‹ Madame Gil BlasChapitre 30 sur 70 · Chapitre 11 Seconde histoire.

Chapitre 11 Seconde histoire.

Ici finissait le récit rédigé par Jean-François Fontanet. Mais en marge il y avait une mention tracée au crayon, d’une écriture irrégulière et mauvaise : écriture de femme. La mention était ainsi conçue :

« M. le baron d’Anod épousa l’année suivante madame la vicomtesse du Rocray. Ils ont cent mille livres de rente. M. le vicomte Etienne du Rocray a maintenant vingt ans. Combien le baron d’Anod et sa femme donneraient-ils à celui qui les menacerait de raconter cette histoire au jeune vicomte du Rocray ?… »

La Fontanet avait raison de dire que ce confidentiel valait de l’argent.

J’ai transcrit ce récit tout d’un trait, en suivant mes souvenirs et sans avoir égard aux mille interruptions qui se produisirent pendant ma lecture. L’ancien bureau ne chômait pas comme cela pendant une heure d’horloge, et quand il n’y avait personne le vieux placeur se chargeait de me déranger. Ses questions ne variaient point, mais il les répétait souvent : il voulait, après avoir bu, savoir l’heure qu’il était et si les neveux étaient venus. Il demandait aussi aujourd’hui ce que faisait sa femme. Sa femme dormait. Je n’ai jamais vu auparavant ni depuis semblable sommeil. Le vieux placeur redoutait beaucoup le réveil de sa femme.

– Si elle s’aperçoit, disait-il, que le registre a été enlevé…

Mais j’avais mon plan tout fait à cet égard, et je le rassurais pour qu’il me laissât lire en paix ma seconde feuille. Il était environ trois heures de l’après-midi quand je pus en commencer la lecture.

Bien des gens peuvent se souvenir encore de cette belle fille, Marie-Caroline Renaud, qui fit quelque bruit dans les dernières années de la Restauration. Elle avait fait beaucoup de prédictions qui ne se réalisèrent, il est vrai, qu’après sa mort. Elle avait annoncé, entre autres événements politiques, la prise d’Alger, la chute de la branche aînée des Bourbons et la mort violente du dernier des Condé. A part ses qualités de somnambule, c’était une femme de mœurs assez légères, fort lancée dans cette portion du monde parisien qui fait du plaisir sa seule affaire. On la citait pour son élégance et même pour la vivacité de ses reparties. Elle avait au commencement de 1828 vingt-quatre à vingt-cinq ans.

Un tout jeune homme, le prince Maxime de ***, qui mangeait alors à Paris, aidé par les usuriers et le reste, la magnifique fortune de sa maison, était, en cette même année, l’amant affiché de Marie-Caroline Renaud. Le prince Maxime, capitaine de hussards, à dix-sept ans, avait promesse d’un régiment pour le jour de sa majorité : il était en outre héritier de la pairie de son oncle, M. le duc de Champmas-Mauges, un des conseillers les plus intimes du roi Charles X. Le prince aimait la Renaud. Il fit tout au monde pour la retirer du milieu dans lequel elle vivait. Il l’enleva de Paris en quelque sorte et la cacha en Italie pendant toute une saison ; mais le duc de Champmas et les autres parents du jeune prince, craignant qu’il ne perdît totalement l’avenir de sa carrière militaire, le contraignirent à revenir en France.

La Renaud, qui était folle de son petit prince, avait mené pendant tout le voyage une vie exemplaire. Mais, à son retour, l’air de Paris lui monta au cerveau. Il y eut brouille. Le prince la quitta. Le chagrin qu’il en eut lui fit faire une grave maladie. Marie-Caroline Renaud avait une jeune sœur à qui elle faisait donner une éducation recherchée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Guidée par une sorte de délicatesse maternelle, la somnambule avait toujours tenu autant que possible la jeune Irène éloignée de la maison.

Vous dire ce que j’éprouvais en lisant ce récit est au-dessus de mon pouvoir. Ces gens que j’avais laissés au Meilhan, ces bonnes gens, mes protecteurs, c’était pour moi la famille. Je les aimais comme si les liens du sang eussent été entre nous. Je les avais quittés le cœur brisé. Je pensais à eux sans cesse. Le prince Maxime faisait partie indirectement de ce groupe bien-aimé. Il était de ceux pour qui je me serais volontiers sacrifiée. Et voilà que je rencontrais sous mes pas un drame où il était acteur, un drame de vie et de mort, selon toute apparence.

