle heure est-il ?… Les neveux sont-ils venus ce matin ?
Il parlait tout bas et très-difficilement. C’est à peine si je pouvais saisir le sens de ses questions.
– A peu près aujourd’hui comme hier, répondit Félicité.
– Et les nièces ? demanda encore le vieillard.
Félicité haussa les épaules d’un air de mauvaise humeur.
– Les nièces ressemblent aux neveux, répliqua-t-elle brusquement. Mettez-les tous ensemble dans le même panier : ça fera une jolie provision !… Les neveux et les nièces n’approchent plus de la maison depuis qu’ils font leurs affaires.
– Font-ils vraiment leurs affaires ? murmura le bonhomme, dont les paupières fatiguées se baissèrent.
Le dessus de la paupière était tout noir à l’endroit de la prunelle. Il avait cessé de râler tout de suite après sa gorgée de punch. Le râle le reprit. Il perdit la parole. Félicité lui rendit le verre.
– Ca réchauffe, fit-il après avoir bu, exactement comme la première fois. – Font-ils réellement leurs affaires ? François n’était pas fort… Juliette était bien faible… Félicité, ce sont les enfants de ma sœur…
Il prononça ces derniers mots d’un accent timide.
– Est-ce que je peux les aller chercher ? s’écria la placeuse aigrement ; est-ce qu’il me faudra courir après eux et les prendre au collet pour qu’ils fassent une visite au frère de leur mère ?
– Ne te fâche pas, Félicité ! murmura le brave homme, qui ferma les yeux de nouveau, montrant cette large tache noire qui était sa prunelle, vue au travers de sa paupière bise et diaphane.
– Je ne me fâche pas, mon gros chéri, dit madame Fontanet, qui s’essuya la bouche à la dérobée, après l’avoir baisé sur les lèvres : je ne me fâche pas contre toi, du moins… Tu es la bête du bon Dieu, toi… Ces gens-là, qui t’ont si longtemps mangé la laine tout près de la peau, te tournent le dos maintenant… Eh bien ! je ne peux pas les aimer, voilà !
Je ne pense pas que cette scène, rapportée, produise sur le lecteur le même effet qu’à moi. J’essaie d’atténuer l’horreur glaciale de mes impressions. J’avais la chair de poule, et mes cheveux se hérissèrent sur ma tête. Le calme de cette comédienne, de bas-ordre m’épouvantait. Elle se pencha au-dessus du lit.
– Je vas aller chercher maître Testulier pour la petite cession, dit-elle tout bas.
Le vieillard s’agita. Une expression de terreur se répandit sur la lividité de son visage.
– C’est une formalité, tu sais bien, mon gros, reprit la placeuse ; les gens que je veux faire payer me disent : Vous n’êtes pas la maîtresse… et l’argent va bientôt manquer à la maison.
Elle fut beaucoup plus longtemps cette fois avant de lui donner à boire. Elle ne voulait pas qu’il répondît tant qu’elle ne l’avait pas persuadé ou dompté. Elle prononça dans son oreille un assez long discours que je n’entendis point. Le bonhomme ne bougeait plus. Elle courut au foyer et remplit le verre. Il fallut le faire boire avec une cuiller. Mais l’alcool produisit son effet ordinaire. Le bonhomme rouvrit les yeux et regarda tout autour de lui.
– Oui, Félicité, dit-il avec effort, oui… va chercher Testulier.
Puis se reprenant :
– Est-ce que tu crois que je vais mourir ? demanda-t-il.
Elle eut un éclat de rire forcé ; le vieillard se rassura.
– Va, lui dit-il, et reviens vite !
Elle passa prestement son mantelet de velours, que garnissait une fourrure étroite et un peu chauve.
– Bonsoir, mon gros, lui dit-elle en revenant l’embrasser ; est-il heureux d’être gâté comme ça ! C’est du rhum à cinq francs que je lui donne pour faire son punch, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, et il ne boit jamais que du vieux Latour à six francs la bouteille… Oh ! le gros choyé !
Le bonhomme eut un sourire pénible. On eût presque dit qu’il prenait ces paroles pour une raillerie. Moi, je me raidissais pour ne le point croire. Ceci dépassait pour moi les bornes du possible. Avant de partir, Félicité dit tout bas :
– Quand on bavarde devant cette enfant, elle me rapporte tout.
