‹ Madame Gil BlasChapitre 29 sur 70 · Chapitre 10 Maître Testulier. – Commencement de la première histoire.

Chapitre 10 Maître Testulier. – Commencement de la première histoire.

Lecteur délicat, vous n’en eussiez pas fait autant, j’en suis persuadée. C’était là un abus de confiance, je vous l’accorde. Mais ne me demandez pas si je m’en suis bien amèrement repentie… J’avais si grande envie de savoir ! Je commis donc cette soustraction condamnable et dont je m’accuse en toute humilité.

Je descendis mon petit escalier en chancelant ; l’émotion faisait trembler mes jambes.

– Tu as été bien longtemps, me dit le bonhomme.

– J’avais cru entendre qu’on ouvrait la porte de la cour, répondis-je au hasard.

– Donne-moi le livre et va voir dans le bureau.

J’allai voir. Il n’y avait personne. Quand je rentrai, le vieux placeur m’ordonna d’allumer un grand feu. Pendant que j’obéissais, il se mit à dépecer le Confidentiel, et, chaque fois qu’il parvenait à arracher une page, il disait :

– Je ne suis pas déjà si faible.

Une sueur abondante tombait sur son front osseux.

– A boire ! me dit-il, ranimé par l’effort même qu’il faisait. Pour que ça brûle bien et vite, il faut que ça soit épluché !

Quand il eut avalé quelques gorgées de son punch, il se mit à travailler comme un furieux. Moi je tournais la tête. Chaque page arrachée me déchirait le cœur. Si j’avais pu seulement tout lire auparavant ! Mais c’était un mal sans remède. J’étais condamnée à servir moi-même de bourreau à toutes ces pauvres histoires. L’auto-da-fé eut lieu par mes mains dans le bûcher que j’avais moi-même allumé. La flamme dévora toutes ces anecdotes rassemblées avec tant de peine. Il avait fallu pour cela toute une vie. En moins de dix minutes, tout fut brûlé. Il ne resta plus bientôt que la reliure en carton recouvert de toile grise, qui allait se charbonnant au milieu du foyer. Le bonhomme regardait cela de son œil terne et demi-fermé. Il se chargea lui-même de modérer l’admiration que je pouvais avoir pour son sacrifice. Je l’entendis en effet qui murmurait :

– Si j’en réchappe, je sais tout ça par cœur…

Les dernières flammes s’éteignirent. Les cendres de la reliure conservèrent encore pendant quelques instants la forme d’un livre, puis le feu se tassa, et tout disparut. Le vieillard ouvrait la bouche pour parler.

– Ecoutez ! dis-je en prêtant tout à coup l’oreille.

Le bruit faible mais distinct d’une clé qui tournait avec précaution dans la serrure de la porte extérieure parvint jusqu’à nous.

– Ne bougez pas ! recommandai-je au bonhomme ; ce ne peut être votre femme ; elle ne se gêne pas pour faire du bruit : elle est la maîtresse.

– Des voleurs ?… murmura le vieillard, qui tremblait d’instinct.

J’éteignis ma lampe, et je me coulai jusqu’à la porte vitrée.

C’était bien un voleur, si ma prévision était juste, mais non pas un voleur comme l’entendait le vieux Fontanet. Le bureau était plongé dans une obscurité profonde, tandis que le feu répandait une vague lueur dans notre arrière-boutique. Je n’essayai même pas de voir, mais je collai mon oreille à la serrure, en ayant soin de tenir ma tête au-dessous du carreau et tout contre le panneau de bois, pour que l’intrus ne vît point ma silhouette se dessiner sur la lustrine du rideau. J’entendis un pas d’homme qui allait lentement. Il ne connaissait pas les êtres assez pour se diriger sans bruit. Il fut du temps avant de trouver le loquet qui fermait l’entrée du grillage. Quand il eut ouvert, il passa tout près de moi en tâtonnant, et toucha même la porte pour avoir fait un pas de trop. J’étais parfaitement sûre, bien que je ne distinguasse rien du tout, que j’avais affaire à maître Testulier, entraîné à ces aventureuses peccadilles par son faible pour les spéculations. Les bonnes grosses semelles de ses souliers de banlieue résonnaient sourdement sur les carreaux descellés. Il dérangea les chaises pour s’approcher du pupitre.

– Voilà notre affaire ! dit-il au moment où sa main touchait la serrure.

Cela me donna l’idée que Félicité pouvait être avec lui, mais il n’en était rien. Testulier n’avait pas besoin de sa cliente pour la besogne qu’il venait accomplir ; au contraire. Il ouvrit le pupitre, dont il avait la clef, et se mit à tâter avec ses deux mains.

– Des paperasses ! grommela-t-il, et puis des paperasses !… Que disait-elle donc qu’il y avait de l’argent là-dedans !… A moins que ce ne soient des billets de banque… ou des titres de rentes… ou des actions… Il faut voir !

Testulier ne fit point de façons. A mon âge, on dort tranquillement sa grasse nuit, et le bonhomme n’était guère en état de gêner qui que ce soit. Testulier agit comme s’il eût été chez lui. Il alluma une de ces petites bougies chimiques qui commençaient à être à la mode. La bougie allumée me montra mon Testulier de pied en cap. Sa grosse tête disparaissait presque sous la tablette du pupitre, tant il cherchait de bon cœur. Il blasphéma. Pas plus de billets de banque que d’espèces monnayées ou d’actions !

– La coquine m’a volé ! grommela-t-il ; en l’épousant, j’allais me casser le cou !

Il s’en alla comme il était venu, sans se donner la peine de prendre désormais aucune précaution. Il ne referma même pas le pupitre. Ce fut moi qui remplis ce soin, car je ne voulais pas que la colère de madame Fontanet éclatât tout de suite.