Mais je ne puis prétendre que le nom du prince me frappa aussi fortement que celui d’Irène. Ce fut un véritable choc et un trait de lumière. Je me souvins que, lors du mariage de la belle institutrice avec M. le baron d’Avray, j’avais connu pour la première fois son nom de famille qui était Renaud. Irène Renaud ! la belle Irène était la sœur de Caroline Renaud, la somnambule !

Dès lors, pour moi, la venue d’Irène adolescente dans le pays de Mauges n’était plus un hasard ni un mystère. Le prince Maxime s’était intéressé à elle tout naturellement. Il l’avait fait recommander à madame la duchesse de Champmas-Mauges, qui l’avait eue chez elle en qualité de lectrice jusqu’à sa mort, et de là Irène était entrée au Meilhan comme institutrice. Les relations du prince Maxime avec elle, relations dont on n’avait jamais bien connu la nature, étaient expliquées.

Le manuscrit continuait :

Dans le pensionnat où était la jeune sœur de Marie-Caroline Renaud, il y avait un professeur de piano et de chant qui se nommait M. Léon tout court. Ce M. Léon était fort beau garçon, et ambitionnait le titre de séducteur qui orne incontestablement un homme de solfège. Il était tout confit en poésie de romances. Irène avait seize ans. Elle écouta les rimes idiotes du don Juan au cachet : amour, toujours, tendresse, ivresse, âme, flamme, et autres. Sa sœur fut obligée de la prendre chez elle. Pour cause, elle ne pouvait plus rester au milieu de ses jeunes compagnes. M. Léon qui voyait la Renaud installée dans un magnifique appartement, crut à une dot et proposa de réparer ses torts. Ce fut Irène elle-même qui refusa.

– Nous resterons bons amis, dit-elle.

Marie-Caroline, cependant, conçut de la conduite de sa jeune sœur un chagrin profond, et cet événement ne fut pas sans influence sur la vie qu’elle mena dès lors. Elle voulut s’étourdir. Elle perdit toute mesure. Le niveau baissa incontinent autour d’elle. Au lieu de princes, elle coudoya des faiseurs. Son ancien magnétiseur revint. C’était un personnage coiffé en apôtre, avec une barbe de saint-simonien : grands traits bien sculptés, regard terne, main superbe, ornée d’une bague en strass qui valait bien trente francs, mais qui lui venait, disait-il, de l’empereur de Russie, et à laquelle il accordait une valeur de cinq cents louis. Ce brave se nommait le docteur Brodard-Peyrusse. Il dit à Marie-Caroline, dès la première fois qu’il la revit :

– Si tu le veux, ta fortune est faite.

La Renaud ne demandait pas mieux que de faire sa fortune. Voici l’explication que le docteur Brodard-Peyrusse lui fournit.

Vers la fin de la Restauration, l’esprit public se préoccupait beaucoup de trésors cachés aux époques révolutionnaires. Il y avait des rêveurs qui voyaient partout, à trois ou quatre pieds sous le sol, d’immenses dépôts de matières d’or et d’argent. Les fouilles qui furent pratiquées depuis aux Tuileries, avaient été résolues dès cette année 1828. On parlait aussi de plusieurs millions en or et en bijoux enfouis dans le jardin du Palais-Bourbon. Mais le trésor qui sonnait le plus haut, par les soins éclairés d’une compagnie dont faisait partie le docteur Brodard-Peyrusse, c’était celui de Morevault. Le trésor de Morevault valait à lui seul ceux des Tuileries et du Palais-Bourbon. Morevault est une antique et très-célèbre abbaye, située dans les Ardennes belges, ancien duché de Bouillon, à quelques kilomètres de la frontière de France. Elle possédait d’immenses revenus, et son prieur, avant la Révolution, exerçait l’hospitalité sur la plus large échelle. Une expédition de sans-culottes français passa la frontière, au mois d’août 1793, et la ruina de fond en comble. Les moines, faits prisonniers, ne se réunirent jamais, et l’abbaye, avec ses opulentes dépendances, subit le sort des biens en déshérence. Pour que le lecteur ne perde pas son temps à se demander pourquoi les moines de Morevault ne revinrent jamais au bercail, je dirai le bruit qui courait dans le pays. Les saccageurs n’en avaient pas laissé un seul en vie. La raison est si péremptoire qu’elle dispense de toute autre recherche.

