‹ Madame Gil BlasChapitre 28 sur 70 · Chapitre 9 Le Confidentiel.

Chapitre 9 Le Confidentiel.

Je restai longtemps absorbée, les yeux cloués sur le nom du prince Maxime. Ce nom réveillait en moi tout un monde de récents souvenirs. Il y avait à peine quelques jours que j’avais quitté le Meilhan. Déjà, la vie que j’y avais menée était pour moi comme un lointain passé. Que tout était changé pour moi, depuis lors ! Maxime mêlé à cette histoire que mon imagination devinait si étrange ! Je ne songeais plus qu’à cela. Les autres énigmes du livre sollicitèrent en vain ma curiosité. Que m’importait que M. Girot fût T., que madame Fournel fût T. A., et que la fille unique de M. et madame Chopin fût un M. ? Ces indications étaient si nombreuses que je les pris d’abord pour des titres honorifiques. J’avais vu souvent au bas des ordonnances du précieux Pidoux : D. M. P. Ces initiales devaient signifier quelque chose d’analogue. Il y avait des M. T. en quantité, les dames T. A. se trouvaient presque en majorité. Certes, il était plus rare de rencontrer des demoiselles ayant eu un M ; mais, en revanche, quelques-unes avaient deux M. C’étaient peut-être des médailles d’honneur. Je pris en haute estime celles qui avaient ainsi deux M. Quant aux messieurs M. T., médaille encore, sans doute, médaille triple ou médaille triomphale, à Londres, M. T. signifie : Member of temperance society. Mais les dames T. A. ? – Pendant que je cherchais à éloigner un peu l’idée du beau Maxime pour deviner ce que ce pouvaient être, dans la hiérarchie des honneurs féminins, les dames T. A., la porte extérieure du bureau grinça lentement sur les gonds. Je regardai. Je vis une masse sombre à peu près de la taille d’un homme, mais à la hauteur où le visage aurait dû apparaître, il n’y avait rien. J’eus peur et je levai la lampe qui brûlait éternellement sur le comptoir.

– C’est moi, dit une voix timide et basse, le pauvre Cupidon.

La voix disait cela en langue créole.

Le pauvre Cupidon était un nègre mozambique de dix-huit ans, qui ne ressemblait guère au vrai fils de Vénus. Il restait auprès de la porte et n’osait point approcher. Je voyais maintenant ses yeux étincelants au milieu de son visage, noir comme de l’encre. Il était vêtu d’un costume complet de gentleman, tout noir, mais en lambeaux.

– Que voulez-vous ? lui demandai-je.

– Li n’pas là, maîtresse ? fit-il en montrant la rangée éblouissante de ses dents blanches.

– Non, répondis-je, madame n’est pas là.

D’un saut, il fut auprès du grillage.

– Li n’pas là, répéta-t-il d’un ton joyeux. Puis, avec une tristesse profonde :

– Moi pas manger… deux jours… dormi sous les ponts.

J’avais un beau petit pain que madame Fontanet m’avait laissé pour déjeuner en son absence. Je n’avais pas eu le temps d’y songer. J’ouvris la fenêtre et je tendis le pain à Cupidon.

– Oh ! fit-il en le saisissant à deux mains ; vous, bon Dieu !

Ceux qui connaissent les gestes étranges, la parole brève et spontanée des nègres se représenteront cette petite scène. Cupidon avala mon pain en trois bouchées.

– Vous… bon Dieu ! reprit-il, en fixant sur moi ses yeux ardents ; vous me donne papier pour messié qui prend nègres !

– Quel monsieur, mon ami ?

– Li messié… numéro 19… moi pas savoir… maîtresse savoir… li messié qui prend tous les nègres !

Je n’étais pas du tout au fait. Cupidon commençait à s’impatienter contre moi. – Comme j’ouvrais le livre pour chercher au hasard quelque indication qui pût me guider, j’entendis tinter le verre du père Fontanet. Cupidon s’élança vers la porte.

– Là, quelqu’un ? fit-il avec épouvante, comme s’il eût été battu déjà dans cette maison.

– Revenez demain, lui dis-je, je chercherai.

Il me fit un salut de singe et dit :

– Moi pas manger, soir !

Je lui jetai quelques sous que j’avais dans ma poche et je courus ouvrir l’arrière-boutique. Cupidon, pendant cela, ramassait les sous et répétait avec une joie délirante :

– Vous, bon Dieu ! vous, bon Dieu !

Le verre tinta pour la seconde fois dans la chambre voisine. Je courus au père Fontanet.

Il y avait cinq heures au moins que Félicité était dehors : il y avait cinq heures que le père Fontanet dormait. Ce long sommeil lui avait rendu un peu de force, il était sur son séant. Il ne pouvait point parler ; mais son visage, moins hâve, n’avait plus ce caractère funèbre. Son visage exprimait tout uniment cette bouderie de l’enfant maussade à qui on n’obéit pas assez vite. Il me montrait d’un geste irrité le petit pot de punch qui mijotait sur le feu couvert de cendres. Je ne prétends pas que le punch, traité ainsi comme le pot-au-feu, fût du goût de nos connaisseurs, mais le vieux Fontanet prenait le punch comme on le lui donnait. J’emplis son verre. Je voulus l’approcher de ses lèvres. Il me repoussa. Il était capable maintenant, grâce au bon somme qu’il avait fait, de lever son verre lui-même et de le boire. Non sans trembler cependant, non sans choquer les bords contre ses pauvres dents brillantes.