C’était pourtant facile à comprendre, n’est-ce pas ? Manifestement, elle voulait empêcher le moribond de se plaindre devant moi. Eh bien ! je doutais encore. Cette férocité du chacal était pour moi inadmissible. Félicité mit le verre de punch tout plein sur la table de nuit et m’emmena hors de la chambre.
– Elle viendra quand tu appelleras, gros chéri, sais-tu ?… dit-elle au moribond.
Je fus installée au bureau, du bon côté de la grille, sur le propre trône de madame Fontanet. Le précieux petit livre gris était enfermé dans le pupitre. Mais le grand registre me restait, et je commençai incontinent mes recherches pour y trouver le nom de Gustave. J’ai dit que dans ce bureau il faisait noir comme dans un four. A peine feuilletais-je les premières pages du grand registre, que la porte, jetée en dedans avec fracas, livra passage à une grande belle femme portant le costume cauchois.
– Trois louis pour vous, la Fontanet ! s’écria-t-elle ; voici madame qui vient… elle est dans l’allée… Je l’ai faite d’un peu trop près… elle veut déposer une plainte. Il s’agit de lui faire accroire que vous m’avez embarquée ce matin pour l’Amérique avec n’importe quelle famille de ces pays-là.
– Madame Fontanet est absente pour le moment, dis-je.
La grande Cauchoise ne fit qu’un bond jusqu’à la porte de la grille qu’elle ouvrit d’un second coup de pied.
– Ah ! elle n’est pas là, la chienne ! s’écria-t-elle exaspérée ; et alors, moi, une honnête fille, je va-t-être perdue parce qu’elle est allée courir !… Ecoute, toi, gamine, tu n’as pas l’air de peser lourd… si tu ne fais pas ce que je te dis, je t’étrangle !
On frappa. La Cauchoise me saisit à la gorge.
– Ne réponds pas encore, ordonna-t-elle. En même temps, elle ouvrait le registre à la page du jour.
– Ecris là : Catherine Paillot… placée chez mylord… tu dois savoir des noms d’Amérique… partie pour… tu dois savoir des villes d’Amérique… reçu le denier à Dieu : vingt francs.
Il n’y avait qu’à sentir l’haleine vineuse de cette honnête fille et jeter un coup d’œil sur sa physionomie bouleversée pour voir qu’elle exécuterait sa menace. Néanmoins, je tins bon.
– Alors, dit-elle en me lâchant tout à coup et en tirant de sa poche un couteau dont elle appuya la pointe contre son propre sein, tu es cause que je me péris là sous tes yeux !
On frappa de nouveau. J’écrivis sans réfléchir et avec la rapidité de l’éclair :
« Catherine Paillot, placée chez J.-N. Webster ; partie pour New-York… Reçu le denier à Dieu : 10 fr. »
– Entrez ! dis-je en même temps.
Catherine se blottit derrière la boiserie qui soutenait le grillage.
– Je ne suis pas contente de vous, madame Fontanet, dit la nouvelle venue ; vous m’avez envoyé une fille…
– Madame, l’interrompis-je, madame Fontanet n’est pas ici.
– Ah !… Il fait si obscur, répliqua la dame, qui était une bonne bourgeoise de fort honnête apparence. Je venais dire à madame Fontanet de m’envoyer une cuisinière pour remplacer une nommée Catherine Paillot qui m’a indignement trompée…
– Si c’est possible ! grommela la Cauchoise entre ses jambes.
Elle s’était glissée sous la table, dans la crainte que je ne fisse entrer sa maîtresse, comme c’était la coutume.
– En sortant d’ici, reprit la dame, je vais aller déposer ma plainte contre Catherine Paillot.
– Faut-il que ces maîtres soient méchants ! murmura celle-ci.
Je lui allongeai un coup de pied qui porta où il voulut. Catherine garda le silence.
– Madame, dis-je d’une voix un peu tremblante, cette Catherine Paillot vous a prévenue.
– Comment, elle a déposé une plainte !
– Non, madame, mais elle est partie ce matin pour New-York.
– Comment savez-vous cela ? demanda la dame avec quelque défiance.
– Nous ignorions ce que vous me faites l’honneur de me dire. Elle s’est beaucoup plainte de vous… Nous l’avons placée chez un Américain qui avait arrêté le coupé de la diligence de Boulogne.
J’ouvris la petite fenêtre du grillage et je passai le registre retourné. La dame lut. – Cette effrontée Cauchoise avait le cœur de rire sous ma table. Dieu sait si le second coup de pied que je lui appliquai fut bon !