Le bonhomme tremblait toujours. Il n’avait rien compris à ce qui s’était passé. Il croyait sa femme couchée dans sa chambre, qui était de l’autre côté du bureau. Je lui expliquai nettement la situation. Le croiriez-vous ? son premier mouvement fut de la jalousie. Il n’avait pas encore rangé l’infidélité parmi les méfaits de madame Fontanet.

– Elle me trompe ! dit-il d’un ton dolent, après avoir avalé sa gorgée de punch.

Puis, ma foi, il eut un éclat de rire qui sembla l’étouffer.

– Mariage manqué ! dit-il. – Tu ne sais pas, fillette ? on en a vu revenir de plus loin… Je me sens mieux depuis hier… C’est peut-être moi qui serai le veuf…

Il y avait du vrai dans ce qu’il disait. Depuis la veille, sa parole était un peu plus libre et sa face meilleure.

– En attendant, reprit-il, – nous allons travailler, il faut que les neveux et les nièces aient du pain… ce sont les enfants de ma sœur.

Je rallumai ma lampe, et j’allai consulter le coucou. Il était quatre heures du matin. Je tombais de sommeil.

– S’il s’agit de déranger le lit et de faire un trou, dis-je, nous n’aurons peut-être pas le temps.

Le vieux placeur me regarda d’un air stupéfait.

– Ah !… fit-il, déranger le lit… faire un trou… t’ai-je dit cela, fillette ?

– Non, répondis-je en riant, je l’ai deviné. Et montrant du doigt le dessous du lit, j’ajoutai :

– L’argent est là… j’en suis sûre !

– Quel bijou que cette enfant, murmura le placeur. Si tu deviens jamais méchante, Suzanne, gare dessous !

– J’espère que je ne deviendrai pas méchante.

– Tu feras bien, ma petite belle… Mais ne te laisse pas non plus tondre de trop près… A Paris, il faut battre, quand on ne veut pas être battu… Quand on a bec et ongles, c’est pour s’en servir.

Il me vit me diriger vers la lampe.

– Tu t’en vas, reprit-il ; qui sait si nous retrouverons cette occasion ?… Ce sont les enfants de ma sœur…

– Je vous promets que nous aurons du temps devant nous ce soir, monsieur Fontanet, répondis-je. Songez donc ! si votre femme revenait pendant que tout serait en l’air : le lit dérangé, le sol fouillé…

– C’est vrai ! c’est vrai ! s’écria-t-il ; mon pauvre argent irait Dieu sait où… Mais pourquoi me dis-tu que nous aurons du temps devant nous ce soir ?

– Parce que je le sais, monsieur Fontanet.

– Et comment le sais-tu ?

Je racontai l’histoire de la lettre que Félicité m’avait fait recopier, sous prétexte d’essayer mon écriture. Cette lettre fixait un rendez-vous pour le jeudi soir. Le vieux Jean-François leva les yeux au ciel !

– Quelles mœurs ! s’écria-t-il, quelles mœurs !… Donne-moi un petit coup à boire avant de t’en aller.

Je remontai dans ma soupente après avoir satisfait son désir. Il me dit, au moment où je partais :

– Nous n’aurons pas seulement un lit à déranger et un trou à faire… Tu verras, petite, tu verras… Je te donnerai deux louis de plus pour ta peine… ; cela fera cent quatre-vingts francs.

J’étais tellement harassée que je m’endormis sans avoir même le courage de lire ces deux feuilles du Confidentiel que j’avais sauvées de l’incendie.

J’aurais pu dormir jusqu’à midi si les clients n’étaient venus frapper à la porte du bureau. Je sautai hors de mon lit. Le bonhomme n’avait point vu sa femme, mais il l’avait entendue rentrer vers six heures du matin. Je n’avais pas beaucoup mangé depuis que j’étais dans cette maison-là. Il y avait bien une petite cuisine derrière le bûcher, mais la Fontanet se faisait servir de la gargote voisine. Or, la veille, la gargote n’avait rien envoyé. Je vécus ce matin d’un reste de pain et d’un débris de fromage. Le père Fontanet me força de boire un verre de punch là-dessus. Il était bon et fort. Je me sentis toute ragaillardie.

Ce fut d’abord le sanhédrin de huit heures. Les domestiques des deux sexes du quartier vinrent prendre langue, comme de coutume, et faire la petite bourse de la maraudaille. Quand cette cohue d’oiseaux de proie se fut envolée, je restai seule un instant. Je profitai de ce répit pour me glisser dans la chambrette de madame Fontanet. Je ne sais pas ce que Testulier lui avait donné pour la faire dormir ainsi, mais il fallait que ce fût bon. Selon toute apparence, il l’avait endormie dès le soir précédent afin de pouvoir la quitter. Sans cela son expédition malheureuse de cette nuit eût été impossible. L’avait-il ramenée au matin ? Avait-elle pu revenir toute seule ? Voilà ce qui ne me fut point expliqué. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elle dormait, jetée sur son lit comme un paquet, dans la position qu’elle avait prise en rentrant. Je voulus la réveiller, mais il eût fallu du canon. Il y avait du monde au bureau. Je dus courir à mon poste. C’était le petit nègre mozambique, mon ami Cupidon. Il se tenait comme la première fois le chapeau à la main et collé contre la porte.

– Li n’pas là ? murmura-t-il, dès qu’il m’aperçut.

Quand je l’eus rassuré, il vint contre le grillage et me dit :

– Vous me donne à présent du papier pour messié qui prend nègres.