– Ca réchauffe ! dit-il quand il eut bu ; quelle heure est-il ?… Les neveux sont-ils venus ?

– Non, monsieur, répondis-je ; il n’est venu personne.

Le son de ma voix le frappa. Jusqu’alors il ne s’était pas aperçu, sans doute, de l’absence de Félicité.

– Ah ! fit-il en me jetant un long regard ; où est-elle ?

– Madame est sortie depuis ce matin, répliquai-je.

Il passa ses doigts maigres sur son front.

– Madame !… répéta-t-il avec un singulier accent d’amertume. Puis il me regarda encore. Vous ai-je déjà vue ici ? me demanda-t-il.

– Ce matin, pour la première fois.

– Ce matin… Et les nièces ?… êtes-vous sûre qu’elles ne sont pas venues non plus ?

– Oui, répondis-je, j’en suis sûre… je n’ai pas quitté le bureau.

Il poussa un profond soupir.

– Tous ces enfants-là m’aimaient bien autrefois ! murmura-t-il.

J’avoue que je n’avais pas la plus grande confiance dans la vertu du père Fontanet. Cette maison sentait un peu pour moi le repaire. Mais le pauvre bonhomme m’inspirait pourtant de l’intérêt. Dans celle poitrine de moribond, le cœur battait. Cet homme se souvenait.

– Et que faites-vous ici, vous, la fille ? reprit-il tout à coup, tandis que son regard changeait d’expression et devenait sournois.

– Madame m’a présentée à vous ce matin.

– Ce matin ! ce matin !… Je me souviens de loin… de bien loin… mais je ne me souviens pas de ce matin… Où est-elle ?

– Elle est sortie pour aller chercher quelqu’un. Je crois qu’elle a nommé maître Testulier.

Il tressaillit de la tête aux pieds. Ses paupières se fermèrent, montrant de nouveau cette large tache noire qui m’avait effrayée à la première vue.

– C’est vrai… c’est vrai… dit-il d’un accent idiot ; j’avais oublié… je vais mourir.

Je passai par-dessus ma répugnance. Je pris ses deux mains froides et mouillées.

– Mais du tout ! monsieur Fontanet, m’écriai-je le plus gaîment que je pus ; est-ce qu’on meurt comme cela ?…

Je sentis que ses mains serraient la mienne. Un rayon d’intelligence soudaine brilla dans ses yeux.

– Y a-t-il du temps que vous la connaissez ? me demanda-t-il.

– Depuis hier.

– Avez-vous de la religion ?

– Oui, certes.

Il ouvrit la bouche comme s’il eût été sur le point de me faire une prière ou un aveu, mais ses lèvres se refermèrent.

– Elles disent toutes cela ! murmura-t-il avec découragement ; ce sont des hypocrites !

Sa tête retomba lourdement sur l’oreiller.

– Voulez-vous boire ? demandai-je.

Il me fit un signe affirmatif. Cette fois, je fus obligée de porter le verre à ses lèvres.

– Ah ! soupira-t-il comme toujours ; ça réchauffe ; Vous a-t-elle parlé quelquefois des neveux et des nièces ?

– Non, répondis-je, mais une autre m’en a parlé.

– Une autre… qui donc ?… Si elle savait que nous causons de cela tous deux !…

Il eut un frisson par tout le corps.

– Elle ne le saura pas, monsieur Fontanet, prononçai-je d’une voix ferme, je vous le promets.

Ses yeux semblèrent s’agrandir, tant il fit effort pour voir mon visage.

– C’est tout jeune ! murmura-t-il, tout jeune !

– Regardez-moi bien, dis-je ; je sais que vous avez des secrets : je ne vous trahirai pas.

Pourquoi parlai-je ainsi ? En vérité, je ne sais trop. Mais je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis. Ma curiosité se fourrait là-dedans pour gâter par son alliage le sincère et bon mouvement de ma charité. J’avais pitié du bonhomme, mais j’avais envie de savoir. Pour la seconde fois, les yeux du vieux placeur se baissèrent.

– J’ai peut-être de l’argent, me dit-il avec cette astuce naïve commune aux petits enfants et à ceux qui ont trop vécu ; si vous m’aidez, je vous paierai.

– A quoi voulez-vous que je vous aide, monsieur Fontanet ? demandai-je.

Il se recueillit et fit effort pour se tourner vers moi.

– Elle dit qu’ils font maintenant leurs affaires, murmura-t-il, les neveux et les nièces… ça ne peut être vrai… François n’est pas fort ; Juliette est bien faible… Je rêve souvent d’eux et je les vois toujours mourir de faim… Ce sont les enfants de ma sœur.

– Savez-vous où ils demeurent ? dis-je, j’irai voir.

Sa bouche resta béante et le sourire éclaira ses pauvres yeux.