Mais un autre bruit courait aussi dans le pays. On disait que les pillards avaient été fort désappointés lors de l’invasion. Ils étaient revenus les mains à peu près vides, et c’est à peine s’ils avaient pu se partager au retour quelque cent mille écus. On n’avait trouvé ni la caisse abbatiale, ni l’argenterie, ni les ornements d’église, qui n’avaient point leurs pareils en Europe. Le prieur, averti de l’expédition projetée, avait enfoui tout cela en un lieu que lui seul et deux moines, ses confidents, connaissaient. Le prieur et ces deux moines n’avaient point été faits prisonniers par les Français. – Ils avaient purement et simplement disparu.

Le docteur Brodard-Peyrusse était Belge, de l’ancien duché de Bouillon. Il s’était mis en tête de battre monnaie avec le trésor de Morevault. Pour cela, il lui fallait une somnambule accréditée, et quelle somnambule était plus célèbre que Marie-Caroline Renaud ? D’après le peu que nous avons dit du docteur Brodard-Peyrusse, il est superflu d’ajouter que c’était un effronté charlatan. Il ne croyait pas du tout à la divination somnambulique, sinon comme machine à gagner de temps en temps quelques louis. Son plan était une imposture assez bien imaginée, et il ne doutait pas que la Renaud ne fût volontiers sa complice. La Renaud, en effet, ne lui demanda qu’une chose :

– Quelle sera ma part ?

– Un quart des bénéfices, répondit le faiseur, parce que nous avons deux associés de fondation… Agost et Rondel de Chaudesaigues.

Marie-Caroline connaissait Agost et Rondel. Agost était un ingénieur civil qui n’avait pas réussi. Rondel était un petit propriétaire ariégeois qui cherchait à augmenter son mince revenu territorial en faisant quelques affaires. On avait absolument besoin de ces deux hommes. Agost devait donner aux travaux à exécuter une tournure quasi-scientifique ; Rondel devait hypothéquer un clos et fournir les fonds.

Marie-Caroline Renaud, édifiée sur ce point, demanda quels seraient les bénéfices. Pour répondre à cette question, il fallait déduire le plan : c’est ce que fit le docteur Brodard. Il s’agissait de poudre à jeter aux yeux d’une société d’actionnaires. On devait faire en commun un voyage à Morevault, choisir un endroit propice dans les ruines, et y déposer à l’avance de l’argent et des pièces d’orfèvrerie. Marie-Caroline, endormie magnétiquement, devait désigner ce lieu en présence de plusieurs actionnaires futurs. Les fouilles, faites immédiatement et couronnées d’un succès certain, mettraient l’eau à la bouche de ces messieurs. Mais alors surgirait une difficulté : l’achat des terrains. Pour fouiller, il faut être propriétaire. L’achat, les frais de fouilles, etc., étaient estimés par ce digne Brodard à la somme de huit cent mille francs, divisée en seize cents actions de cinq cents francs. Ci : deux cent mille francs pour chacun des quatre associés.

– Tope ! dit Marie-Caroline, quand j’aurai dix mille livres de rente, je me ferai honnête femme.

Le lendemain, on amena des messieurs au cœur simple et sans artifice chez Marie-Caroline Renaud : c’était l’élite des futurs actionnaires. En passant, Brodard-Peyrusse avait pris, dans le jardin du Palais-Royal, un peu de sable qu’il avait mis dans du papier. On endormit la Renaud, ou plutôt on fit semblant. On lui donna la terre prise par Brodard au Palais-Royal. Elle déclara sans hésiter que c’était de la terre belge, recueillie dans l’enclos de l’ancienne abbaye de Morevault.

– Y a-t-il apparence qu’il se trouve des mines aux environs du lieu où cette terre a été recueillie ? demanda le magnétiseur.

– Non, répondit la Renaud, je ne vois pas de mines aux alentours.

– Voyez-vous autre chose que des mines ? demanda Brodard-Peyrusse.