Je n’avais point oublié mon pauvre ami Cupidon. J’avais trouvé dans le registre courant le nom de ce fameux « Messié » qui prenait les nègres chez lui. C’était un personnage important, un nommé Marc Bonnin de la Forest, chef d’une immense maison de commerce nouvellement fondée, boulevard Saint-Martin et rue Meslay. Il passait pour être un peu charlatan, et aimait tous les luxes qui paraissent. On parlait surtout de sa livrée. Parmi ses valets étaient quatre nègres qui portaient la gloire de la maison Marc Bonnin de la Forest et Compagnie au-delà de la Porte-Saint-Denis.

Le registre courant portait cette mention que M. de la Forest demandait un nègre. Je n’avais pas le droit de donner des lettres aux domestiques qui ne déposaient point ; mais le lecteur peut se souvenir que, lors de l’affaire de Catherine Paillot, l’effrontée Cauchoise qui m’avait forcée de l’embarquer pour l’Amérique, j’avais fait cadeau de dix francs à la caisse de la maison Fontanet. Ma conscience était donc en repos ; je pouvais offrir une pièce de cent sous à mon ami Cupidon. Je lui remplis une belle lettre, dans la forme voulue, dans laquelle je le proposais à ce négrophile, M. Marc Bonnin de la Forest, déclarant qu’il avait toujours mené vie honnête et qu’il avait de bons répondants. C’était plus que je n’en savais, mais je n’ai point de remords. Ce pauvre Cupidon avait une si bonne figure !

· · ·

J’ai détruit les deux feuilles arrachées au registre confidentiel de Fontanet. C’est seulement à l’aide de ma mémoire que je parlerai des deux histoires qui s’y trouvaient relatées.

J’en commençai la lecture tout de suite après le départ de Cupidon, le pauvre nègre…

Il y a des circonstances qui augmentent infiniment la saveur des choses. Je lisais dans ce bureau, dont la porte pouvait s’ouvrir à chaque instant ; j’étais placée entre ma patronne et le vieux Fontanet. Ces périls changeaient pour moi la satisfaction de mon curieux caprice en une véritable volupté.

… Le 26 août 1803, Etienne du Rocray et Célestin d’Anod sortaient du lycée Charlemagne après avoir achevé leur classe de logique. C’étaient deux amis intimes. Au lycée, on les appelait Oreste et Pylade. Etienne du Rocray avait vingt ans, Célestin d’Anod commençait sa dix-neuvième année. Tous deux avaient une certaine fortune, tous deux étaient de bonne famille et bien faits de leur personne. Seulement, le jeune du Rocray, orphelin de père et de mère, avait, comme on dit, son bien venu.

Il se destinait à la carrière de l’intendance militaire. Célestin d’Anod voulait être diplomate.

C’est fête, le jour de la sortie du collège. L’Université, notre mère, s’arrange de façon à mériter si bien l’amour de ses enfants, que l’heure où l’on franchit pour la première fois le seuil de sa maison est le plus beau moment de la vie. Etienne et Célestin résolurent de célébrer ensemble leur délivrance. Ils firent faux bond à leurs correspondants, qui les attendaient pour dîner, et se lancèrent dans Paris à la poursuite du restaurant digne d’abriter leurs adieux. Ils devaient se quitter, en effet, le lendemain. Célestin d’Anod retournait au fond du Languedoc, où ses parents avaient leur résidence. Etienne du Rocray partait pour le Beauvoisis, où il possédait un beau vieux château, berceau de sa famille. On a beau s’aimer bien, on a beau ressentir pleinement cette première joie de la liberté, les journées sont longues à Paris. Il n’était pas encore midi que nos deux lycéens s’ennuyaient de tout leur cœur dans la salle fumeuse, chaude, empestée d’un estaminet à la mode. Ils eurent tous deux la même idée en même temps : Allons à la campagne ! Ils sortirent du café et montèrent dans la première voiture de banlieue qui se présenta sur leur chemin. Ces petits hasards décident de la vie.

La voiture où ils étaient montés les conduisit à Charenton. Or, que faire à Charenton si l’on ne visite l’établissement des fous ? Célestin avait rencontré parfois chez son correspondant l’économe de cet immense établissement. Il se réclama de l’économe, et on les fit entrer.

Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il est bon de faire un peu le portrait de nos deux échappés de collège. Célestin était un jeune homme ardent, intelligent et qui n’avait point de méchanceté dans l’âme ; mais sa volonté, qui allait en quelque sorte par soubresauts, l’avait mis parfois en suspicion parmi ses camarades. Il était doux à l’état ordinaire, et même quelque peu insolent. Tout à coup, quand certaines fantaisies le pressaient, son caractère changeait d’une minute à l’autre : il devenait hautain, irascible, et, pour un temps, son activité se faisait dévorante. Au lycée Charlemagne, on disait que Célestin avait un grain. On ne disait point cela d’Etienne, mais peut-être le pensait-on plus sérieusement.

Etienne avait toujours été un des élèves les plus distingués du lycée. On ne pouvait lui reprocher qu’une chose, c’était l’excès du travail. Etienne voulait tout savoir. Les heures de la journée étaient trop courtes pour sa passion d’apprendre. En dehors des facultés qui font l’objet du baccalauréat, Etienne, à ses moments perdus, se lançait sans guide et un peu au hasard dans le domaine de la science. Il lisait surtout, avec un entraînement singulier, les livres de médecine. Or, il n’y a pas de lecture si dangereuse, pour les imaginations à la fois vives et faibles, que les livres de médecine. Etienne se croyait atteint d’une maladie organique, et disait volontiers : Je mourrai à trente ans. Son père était mort à trente ans d’une congestion au cœur. Il y avait comme une brume mystérieuse et mélancolique sur l’histoire de sa famille. Sa mère était décédée au couvent, sans vouloir admettre ses enfants à son lit de mort. Son frère aîné s’était, dit-on, ouvert la jugulaire avec un canif, à l’âge où les enfants jouent encore à la toupie. Sa sœur aînée, belle comme un ange, avait refusé de se marier avec l’homme qu’elle aimait. Une maladie de langueur l’avait lentement emportée au ciel, qui était sa vraie patrie. Il avait une autre sœur, laide, méchante et bossue, qui disait :

– Je resterai seule de toute cette famille de fous !