– Ah ! fit-il, tu es donc vraiment bonne, toi !… approche ici… approche encore !… Je vais te dire… oui… je veux…

Je crus qu’il allait accuser sa femme de le faire mourir. J’attendais. L’angoisse me serrait le cœur. Mais il me repoussa et sa prunelle redevint terne.

– J’en ai vu qui étaient déjà hypocrites à quinze ans ! grommela-t-il.

– Ecoutez, père Fontanet, lui dis-je, madame ne peut tarder… voilà la demie de cinq heures… Je trouve qu’elle a été bien longtemps à chercher le maître Testulier… Je sais déjà que madame a chassé de chez vous vos nièces et vos neveux… C’est une cliente de la maison, une nommée Jeanne-Marie, qui m’a conté cela… Si vous avez quelque chose à me confier, dites… Sinon, je vais retourner au bureau.

Il s’avança jusqu’au bord de son lit.

– Elle aurait bien pu m’empoisonner, si elle avait voulu, me dit-il sans préparation, mais elle est patiente… Je me tue avec ça… (Il montrait le pot où chauffait le punch.) Quand le médecin des morts viendra constater mon décès, on ne pourra pas l’inquiéter… J’ai vu des femmes plus méchantes qu’elle… et plus pressées… T’a-t-elle parlé de moi ?

– Très-peu.

– T’a-t-elle dit que j’avais des économies ?

– Je crois me souvenir de quelque chose comme cela.

– As-tu vu le petit registre relié en toile grise ?

– Le confidentiel ?…

– Ah ! s’écria-t-il avec une vivacité inattendue, tu l’as vu ?

– Oui, je l’ai vu.

– Est-ce elle qui te l’a montré ?

– Il était sur le bureau avec les autres.

– Et n’a-t-elle rien dit ?…

– Si fait… elle a dit en mettant sa main dessus : il y a de l’argent là-dedans !… et de l’or aussi !

– Verse-moi à boire, ordonna le bonhomme d’un ton ferme et en se tenant tout droit, sans appui ; tu auras dix francs pour toi… vingt francs… Veux-tu davantage ?

– Je ne veux rien… commençai-je.

– Alors, m’interrompit-il avec colère, je ne croirai pas en toi… tu auras cent francs, si tu veux… entends-tu : cent francs… cinq beaux louis d’or !…

– Soit ! dis-je pour le calmer.

– Il me faut ce registre… Ecoute-moi bien… Est-ce que tu l’as vue parfois regarder sous mon lit ?

Ses idées vacillaient, du moins je le crus. Je répondis négativement à sa question.

– Si tu la voyais regarder sous mon lit quand je dors, poursuivit-il, tu me le dirais… et si tu peux me faire embrasser les neveux et les nièces avant de mourir, tu auras vingt francs de plus… cela fait six louis !

– Vous ne m’avez pas dit où ils demeurent.

– Attends que je me souvienne… le nom de la rue est écrit au charbon sur le mur du cabinet où est le bois…, va voir.

J’allai. Je trouvai en effet le nom de la rue Moreau, faubourg Saint-Antoine.

– Le numéro, ajouta le vieux placeur, est sur la première vitre de la fenêtre à gauche… souffle dessus, il paraîtra.

J’obéis. Mon haleine fit en effet revivre sur le carreau poudreux deux chiffres tracés au doigt : 42.

– Et le nom ? demandai-je.

– François et Juliette Morin… les autres sont petits… Donne à boire !

Il avala une forte lampée de punch.

– Ca réchauffe ! dit-il gaillardement ; c’est drôle qu’on appelle eau-de-vie une chose qui fait mourir… Nous allons penser aux neveux et aux nièces tout à l’heure… Ce qu’il me faut maintenant, c’est le petit registre. L’honneur et le bonheur de cinquante familles sont là… Ah ! elle dit qu’il y a de l’argent dedans… Je crois bien… des larmes aussi !… et du sang !

Ses pommettes étaient toutes rouges. Son regard revivait.

– Je crois en Dieu, continua-t-il ; j’ai fait du mal pour gagner ma vie… mais si je laissais cela derrière moi, je tomberais comme un plomb en enfer… Lève-toi !

Je venais de m’asseoir à son chevet. J’obéis.

– Jure-moi, poursuivit-il, que quand tu auras le livre tu me l’apporteras.

– Je le jure, dis-je.

– Et que tu m’aideras à le détruire.

– Je vous aiderai.

– C’est bien… Tu auras vingt francs de plus… sept louis… Passe entre le pied de mon lit et l’armoire.

Je me coulai à l’endroit indiqué.

– Fourre la main derrière, et tâte à la hauteur de la tête… La clef est collée avec de la cire contre le bois de l’armoire.

– Mais, dis-je, madame a la clef…

– Il y en a deux… Cherche et hâte-toi.

Je tâtai… mais, dans ma précipitation, je heurtai la clef, qui se décolla et tomba sous l’armoire. En ce moment, nous entendîmes la porte extérieure s’ouvrir. Je n’eus que le temps de me baisser, de saisir la clef et de la glisser dans mon sein. Le vieillard s’était recouché, les yeux fermés, la face livide. Le tremblement de son corps agitait le bois du lit où je m’appuyais, prête à défaillir. La porte de l’arrière-boutique s’ouvrit, madame Fontanet et Testulier parurent sur le seuil.