– C’est tout frais, dit la dame ; si j’étais arrivée une demi-heure plus tôt…
– Vous la preniez ici ! l’interrompis-je.
– Au fait, répliqua-t-elle, autant vaut qu’elle aille se faire pendre ailleurs !
Elle se dirigea vers la porte en ajoutant :
– Veuillez prier madame Fontanet, mademoiselle, de me dédommager en m’envoyant quelqu’un d’honnête.
– Ah ! coquine de riche ! s’écria la Cauchoise dès que son ancienne maîtresse fut partie ; – quelqu’un d’honnête !… On te donnera quelqu’un de plus honnête que moi, n’est-ce pas ? Dites donc, vous, l’enfant, s’interrompit-elle, – vous m’avez tutoyée trop fort, là, sous la table… Voyons voir les bonnes places qu’il y a sur votre bouquin.
– Croyez-vous que je vais vous adresser à nos pratiques ? demandai-je.
– Tiens ! c’te bêtise ! si je le crois !
– Après ce que vous m’avez avoué !…
– J’ai rien avoué. Si vous ne me placez pas, rendez-moi mes dix francs.
– Quels dix francs ? m’écriai-je.
– Ceux-là ! fit la Cauchoise en mettant son gros doigt sur ce que je venais d’écrire… Reçu dix francs, ça y est.
Je la regardai stupéfaite. Elle était d’une gaîté folle.
Je me remis à feuilleter mon registre. Le nom de Gustave ne s’y trouvait pas.
En revanche, la colonne d’observations, placée à la suite du nom de chacune des personnes, maîtres ou domestiques, en rapport avec le bureau, m’offrait tout l’attrait du mystère. Quelques-unes de ces observations étaient exprimées seulement par des initiales, suivant le système hardiment abréviatif de T. L. B. S. V. P. : – Tournez le bouton, s’il vous plaît. Ce genre d’écriture, pouvant signifier toutes sortes de choses, est indéchiffrable pour tout autre que pour l’écrivain, aidé d’une mémoire très-présente, mais il y avait une clé. Après chacune de ces ténébreuses énigmes, on trouvait l’indication suivante : Voir au confid., puis le numéro d’une page. Or, j’avais vu sur le plat du fameux petit registre relié eu toile grise : confidentiel. J’étais fixée. Cette indication : voir au confid., renvoyait tout simplement au petit registre relié en toile grise. Je veux cependant donner quelques exemples de ces mentions qui avaient mis en fièvre ma curiosité native. La première que j’avais trouvée en cherchant le nom de mon pauvre Gustave était ainsi faite :
« Madame la baronne d’Anod, mariée en premières noces à M. le vicomte de Rocray. – Ce qui se passa au château de Rocray le 22 novembre 1813. – Le rasoir du mari. – Le fils né la nuit même de la mort de son père. – Ignore tout et vit bien avec son beau-père. – Voir au confid., p. 37. »
Mes yeux restèrent longtemps attachés à ces lignes qui ne voulaient point dire le secret. Le pupitre était fermé ; le confidentiel était dans le pupitre. Sur cette même page, à quelques lignes de là, je trouvai :
« M. Brodard Peyrusse, médecin-magnétiseur, ancien interne des hôpitaux, riche depuis 1828. Un des trois hommes qui ne veulent jamais rester seuls la nuit. – Voir au confid., p. 73. »
Bizarre ! bizarre ! « Un des trois hommes qui ne veulent jamais rester seuls la nuit ! » J’eus fantaisie de trouver au moins les deux autres. Je les trouvai.
« M. Agost, ingénieur civil. – Riche depuis 1828. Un des trois hommes qui ne veulent jamais rester seuls la nuit. Voir au confid., p. 73. »
Même page ! et le troisième :
« M. Rondel, autrefois propriétaire à Chaudesaigues (Ariége). – Riche depuis 1828. – L’un des trois hommes, etc. – Voir au confid., p. 73. »
Je ne puis dire quel ardent désir de savoir me tenait. Mais cette fièvre devait être encore doublée. En feuilletant machinalement le registre, un nom frappa mes yeux tout à coup. « Le prince Maxime de ***. » J’eus comme un éblouissement. Après le nom du prince, se trouvait cette mention qui me jeta dans une véritable stupeur :
« Amant de madame Renaud, la somnambule qui disparut dans l’affaire Morévault. Ne connaît pas les trois. – Voir au confid., page 73. »
Tout était donc dans cette page 73 !
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