Etienne subissait énergiquement l’influence de ces tristesses, qui avaient enveloppé sa vie. Le fond de son caractère était mélancolique au suprême degré. La gaîté lui venait par accès. Ceux qui l’aimaient redoutaient sa gaîté.

Il est à peine besoin de dire qu’Etienne et Célestin étaient tous les deux amoureux. Les grands, au collège, ne se privent jamais de cela.

Mais il paraît que, par exception, l’amour de Célestin et l’amour d’Etienne pouvaient mériter déjà le nom de passion ; car, malgré la complète communauté de pensées qui les unissait, Etienne ne savait pas le nom de la jeune beauté qui faisait battre le cœur de Célestin. Célestin ignorait de son côté où allaient les vœux d’Etienne. Chacun d’eux savait seulement que son ami était bel et bien épris. Je n’ai plus qu’un mot à dire, et j’aurai, je crois, relaté toutes les observations préliminaires du Confidentiel à l’endroit de MM. d’Anod et du Rocray. Célestin, quoique plus jeune de deux ans, avait pour Etienne une tendresse protectrice et presque paternelle.

Il était environ une heure après midi quand nos deux amis franchirent le seuil de la maison de Charenton. C’était une chaude journée d’août, sans air et sans soleil. De grands nuages bas et immobiles semblaient peser sur l’atmosphère. Etienne et Célestin se promenèrent d’abord avec un employé qu’on leur avait donné pour les conduire. Ils traversèrent, silencieux et le cœur serré, ces cours immenses, ces beaux jardins où va et vient le peuple lugubre des fous. L’employé leur expliquait d’un air froid et ennuyé les différentes espèces de folie. Il montrait les types d’imbécillité, de manie, de délire, de démence furieuse. C’était un thème appris par cœur, un boniment comme celui que récitent les beaux diseurs chargés d’expliquer les salons de cire. Etienne et Célestin l’écoutaient sans mot dire. Peut-être regrettaient-ils déjà tous deux d’être venus. On vint appeler l’employé, qui s’éloigna en promettant de revenir. Nos deux amis restèrent seuls. Ils furent longtemps avant d’échanger une parole.

– J’ai un oncle ici, dit enfin Etienne ; je ne le connais pas… Dans ma famille, il y a eu plusieurs fous. Si je restais longtemps ici, je sens bien que je deviendrais fou.

Célestin le regarda. Il le vit pâle, avec des yeux agrandis et brillants d’un éclat fixe.

– Sortons ! s’écria-t-il.

– Ah ! fit Etienne, qui frissonna ; tu as peur pour moi.

Des bandes de fous s’étaient rapprochées peu à peu.

– Ne les laisse pas me toucher !… dit Etienne, qui se mit à trembler comme un enfant.

Mais le moyen ! les fous s’approchaient toujours, les uns par groupes, les autres isolés, animant leurs gestes étranges et formant comme un cercle d’extravagantes grimaces.

– Je ne peux pas dire ce que je souffre, murmura Etienne ; j’ai peur.

– Monsieur, s’écria Célestin en voyant passer un homme d’une quarantaine d’années, à la tenue élégante et sévère, probablement un haut employé de la maison, je vous supplie de faire éloigner ces malheureux ; mon ami se trouve mal.

Le haut employé s’approcha aussitôt et salua avec beaucoup de courtoisie. Il tâta le pouls d’Etienne et dit :

– Il y a en effet un peu de prostration… cela arrive souvent… Les émotions qu’on vient chercher ici, mes jeunes messieurs, ne sont pas gaies… Ne craignez rien, cependant ; les pauvres gens qui nous entourent font partie de la catégorie non dangereuse : je vais vous débarrasser d’eux.

– Allez, mes chers enfants, allez ! poursuivit-il en s’adressant aux fous avec une douceur pleine d’autorité ; il y a de belles dames là-bas qui sont venues pour vous voir.

Le cercle se dispersa. La curiosité survit à l’intelligence morte. Célestin remercia le haut employé en l’appelant M. le docteur.

Celui-ci sourit d’un air un peu hautain et repartit :

– Je ne suis pas docteur, mon jeune ami.

Mais il ne dit pas ce qu’il était.

– Ce sera sans doute le directeur, pensèrent en même temps nos deux collégiens.

Ils se confondirent de nouveau en remercîments. Etienne se sentait un peu remis au contact d’une personne si sage. Le directeur les conduisit jusqu’à un banc de bois, et s’assit entre eux deux.

– Mes enfants, leur dit-il après les avoir examinés, ce n’est pas une chose inutile que ce douloureux pèlerinage… Tous les jeunes gens devraient le faire au moment où, comme vous, ils vont franchir le seuil du monde… Cela leur apprendrait à corriger leurs vices et à dompter leurs passions… Le vice est le grand pourvoyeur de nos maisons de fous… et quant à la passion, cet élément providentiel qui fait les héros, les poètes et les saints, la passion est le premier degré de la folie.

Etienne et Célestin écoutaient avec un grand respect : cet homme leur semblait posséder ces deux dons que Dieu sépare trop souvent : la science et l’éloquence.