Maître Testulier avait une cravate bleue, je l’affirme. C’était moins qu’un huissier : c’était un ancien huissier révoqué. Les gens dans la position de M. et madame Fontanet ont rarement recours aux notaires. Ils forment la clientèle des agents d’affaires, anciens huissiers ou non. Les agents d’affaires sont d’honnêtes personnes qui… Mais ici la définition serait longue comme un acte d’accusation.

– Mon gros chéri, dit madame Fontanet, voici le bon M. Testulier que tu m’as envoyée chercher.

Le bon M. Testulier inventoria d’un regard usurier l’ameublement de l’arrière-boutique. Il pouvait avoir cinquante ans. Il n’avait jamais été au bagne jusqu’alors.

– Eh bien ! mon cher monsieur Fontanet, dit-il en s’approchant du lit, nous voilà donc un peu indisposé ! Prenez médecine, croyez-moi, ça ne fait jamais de mal… J’avais mon père qui prenait médecine toutes les semaines par habitude… Il aurait vécu jusqu’à cent ans s’il n’avait pas négligé une fois de se purger… ça l’a tué net ! Un si honnête homme !… et des moyens ! Ah ! il a été bien regretté, celui-là !

Maître Testulier s’assit au chevet du bonhomme, et Félicité mit devant lui une petite table et ce qu’il fallait pour écrire. Il avait un brouillon de testament dans sa poche.

– On ne meurt pas pour faire ses dispositions, allez ! reprit-il avec une gaîté sinistre ; j’ai même vu des gens que ça remettait sur pied : c’est tout simple… Voulez-vous que nous commencions ?

– Suzanne, me dit madame Fontanet, allez fermer le bureau. Après cela, vous monterez dans votre chambre, je vous y porterai votre souper.

Je sortis à regret, bien que la scène menaçât d’être pénible. Il me semblait que j’étais chargée de défendre ce pauvre bonhomme contre les corbeaux qui harcelaient son agonie. Quand je fus dans le bureau, au lieu de fermer les portes, je me mis à écouter.

– Voyons, mon gros chéri, disait la placeuse de son ton le plus câlin, bois une petite gorgée. Figurez-vous, monsieur Testulier, que c’est du rhum à cinq francs qu’il lui faut, à cet amour-là, pour faire son petit punch… et six francs la bouteille le Château-Latour qu’il boit à l’ordinaire… Oh ! voyez-vous, c’est gâté, ça ne mourra jamais !

Maître Testulier venait d’étaler devant lui plusieurs papiers que je ne pouvais pas voir, parce qu’il était entre le trou de la serrure et la table.

– On n’en meurt pas, mon bon monsieur Fontanet, répétait-il comme un refrain ; – il y a de plus : on a vu des gens que ça remettait sur pied… Moi qui vous parle, j’ai fait trois fois mon testament in articulo mortis.

Le vieux Fontanet, cependant, prononça quelques paroles que je ne pus entendre.

– Ah bien oui ! répliqua gaîment l’ancien huissier ; nous savons le Code peut-être… Nous nous moquons des notaires… C’est bon pour les fainéants. L’art. 960 et les testaments olographes n’ont point été inventés pour les Prussiens.

– De quoi ? s’interrompit-il ; la main ne va plus… Ne vous inquiétez donc pas, mon bon… on soutient un peu la main, on la guide… Il faut bien s’entr’aider… n’est-ce pas ?

– Parbleu ! fit Félicité ; – gros chéri, il ne faut pas faire le méchant.

Je la vis en ce moment qui tendait sa fine oreille vers la porte. Elle n’avait pas en moi une confiance illimitée. Je m’en allai sur la pointe des pieds jusqu’à l’entrée extérieure. Je mis avec bruit les barres de la fenêtre. Puis je revins tout doucement.

– C’est un petit effort, gros chéri, disait Félicité, un tout petit effort. Tu ne voudrais pourtant pas me laisser dans l’embarras en cas de malheur !… Tu ne mourras pas… c’est très-bien… je peux même mourir avant toi… et Dieu sait si je le souhaite ! Mais moi, je ne demande pas mieux que de te donner tout ce que j’ai, gros amour !

Il est vrai qu’elle n’avait rien, mais il faut tenir compte de la bonne intention. Gros amour ne bougeait pas plus qu’une borne.

– Ah çà ! dit l’ancien huissier, nous sommes donc mauvais comme un tigre aujourd’hui, papa Fontanet. On prétend pourtant qu’il y a ici quelque part un petit registre qui pourrait nous faire bien du chagrin si le procureur du roi mettait son nez pointu là-dedans.

– Ne lui parlez pas de cela, monsieur Testulier, ce n’est pas nécessaire… Il va être bien gentil, vous allez voir. N’est-ce pas, gros chéri, que tu vas être gentil ? Gros chéri fit signe de la main qu’il voulait d’abord entendre lecture du testament. C’était le premier pas. Félicité l’accabla de caresses. J’attendais que l’agent d’affaires commençât la lecture, car je comptais employer ce moment à ouvrir le pupitre qui renfermait le fameux Confidentiel, mais la placeuse ne m’avait pas oubliée. Elle arrêta Testulier, qui avait déjà le binocle à cheval sur le nez, et vint vers le bureau. Je n’eus que le temps de reculer jusqu’à la porte d’entrée.

– Eh bien, Suzanne, me dit-elle, est-ce que vous n’avez pas fini de fermer ? Qu’attendez-vous pour vous retirer dans votre chambre ?

Je lui fis observer humblement que je ne savais même pas où était ma chambre.

– C’est juste ! c’est juste ! dit-elle ; où donc ai-je l’esprit ? Ah ! ma pauvre enfant, si jamais vous êtes appelée à perdre une personne bien-aimée, vous verrez ce que c’est… on devient folle, ma parole d’honneur.

Ceci fut chanté faux sur l’air pleurnicheur que chacun a pu entendre au moins une fois en sa vie, le grand air de l’héritier hypocrite. Je crois même qu’elle fit semblant d’essuyer une larme. Mais elle changea de ton tout à coup et me demanda :

– Qui est venu en mon absence ?

Je satisfis sa curiosité en peu de mots.

– Ni neveux ni nièces ? fit-elle en me couvrant d’un regard soupçonneux.

– Ni neveux ni nièces, répondis-je.

– C’est bien… je suis contente de vous, Suzanne… Suivez-moi : je vais vous montrer votre chambre.

Elle me fit rentrer dans l’arrière-boutique et monter un tout petit escalier qui menait à une soupente manquant absolument d’air et de jour. Il y avait là un lit tout fait.

– Couchez-vous, ma chère Suzanne, me dit-elle, et n’oubliez pas d’éteindre votre lumière. Vous allez être là comme un petit ange.

Elle referma sur moi la porte, donna un tour à la clef et redescendit prestement. Ma soupente avait une petite fenêtre à un seul carreau qui donnait sur le bureau même. Comme l’odeur de renfermé me suffoquait, j’ouvris la fenêtre tout doucement, de façon seulement à laisser pénétrer l’air, et je me couchai tout habillée sur le lit.

Je ne me doutais guère que cette précaution allait rendre inutiles toutes les cachotteries de la placeuse. J’entendis en effet, presque aussitôt après, le bruit d’une dispute dans l’arrière-boutique. Les voix montaient par le petit escalier. L’agent d’affaires et la placeuse criaient et se démenaient. Je me levai pour aller mettre mon oreille contre la porte : il me sembla saisir les sons étouffés de la voix du vieillard qui répétait plaintivement :

– Je n’ai pas d’argent… je vous assure que je n’ai pas d’argent !…

La porte du bas de l’escalier se ferma brusquement, et je n’entendis plus rien.

Une grande demi-heure se passa ainsi. Je m’étais remise sur mon lit, et le sommeil me prenait, malgré le poids que j’avais sur le cœur, lorsque tout à coup j’entendis les voix de l’ancien huissier et de Félicité, comme s’ils eussent été tous deux dans ma soupente, au pied de mon grabat. Ils venaient de quitter l’arrière-boutique pour entrer dans le bureau. Je n’eus qu’à me pencher pour les voir par ma petite fenêtre, que je pouvais toucher de mon lit sans trop allonger le bras.

L’ancien huissier s’essuyait le front. Félicité avait l’air d’une furie.

– Je vous dis qu’il a de l’argent ! s’écria-t-elle, j’en mettrais ma main au feu… et plutôt que d’en avoir le démenti, je démolirai la baraque.

– Il est entêté, le bonhomme, grommela Testulier ; mais enfin nous avons le testament.

– Je veux l’argent !… Avec l’argent, je fais des affiches… je mets l’affaire dans tous les journaux… je me plante… et, une fois plantée, j’ai là de quoi devenir millionnaire !

Elle donna un grand coup de poing sur le pupitre. Testulier la regardait en dessous.

– Millionnaire ! répéta-t-il. Qu’est-ce qu’il y a donc là-dedans ?

Félicité lui fit un de ces gestes propres aux gamins de Paris, et qui traduisent la dénégation avec beaucoup d’énergie.

– Cherchons l’argent, dit-elle.

Le regard de l’ancien huissier ne quittait plus le pupitre.

– Quand nous serons mariés, lui dit la Fontanet, je vous dirai le fond de mes petites affaires.

Ce mot me fit froid dans les veines. Je pensai que le pauvre bonhomme, couché dans l’arrière-boutique, l’avait peut-être entendu. Ils s’assirent tous deux devant le bureau. Testulier fit lecture de l’acte par lequel Jean-François Fontanet disposait de tout son avoir, tel qu’il se comportait à l’heure de son décès, en faveur de Félicité Duhoux, sa femme. C’était un acte très-bien fait et entièrement écrit de la main du bonhomme. On l’avait aidé. Texte et signature étaient bien un peu tremblés, mais cela n’en accusait que mieux la main d’un malade.

– Vous devriez pourtant être contente, dit Testulier. Soupons-nous ?

– Je veux l’argent ! répéta Félicité ; – cherchons l’argent.