– Otez d’ici, reprit l’inconnu, les enfants du vice et les victimes de la passion, vous serez dans une solitude… Celui qui passe là-bas, avec un costume étrange qui ressemble à la robe des prêtres, est un fou d’orgueil : il a inventé une religion nouvelle ; son intelligence est morte de chagrin en voyant que le monde refusait de l’adorer. Cet autre, qui lave son mouchoir au bassin, est un fou d’avarice ; il avait gagné vingt millions, lors de la concession du chemin de fer d’Orléans ; un matin il s’est réveillé avec l’idée fixe qu’on l’avait volé… plus rien !… Concevez-vous cela ?… Nu, dépouillé, misérable auprès d’une caisse qui regorge !… Ses parents l’ont baigné dans l’or, il n’a pas voulu croire à l’or… Dieu lui a enlevé le sens de l’objet même de son impur amour… Il touche des millions et ne les voit pas… Il jette les billets de banque au feu, mais il économise le pain de son repas, afin de vendre les croûtes et de recommencer sa fortune. – En voici un troisième là-bas qui fit sauter quatre fois dans la même semaine la banque de Bade. La quatrième fois, sa tête sauta comme la banque. Depuis ce temps-là, il se croit as de pique et cherche toujours à se retourner, pour n’avoir pas la pointe en bas, ce qui porte malheur.

Le directeur eut un rire silencieux qui étonna un peu nos deux amis. Il reprit en caressant une fort belle tabatière d’or :

– C’est fort bizarre, n’est-ce pas ?… Nous avons plus bizarre encore… Il y a là-bas un grand garçon qui se croit ficelle, et qui passe sa vie à se nouer et à se dénouer… Nous en avons un autre, un ancien pêcheur à la ligne (passion innocente, pourtant, s’il en fût) qui est tantôt brochet, tantôt anguille, et qui fait des contorsions effroyables pour un hameçon qu’il a, dit-il, avalé autrefois… Voici Salomon, le sage roi, qui cherche un enfant pour le couper en deux !… Cet homme, à barbe blanche, passe sa vie à écrire des lettres anonymes à Napoléon contre le docteur O’Méara… un charlatan ! un empoisonneur… C’est l’envie qui a paralysé cette cervelle… Mais voyez ! s’interrompit ici le directeur ; j’aperçois l’apôtre saint Pierre : Jésus-Christ ne peut pas être bien loin !

Il haussa les épaules et montra du doigt deux pauvres diables qui se promenaient majestueusement.

– L’apôtre saint Pierre, poursuivit-il, est un ancien ouvrier ébéniste qui s’est attaché à Notre-Seigneur après avoir noyé sa femme par jalousie. Sa femme se porte bien, mais il la croit défunte, et ne veut pas la reconnaître quand elle vient le voir. Notre-Seigneur Jésus-Christ est un homme fort lettré, de conversation véritablement décente et agréable… Voulez-vous causer un instant avec lui ?

– Non… oh ! non ! s’écria Etienne.

– Vous avez tort… S’il n’avait pas cette manie de se prendre pour le Sauveur, ce serait un homme de fort bonne compagnie… Moi qui vous parle, je ne déteste pas son entretien… quoique je me refuse absolument à le reconnaître pour mon fils.

– Votre fils ! répéta Célestin stupéfait.

Les yeux du directeur se prirent à osciller dans leurs orbites.

– Mon fils est au ciel, prononça-t-il en s’animant ; chacun son tour… c’est moi maintenant qui suis sur la terre… Quand je remonterai là-haut, eh bien, le Saint-Esprit viendra me remplacer… N’est-ce pas juste ?

Etienne fit un bond et se recula de lui avec épouvante. Le prétendu directeur ne s’aperçut point de ce mouvement et continua :

– Voilà ce que le faux Jésus-Christ ne veut pas comprendre ! Je lui ai dit vingt fois : Un père connaît-il son fils, oui ou non ? Puisque je suis Dieu le père et que je ne le connais pas, peux-tu être Dieu le fils ?… Mais parlez donc raison à des maniaques ! c’est peine perdue ! Il se goberge dans son illusion… Ca ne fait de mal à personne !

Il fit un signe de tête protecteur à Jésus-Christ qui passait, puis il se leva brusquement.

– Messieurs, dit-il avec sa politesse grave, si vous avez quelque chose à demander à mon fils, adressez-vous à moi : voici ma carte.

Il tendit en effet sa carte à Célestin, salua et se retira. Sur la carte, il y avait, écrit à la main, en gros caractères :

DIEU LE PERE.

Et plus bas, entre parenthèses :

(Sous le nom du comte Anatole de Rocray).

C’était l’oncle d’Etienne, le frère aîné de son père.

Cet événement frappa Etienne avec une telle violence que Célestin eut peur de le voir tomber malade sur le coup. Il le fit sortir à grand’peine de la maison de Charenton, et nos deux amis remontèrent en voiture. Pendant tout le voyage, il fut impossible d’arracher un mot à Etienne. Célestin le fit entrer de force au restaurant, et usant de ce remède, préconisé par les discours de Roger-Bontemps, il lui versa à boire plus souvent qu’il n’était besoin. Vers la fin du dîner, le rouge revint aux joues d’Etienne. Mais il ne voulait parler que de Charenton.

– Je me souviens, répéta-t-il plusieurs fois, que dans mon enfance on disait que je ressemblais à mon oncle Anatole… Mon frère s’est tué… Moi, je mourrai fou…

Célestin perdait son latin à vouloir le tirer de ces sombres pensées. Au dessert, Etienne but un large verre de bordeaux.

– Es-tu vraiment mon ami ? demanda-t-il brusquement à Célestin.

– En doutes-tu ? répliqua celui-ci.

– Je n’en douterai plus, si tu me donnes la preuve du contraire.

– Quelle preuve veux-tu que je te donne ?

Etienne se recueillit, puis il dit :

– Jure-moi sur ce que tu as de plus sacré au monde, sur ton honneur et sur ton salut, que tu me tueras si jamais je deviens fou !