L’ancien huissier, tandis qu’elle se baissait pour regarder sous le bureau, éprouva vivement de la main la fermeture du pupitre.

– Voyons ! s’écria la placeuse en se relevant, nous brûlons ! je sens cela. Aidez-moi à déranger le bureau.

Testulier ne demandait pas mieux. Le bureau grinça sur les tuiles et fut poussé contre la muraille. Le vieux placeur entendit, car il fit tinter son verre.

– Tu ne veux donc pas qu’on nettoie, gros chéri ? lui dit Félicité, qui s’avança jusqu’à la porte ; sois sage, ou bien, à la fin, je me fâcherai !

Maintenant qu’elle avait le testament, il ne s’agissait plus de plaisanter avec elle ! Ce Testulier était vraiment un ancien huissier de ressource. En un clin d’œil, le dessous du bureau fut complètement décarrelé. Il s’agissait d’avoir une sonde. Le gros chéri était chasseur dans sa légion. Félicité prit la baïonnette de son fusil. On sonda le sol pouce par pouce. On ne trouva rien.

– Bah ! fit Testulier, ils sont tous les mêmes. Je parie dix francs que c’est sous un des pieds du lit !

Félicité hésita. L’idée lui vint sans doute de tenter cette expédition hardie ; mais Testulier s’y opposa.

– Il n’est pas assez bas, dit-il, allons souper.

– Si vous n’aviez pas tant soupé, repartit aigrement la placeuse, qui était de mauvaise humeur, vous n’auriez pas vingt mille francs de dettes.

Testulier dessina un salut où les connaisseurs eussent retrouvé je ne sais quelle réminiscence d’un passé meilleur.

– Chère belle, répliqua-t-il, si je n’avais pas vingt mille francs de dettes, je ne solliciterais pas la survivance de ce bon M. Fontanet.

– C’est ça ! s’écria Félicité, vous m’épousez pour ma fortune.

Testulier s’inclina de nouveau et répéta :

– Allons souper.

Elle le menaça du doigt et rentra dans l’arrière-boutique pour monter mon petit escalier et rouvrir ma porte. Je pense que c’était par un sentiment d’humanité, afin que je pusse descendre si le vieux Fontanet appelait la nuit. Pendant son absence, Testulier examina soigneusement le pupitre.

– Je sors pour dix minutes, gros chéri, dit la placeuse en repassant auprès de son mari ; sois gentil et que je te trouve endormi quand je reviendrai.

On ne partit qu’après avoir remis en place les carreaux et le bureau. J’avais bien deviné qu’il y avait un double jeu entre Testulier et Félicité. Ce n’était pas du tout l’histoire de l’homme de loi Ducros et de la Noué.

Testulier était un agent d’affaires dans l’embarras. Ce n’était pas pour son plaisir qu’il avait abandonné son étude d’huissier. L’exercice de ses fonctions avait été orageux. Malgré toute sa rouerie, son passé déplorable pesait sur lui. C’était un de ces hommes qu’on voit toujours sur le point de se noyer. Un mot dira tout. Félicité avait besoin d’un coquin habile et sans entrailles. Elle l’avait choisi parce que son nom était en toutes lettres dans le Confidentiel. Le Confidentiel contenait, parmi bien d’autres histoires, l’histoire de Testulier. Félicité, forte de cela, avait été droit à lui, sans lui dire qu’elle le connaissait. Elle le tenait. Du moins elle croyait le tenir. Elle lui avait fait accroire que le pupitre contenait des valeurs considérables, sans s’expliquer sur la nature de ces valeurs. Félicité brûlait d’être femme d’un homme de cabinet, mais elle avait d’autres ambitions qui faisaient concurrence à ce désir. Nous n’avons pas oublié cette lettre qu’elle m’avait fait écrire, au début de nos relations, et qui fixait un rendez-vous pour le lendemain jeudi à un artiste dramatique. C’était, probablement, un autre épouseur. Il y avait chez Félicité, ancienne cuisinière, tout un côté de poésie que Testulier contrariait. Mais, d’autre part, le Testulier était si parfaitement ce qu’il fallait pour faire pondre des œufs d’or à cette poule, le registre confidentiel ! Félicité en était encore à réfléchir.

L’ancien huissier faisait de même. Si bas qu’il fût tombé, l’idée d’avoir pour femme mon honorable patronne l’humiliait un peu. Mais il était aux abois et le temps pressait. La seule chose qui l’arrêtât désormais, c’était un reste d’incertitude au sujet de l’avoir de sa future. Elle avait bien maintenant un testament qui lui assurait le bureau ; on pouvait bien espérer mettre la main sur les économies cachées du vieux placeur, mais tout cela ne lui suffisait point.

Qu’y avait-il dans le pupitre ?

Pour Testulier, tout était désormais dans le pupitre.