Célestin sauta sur sa chaise et resta la bouche béante à le regarder.

– Je le savais bien ! murmura Etienne ; tu ne m’aimes pas… Je n’ai pas d’ami !

– Mais tu es fou !… s’écria Célestin.

Et il s’arrêta, pâlissant au son de ce mot qu’il avait prononcé par mégarde.

– Pas encore, répliqua cependant Etienne, qui sourit tristement. Mon oncle n’est devenu fou qu’à trente ans… j’ai dix ans devant moi !

– Moi, je te dis que tu es fou ! répéta Célestin, qui se força de rire : fou à lier ! Te voilà, toi, Etienne du Rocray, fort comme un Turc, bien constitué, n’ayant jamais eu la plus petite maladie, et tu parles sans cesse de mourir à trente ans ! Te voilà, toi, le même Etienne cité pour ton esprit, savant comme les livres, capable d’extraire de mémoire une racine cubique de trois chiffres… un des plus solides cerveaux de Charlemagne, enfin… et tu parles de devenir fou ! Laisse-moi tranquille !

Etienne lui prit la main et la serra.

– Veux-tu faire ce que je te demande ? prononça-t-il lentement.

– Non, pardieu pas !

– Je te préviens d’une chose… Si tu me refuses, je ne te reverrai de ma vie !

– A ton aise, revois-moi ou ne me revois pas.

– Adieu donc, monsieur d’Anod, dit Etienne en allant prendre son chapeau ; je n’avais plus d’espoir qu’en vous… Oubliez-moi.

Il se dirigeait vers la porte. Célestin courut à lui.

– Y penses-tu, Etienne ? s’écria-t-il ; nous séparer ainsi !

– Je n’appelle pas ami, répondit sèchement le jeune du Rocray, celui qui se recule au premier service demandé à son amitié.

– Mais exige de moi toute autre chose !

– Je n’ai besoin que de cela !

Et comme Célestin semblait hésiter, il lui saisit tout à coup la main et lui dit d’une voix où les larmes tremblaient :

– D’Anod, je t’en prie, je t’en prie à genoux… si tu consens, tu me sauveras… si tu refuses, je me tuerai !

Célestin le prit à bras-le-corps et le serra sur le cœur.

– Calme-toi, mon pauvre Etienne, murmura-t-il, sentant bien qu’il y avait là quelque chose d’extraordinaire ; s’il ne faut que sacrifier mon repos au tien, je suis prêt… Oui, sur mon salut et sur mon honneur, je m’engage…

– Achève, dit froidement Etienne.

– Je m’engage à te tuer, dit Célestin d’une voix grave, si jamais tu deviens fou.

– Jure-le ! exigea le jeune du Rocray.

Gustave leva la main et prononça :

– Je le jure !

Etienne l’embrassa avec effusion ; puis il sonna. Il demanda au garçon, qui vint à l’ordre, une plume, de l’encre et du papier.

– Que veux-tu faire encore ? interrogea Célestin.

– Tu vas le voir, répondit Etienne.

Et quand le garçon eut apporté ce qu’il fallait pour écrire, il traça d’une main ferme ce qui suit :

« Je déclare que, las de la vie, et poursuivi par la pensée que je pourrais être atteint d’aliénation mentale, comme plusieurs membres de ma famille ; je mets fin moi-même à mon existence. »

Il signa et tendit la main à Célestin.

– Que veux-tu que je fasse de cela ? demanda celui-ci.

– Je veux, repartit Etienne, que jamais personne ne puisse t’inquiéter pour le devoir que tu auras accompli… Quand tu m’auras tué, tu déposeras cet écrit auprès de mon cadavre… Mets-le dans ton portefeuille.

A dater de ce moment, l’humeur d’Etienne du Rocray changea du tout au tout. Il fut d’une gaîté charmante et consola lui-même le pauvre Célestin.

– C’est une fantaisie que j’ai eue, lui dit-il ; pardonne moi cela et dors en paix. J’espère bien que tu ne seras pas obligé de me tuer… Que diable ! j’y suis presque aussi intéressé que toi !

Célestin finit par se décider. A dix-huit ans, les idées les plus sombres s’éclaircissent moyennant quelques verres de champagne.

Le dîner s’acheva fort gaîment. Il fut décidé qu’on irait au spectacle. A quel spectacle ? Ce n’est pas un jour comme celui-ci que l’on fait des économies. Le spectacle le plus cher fut choisi. On se dirigea vers l’Opéra. Il y a des circonstances qui resserrent tout à coup les liens de l’amitié. Le champagne peut être rangé parmi ces circonstances, mais je ne parle pas du champagne. Je parle du serment prononcé par Célestin. Etienne et lui étaient désormais plus que des frères. On parla de ses mystérieuses amours. La discrétion mutuelle se déboutonna quelque peu. Le nom des deux divinités si respectueusement adorées ne fut pourtant pas prononcé : mais, sauf cela, confiance entière.

Etienne comptait épouser. Son tuteur l’avait fait agréer par la famille. La jeune personne, à son estime, lui témoignait bien quelque froideur, mais le tuteur jurait ses grands dieux que toutes les jeunes personnes de bon ton étaient ainsi faites. Etienne n’avait rien à dire contre cela. Célestin n’était pas à beaucoup près aussi avancé d’un côté, du côté de la famille, qu’il ne connaissait même pas. Mais il était beaucoup plus avancé de l’autre. Il avait rencontré sa jeune personne à lui dans un bal où son correspondant l’avait conduit. C’était un bal du grand monde, dans le faubourg Saint-Germain. Célestin comptait s’ennuyer, il passa trois ou quatre heures dans le paradis. Il dansa avec la jeune personne. Huit jours après il la revit. Huit jours après il lui écrivit. Huit jours après elle lui répondit, pour lui défendre de recommencer. Charmants subterfuges de la pudeur qui se débat contre l’amour ! Bref, huit jours après encore, il était convenu entre Célestin et sa jeune personne que leur mutuelle ardeur ne finirait qu’avec la vie.

Tout en causant ainsi, Etienne et Célestin arrivèrent à l’Opéra. En entrant dans la salle, leurs regards se portèrent à la fois vers une loge dont le devant était occupé par deux dames, la mère et la fille, madame et mademoiselle d’Orthet. Etienne salua. Mademoiselle Victoire d’Orthet sourit et pâlit. Elle n’avait vu que Célestin.

Nos deux amis se regardèrent. Chacun d’eux avait tout deviné.

Célestin partit le lendemain pour le Languedoc. Six mois après, Etienne épousa mademoiselle Victoire d’Orthet.

C’était une sombre et triste résidence que ce vieux château de Rocray, situé à trois lieues de Beauvais, dans un pays froid et tellement boisé que l’horizon semblait une ceinture de forêts. Victoire était là toute seule avec son mari. Dix ans s’étaient écoulés ; ils avaient dix ans de ménage. – Nous sommes en 1813. Etienne était entré dans sa trentième année ; Victoire allait avoir vingt-six ans. Etienne avait vieilli vite. Victoire était plus belle qu’autrefois. C’était une union froide qui n’avait jamais connu le bonheur. Etienne avait horreur du monde. Vivre dans ce vieux château de Rocray était pour elle le plus cruel de tous les exils. Etienne, lui, s’enfermait le jour et la nuit avec ses livres. Il était devenu décidément savant.

Victoire eût donné, Dieu le sait, toute la bibliothèque de son mari pour une marchande de modes. Deux ans auparavant, pourtant, un élément de joie était entré dans la famille. Madame de Rocray avait mis au monde une fille. Victoire l’aimait bien, ce cher enfant qui lui apprenait le bonheur d’être mère ; Etienne l’adorait. Mais cela ne changea rien à la position respective des deux époux. Victoire resta froide. Etienne devint jaloux à l’occasion que je vais dire.

Peu de temps après la naissance de la petite Victorine, M. le baron Célestin d’Anod vint faire une visite à. M. le vicomte du Rocray, son ancien ami. Ce fut d’abord un cordial plaisir. Etienne aimait véritablement Célestin, qui le lui rendait de tout son cœur. Ils ne s’étaient pas revus depuis le lycée Charlemagne. Jugez s’ils en avaient long à se dire. Célestin et Victoire ne s’étaient pas revus non plus depuis cette rencontre à l’Opéra, le soir de la fameuse visite à la maison de Charenton. Ils n’avaient, au contraire, hélas, plus rien à se dire. C’est surtout en ces cas-là que l’entretien est dangereux. M. le baron d’Anod resta huit jours au château. Il promit de revenir, malgré la froideur de l’invitation d’Etienne. Il revint, en effet, mais il ne resta qu’un jour. C’était environ huit à neuf mois avant la scène bizarre et dramatique relatée par le Confidentiel.

Cette scène eut lieu dans la nuit du 22 au 23 novembre 1813 ; – nuit noire, nuit glacée, du vent au dehors et de la neige ; au dedans, des plaintes et des larmes. Victoire était couchée sur son lit de douleur. Les peines de l’enfantement la tenaient déjà depuis quelques heures. Il n’y avait auprès d’elle que son mari, M. le vicomte du Rocray. Victoire demandait le médecin avec larmes. Son mari, dont la figure avait, cette nuit, une bien étrange expression, lui répondait :

– Je suis plus savant que les médecins.

Et la pauvre femme, épouvantée par le regard qu’il clouait sur elle, étouffait ses gémissements. M. le vicomte Etienne du Rocray avait un pâle visage, sillonné de rides précoces. Ses tempes, presque diaphanes, étaient dégarnies : on voyait dessous remuer les muscles qui font jouer la mâchoire. Sa taille se voûtait légèrement, et sa poitrine creuse rendait une toux sinistre. Il portait une robe de chambre de velours noir, qui faisait ressortir encore la menaçante blancheur de sa face.

A côté de lui sur un guéridon, était une pile de ces gros livres qui servent peu aux médecins, mais qui donnent le vertige aux gens du monde.

Un de ces livres était ouvert entre les mains de M. le vicomte du Rocray. Il lisait froidement, tandis que sa femme gémissait et se tordait.

– Voilà tous les symptômes ! dit-il enfin ; j’ai un ramollissement du cerveau, et je suis dans ma trentième année… Vous serez veuve bientôt, madame !

Victoire se pressa le front à deux mains et demanda pitié à Dieu. Au dehors, la neige tombait. Le vent criait dans les arbres dépouillés du parc.

– Vous me croyez fou, reprit le vicomte avec un sombre sourire ; je sais cela… Mais vous vous trompez : Je ne suis pas encore fou… Ma conduite est raisonnée froidement, et vous allez bien le voir. Vous me demandiez tout à l’heure pourquoi je ne laissais pas approcher le médecin… écoutez… je vais vous le dire… Vous aimez M. le baron d’Anod.

Victoire fit un geste d’énergique dénégation.

– Ne mentez pas, reprit Etienne, c’est inutile… Je le sais : c’est lui qui me l’a dit. Et comme la pauvre femme le regardait, stupéfaite, il ajouta : Voilà dix ans et trois mois qu’il m’a dit cela.

– Mais nous n’étions pas encore mariés, balbutia Victoire.