Il paraît que je me formais rapidement parmi ces intrigues, car l’idée me vint tout de suite que, cette nuit, je reverrais le Testulier avant la Fontanet. Je ne savais pas où ils allaient ensemble, j’ignorais le degré d’intimité qui pouvait exister actuellement entre eux, en dehors de leur complicité spoliatrice, mais j’étais convaincue que Testulier essaierait de tromper la placeuse et qu’il reviendrait sans elle.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Je descendis pieds nus, j’ouvris le pupitre avec la clef que le vieux placeur m’avait donnée, et j’emportai dans ma soupente le registre confidentiel. Le vieux Fontanet sommeillait. Je rallumai ma lampe et j’ouvris le mystérieux registre. Je ne puis dire comme mon cœur battait. Mon cœur battit plus fort une seule fois en ma vie, ce fut le jour où je me retrouvai en face de Gustave. Mais je l’ai dit ! la curiosité était en moi une passion.

Mes yeux tombèrent d’abord sur une page préliminaire, écrite de la main du père Fontanet, que je connaissais déjà. C’était une sorte de préface qui expliquait comme quoi le bonhomme avait eu l’idée de colliger ce recueil de renseignements et d’anecdotes. Les diverses professions interlopes qu’il avait remplies en sa vie l’avaient mis à même de pénétrer quantité de secrets de famille. Il avait été employé dans un bureau de mariages, commis chez un agent d’affaires et principal clerc d’une agence de renseignements : ceci sans préjudice d’un très-long exercice dans son ancien bureau. Ces diverses positions sont des espèces de belvéders d’où l’on aperçoit la ville tout entière, fenêtres ouvertes et toitures enlevées.

M. Fontanet avait beaucoup vu ; il avait pris la coutume d’écrire tout ce qu’il voyait. Il y avait dans la préface deux affirmations que je ne puis concilier. Je lui en laisse l’absolue responsabilité. Il disait en premier lieu que la connaissance de certains secrets de famille l’avait rendu bien fort en plusieurs circonstances de sa vie. Il disait quelques lignes plus bas qu’il n’avait point rassemblé ces faits pour en user contre leurs auteurs. Il avait peut-être inventé la paix armée avant nos politiques. Parfois, pour vaincre il suffit de montrer ses canons.

A la fin de son avant-propos, Fontanet adjurait toute personne que le hasard pourrait mettre en possession de ce livre d’imiter sa réserve. Tout au bas de la page, il y avait une note dont l’écriture semblait plus récente et qui ordonnait formellement la destruction du livre après son décès. Je ne donne pas du tout Fontanet pour un honnête homme. Il était moins perdu que sa femme, voilà ce qu’on peut dire. S’il eût été vraiment honnête homme, il n’avait que faire de se reposer sur autrui pour l’exécution qu’il demandait ; il n’avait que faire surtout d’attendre le lendemain de son décès pour accomplir un devoir. Mais il gardait, selon toute apparence, cette poire pour la soif. A moins que ce ne fût, comme je l’ai cru parfois, une manière d’artiste, un collectionneur, amoureux de son œuvre et qui n’avait pas le courage de l’anéantir de son vivant.

Cette première page était signée de son nom : Jean-François Fontanet. La seconde page contenait la clef raisonnée des abréviations contenues dans le grand registre du bureau. C’est là que je pus voir d’un coup d’œil toute l’étendue de mon échec dans l’essai que j’avais fait pour deviner le sens des initiales mystérieuses accordées à presque tous les noms du registre.

Les demoiselles à qui j’avais distribué si généreusement des médailles ne les méritaient point. Ces messieurs à médailles aussi, à médailles triples, ne se doutaient point de leur succès. Je m’étais trompée partout, à l’exception néanmoins de ces dames T. A., pour lesquelles j’avais, comme on dit, jeté ma langue aux chiens. Avoir eu M. signifiait pour les demoiselles avoir eu un malheur. Je n’ai pas besoin de spécifier quel genre de malheur. Les messieurs M. T. étaient tout simplement des maris. La lettre T. indiquait leur position : Trompé. Le mot technique ne s’écrivant plus depuis que la vertu est la reine du monde. Enfin, les dames T. A. étaient les compagnes de ces M. T. T. A. signifiait : Trop Aimables.

Ce Fontanet disait les choses doucement. Il était de l’école de l’Almanach des Muses.

La troisième page portait la liste alphabétique des noms mentionnés dans le Confidentiel. Il y en avait plus de deux cents.

Je cherchai l’article Testulier. Il n’était pas long et je le trouvai tel à peu près que je l’avais deviné. Il était ainsi conçu :

« Testulier (Amédée-Jacques), ancien premier clerc de maître Henriot, à Paris, puis huissier titulaire, présentement agent d’affaires à… (banlieue), bon sujet jusqu’à l’âge de trente-deux ans, épousa une nommée Clarisse, dite Trocadéro, qui avait eu des succès dans un certain monde ; se mit entre les griffes de Schultz, à qui il doit plus de mille louis. Ne peut toucher le prix de son étude, parce qu’il y a des oppositions, fait toutes sortes d’affaires véreuses et finira mal, quoiqu’il ait perdu sa femme. »

Tel était assurément le pauvre diable qu’il fallait à Félicité Fontanet. Elle avait été le trouver à coup sûr, puisqu’elle avait connaissance du Confidentiel. Comme j’achevais la lecture de ces quelques lignes, le verre du bonhomme résonna tout à coup dans le silence de la nuit. Je cachai le registre entre mes draps et je me rendis à mon devoir. Le vieux placeur était en crise. Ce que j’avais pris pour du sommeil était un évanouissement prolongé. Il me le fit comprendre par ses signes. Le moyen ordinaire lui rendit cependant la parole pour quelques instants.

– Ca réchauffe ! murmura-t-il ; quelle heure est-il ?… Les neveux sont-ils venus ?

– Nous sommes au milieu de la nuit, répondis-je, les neveux ne peuvent venir à cette heure.

– Ah ! fit-il ; c’est vrai… mais je ne sais pas ce qu’on m’a fait…

– Vous avez écrit et signé un testament… commençai-je.

Ses poings se fermèrent et je crus qu’il allait bondir hors de son lit.

– Les infâmes ! prononça-t-il distinctement ; – les misérables !… Je me souviens… je me souviens de tout ! Ils n’auront pas mon argent ! ils n’auront pas mon bureau ! Je me souviens de tout… de tout !… Ils n’auront rien !

Son regard se tourna vers moi avec un reste de défiance. Sa mémoire était si défaillante qu’il ne se souvenait peut-être plus très-bien de ce qui s’était passé entre nous.

– Savez-vous ce qu’ils ont fait de l’autre côté ? lui demandai-je.

– Ce qu’ils ont fait ? répéta-t-il ; de l’autre côté ? ont-ils emporté le Confidentiel ?

– Non, répliquai-je ; je vous ai obéi… j’ai le Confidentiel.

– Où cela ? où cela ? s’écria-t-il pendant que ses mains tremblaient.

– En haut… dans la soupente.

– Va le chercher… je veux l’avoir tout de suite !

– Attendez, dis-je ; il faut que vous sachiez ce qu’ils ont fait dans le bureau… ils ont décarrelé… l’agent d’affaires et votre femme… Ils ont sondé le terrain avec votre baïonnette…

– Ah !… fit-il. J’ai bien entendu quelque chose !…

Il eut un sourire innocent.

– Ils n’ont rien trouvé, aussi ! ajouta-t-il avec un triomphe enfantin.

– Non, repris-je, mais ce qu’ils ont fait là-bas, ils peuvent le faire ici.

Il fut frappé de cette idée et je le vis qui se penchait comme pour essayer de regarder sous son lit. J’avais déjà deviné que son argent était là.

– Ils n’oseraient, tant que je suis vivant, dit-il ; cependant, quand on crie ici, les gens de la seconde cour entendent bien.

C’est à peine si le pauvre homme aurait pu crier assez fort pour se faire entendre de la chambre voisine. Il revint à l’idée qui lui tenait le plus au cœur, car il y avait en lui véritablement un fond d’honnêteté. Il valait cent fois mieux que sa femme.

– Le Confidentiel ! me dit-il d’une voix épuisée ; va me chercher le Confidentiel.

– Est-ce que vous allez le brûler tout de suite ? demandai-je.

– Oui… tout de suite… avant qu’elle ne revienne.

Je sentis bien que la moindre objection de ma part lui donnerait de la défiance ; je sentis bien aussi que je ne pouvais en conscience refuser de m’associer à un acte honorable.

Pourtant, ma curiosité se révoltait. Figurez-vous un vieux bibliophile qui eût entendu, caché dans quelque coin, l’arrêt porté par Omar contre la bibliothèque d’Alexandrie. Ma curiosité était bien aussi entêtée que la passion d’un bibliomane. Et puis j’avais besoin de savoir. Le nom du prince Maxime ne se trouvait-il pas dans ces pages ? Quelle ardeur je mettais à chercher le moyen de sauver ma bibliothèque d’Alexandrie !

– Va me chercher le Confidentiel ! répéta le vieillard avec impatience.

Je me levai. Je traversai la chambre lentement.

– Va vite ! ordonna-t-il.

Je montai l’escalier quatre à quatre, non pas pour obéir à cette dernière injonction, mais parce qu’une idée venait de traverser mon esprit. Que voulais-je connaître principalement ? Deux articles. Celui de madame la vicomtesse d’Anod, qui contenait « ce qui se passa au château de Rocray, le 22 novembre 1813 – le rasoir du mari ! En second lieu, cette triple et mystérieuse histoire de M. Brodard – Peyrusse, médecin – magnétiseur, de M. Agost, ingénieur civil, et de M. Rondel, autrefois propriétaire à Chaudesaigues (Ariége), tous trois riches depuis 1828… C’était à cette histoire que se trouvait mêlé le prince Maxime, qui avait été l’amant de la somnambule, madame Renaud. De ces deux articles, l’un était à la page 37, l’autre à la page 73. Il s’agissait d’arracher ces deux pages et d’apporter au bonhomme le registre ainsi mutilé. Le pauvre vieillard n’était point capable de s’apercevoir de la soustraction opérée. J’hésitais, car ma conscience me disait : c’est là une mauvaise action. Mais le père Fontanet frappait sans relâche sur son verre. Il ne me laissa pas le temps de la réflexion. J’arrachai la page 73, j’arrachai la page 37 et je les cachai dans mon sein.

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