– Ce fut le jour, continua Etienne en se parlant à lui-même, où je vis le frère de mon père !…

Il passa le revers de sa main sur son front que baignait une sueur froide.

– M. le baron d’Anod, poursuivit-il, est venu au château le 26 février dernier… La loi peut tâtonner, la science non… Tous les auteurs sont d’accord… Le temps de la gestation naturelle chez la femme est de deux cent soixante-dix jours… J’ai fait mes calculs avec soin, avec rigueur… je les ai recommencés cent fois… Si vous n’êtes pas coupable, vous devez accoucher cette nuit, avant deux heures du matin.

L’horloge du château de Rocray sonna une heure, comme le vicomte achevait. Victoire poussa un cri de détresse. M. le vicomte de Rocray tira de sa poche une petite boîte longue en chagrin ; dans la boîte, il prit un rasoir anglais qu’il posa tout ouvert sur la savante pile de livres de médecine. Victoire eut bien l’idée d’appeler au secours ; mais cette chambre où il l’avait mise était isolée. Il n’y avait point d’espoir d’être entendue. Elle s’enfonça sous ses couvertures.

– Je suis sûr de mon fait, reprit le vicomte en refermant la petite boîte de chagrin ; ma conscience est tranquille… Il n’y a qu’une chance d’erreur, parfois, une commotion, une grande frayeur, par exemple, peut hâter le terme fixé par la nature… Cette chance est toute en votre faveur ; je vous la laisse, ne voulant punir qu’à coup sûr.

Il se leva, et sa taille, d’ordinaire courbée, se redressa violemment.

– Vous avez encore une heure, dit-il ; ayez confiance si vous êtes innocente… la nature ne vous manquera pas… Si vous êtes coupable, repentez-vous… Dieu pardonne… priez Dieu !

Une demi-heure se passa. Un silence profond régna dans la chambre. Victoire, éveillée par une douleur, se souleva et jeta autour de la chambre son regard affolé. La chambre était déserte, mais Victoire n’avait point rêvé. La lame brillante du rasoir lui renvoyait la lueur de la lampe.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, je voudrais bien voir ma fille avant de mourir !

Elle essaya de se lever, mais elle ne put. Alors elle prêta l’oreille aux bruits du dehors, parce que le désespoir n’existe que dans la mort. Les malheureux espèrent toujours, fût-ce un miracle impossible. Le vent hurlait ; la neige battait sourdement les carreaux. Victoire crut ouïr pourtant, mais de si loin ! le bruit d’un cheval qui galopait. Hélas ! que ne croit-on entendre en ces moments suprêmes !

La demie d’une heure sonna. Son coup unique et prolongé vibra longtemps dans le silence de la nuit. Victoire récita sa prière.

– Ma fille, disait-elle, – mon pauvre petit ange que je ne verrai pas avant de mourir !

Le vent d’automne fit une grande rafale. Quand les arbres du parc se turent, Victoire entendit bien que le galop du cheval se rapprochait. Au bout de trois ou quatre minutes, des pas s’étouffèrent sur le sable du jardin. Victoire connaissait-elle ces pas ? Son visage devint tout à coup radieux, puis elle le cacha entre ses mains. Un carreau brisé tomba en dedans de la chambre. Une main passa par l’ouverture et fit jouer l’espagnolette. La fenêtre s’ouvrit. Un homme parut debout sur l’appui.

– Célestin ! Célestin ! s’écria Victoire.

La pendule du vicomte du Rocray allait marquer deux heures après minuit. Il était seul dans son cabinet de travail, l’œil fixé sur l’aiguille qui lentement marchait. Son regard était terne. Des taches livides marbraient sa face. Ses cheveux, rares et brûlés, se hérissèrent sur son crâne. Il se disait tout haut, sans savoir qu’il parlait :

– C’est la justice ! c’est la justice ! Mon calcul est exact… les meilleurs auteurs sont avec moi.

Deux heures sonnèrent. Tout son corps frissonna. Mais il se leva.

– Allons ! murmura-t-il ; Dieu la condamne !

Il traversa son cabinet d’un pas ferme ; mais à peine eût-il ouvert la porte qu’il recula, comme si une invisible main l’eût frappé violemment. M. le baron Célestin d’Anod était debout sur le seuil, immobile et tenant à la main un rasoir ouvert. Etienne le regarda d’un œil craintif et hagard, comme la bête fauve regarde le belluaire qui va le dompter.

– M’attendais-tu ? demanda le baron d’Anod.

Etienne fit effort pour se ruer sur lui, mais ses pieds étaient cloués au sol. Il s’affaissa sur son fauteuil avec un rire énervé.

– Oui, répondit-il, je t’attendais.

Célestin fit un pas vers lui.

– Te souviens-tu du serment que j’ai fait ? ajouta-t-il à voix basse.

– Oui, répondit encore Etienne, je m’en souviens.

Le baron avança d’un pas. Etienne lui dit :

– Je ne suis pas fou, mais j’ai trente ans… c’est le destin… Si tu ne me tues pas, je la tuerai et je te tuerai.

Au petit jour, le médecin de campagne, appelé en toute hâte, arriva au château de Rocray. Il eut double besogne. Il délivra madame la vicomtesse qui accouchait d’un beau garçon, vers six heures du matin, et constata la mort de M. le vicomte, qui, dans un accès de folie sans doute (il y avait de si fâcheux précédents dans cette famille), avait attenté à ses jours. Le suicide était du reste patent. Le vicomte s’était coupé la gorge avec son propre rasoir. Auprès de lui, sur la table, était un écrit entièrement de sa main et ainsi conçu :

« Je déclare que, las de la vie, et poursuivi par la pensée que je pourrais être atteint d’aliénation mentale, comme plusieurs membres de ma famille, je mets fin moi-même à mon existence. »

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