– Attendez… je cherche…

– A quelle profondeur cherchez-vous ?

– A trois pieds.

– Ce n’est pas assez… descendez plus bas.

En ce moment, la somnambule poussa un cri qui fit tressaillir les actionnaires.

– Je vois !… dit-elle, je vois… Oh ! que c’est beau !

– Chut ! fit Brodard pour réprimer le joyeux murmure qui s’élevait.

Puis, s’adressant à la Renaud :

– Que voyez-vous ?

– De l’or, répondit la somnambule ; jamais je n’en ai vu tant que cela…, des services de vermeil… des ciboires incrustés de pierreries… des chandeliers d’argent massif… une mitre couverte de diamants…

– Cela vaut-il bien un million ? demanda encore Brodard.

Il faisait à dessein trembler sa voix, comme s’il eût été dominé par une émotion puissante.

– Dix millions ! répondit la somnambule, vingt millions… Je ne peux pas compter… Je suis éblouie !… Il y en a trop.

Tel n’était pas l’avis des messieurs simples. Il n’y en a jamais trop. Par l’organe du plus exercé d’entre eux au maniement de la parole, ils dirent :

– Nous ferons cette affaire-là, si on nous donne des sûretés.

– Il n’y a qu’une manière de prendre ses sûretés dans une affaire semblable, répondit Brodard, qui était préparé à l’objection : c’est d’aller sur les lieux et de sonder le terrain… Voici M. Agost, ingénieur civil, qui nous prêtera bénévolement le secours de ses lumières… Voici M. Rondel, capitaliste, qui fera les premières avances… Nous emmènerons madame pour connaître, au moyen de sa merveilleuse faculté, le lieu précis où nous devrons attaquer le sol… et vous serez convaincus, messieurs, si, pour vous convaincre, il suffit de vous faire toucher et voir.

On résolut de partir le lendemain pour Sedan.

Les actionnaires, qui n’avaient aucune raison de se presser, partirent le lendemain soir par la diligence. Nos quatre associés, au contraire, Brodard-Peyrusse, Agost, Rondel et Marie-Caroline Renaud prirent la malle-poste cette nuit-là même. Il leur fallait de l’avance.

Ils ne s’arrêtèrent à Sedan que le temps de trouver une voiture pour gagner la frontière. Ils entrèrent en forêt le 17, à quatre heures du soir. Le conducteur leur conseilla de coucher à Francheval, où il y a une bonne auberge ; mais ils voulurent pousser jusqu’au Poujou-au-Bois, petit village situé sur la ligne même de la frontière. Là, ils soupèrent. Après le repas, au lieu de se coucher tranquillement, ils sortirent tous les quatre du cabaret qui leur servait d’asile et prirent le chemin du Luxembourg. Les gens du cabaret remarquèrent une chose : Agost et Rondel emportèrent une grande caisse, qu’ils tenaient chacun par une de ses poignées. Brodard avait une bêche et une pioche.

En voyant ainsi partir les trois hommes et la jeune femme, les gens du cabaret de Poujou-au-Bois crurent qu’il s’agissait de contrebande. C’est chose si commune là-bas qu’on n’y fait pas même attention.

Il y a une lieue de pays de Poujou aux ruines de l’abbaye de Morevault. La route fut bientôt faite. A peine arrivés, nos associés se prirent à parcourir les ruines pour trouver un lieu convenable à la comédie qu’ils voulaient jouer le lendemain.

Les ruines de Morevault occupent une étendue de terrain considérable : elles sont situées dans la forêt même, ou plutôt la forêt a reconquis depuis quarante ans les abords du couvent, qui devait être autrefois à quatre ou cinq cents pas de la lisière. Le taillis s’est massé autour des vieux murs. Il y a des chênes qui croissent dans les amas de pierres. – Un pin a fendu la plate-forme de granit qui couronnait le perron du logis du prieur claustral. – C’est un grand arbre dont les branches dominent les décombres.

Le choix de nos associés s’arrêta sur une petite clairière ouverte à quelques pas de la cour du cloître dont les arceaux désemparés dessinaient encore un carré long, entouré de pans de murailles.

Avant de se mettre à l’ouvrage, Brodard tira de sa gibecière sa gourde pleine d’eau-de-vie et la fit passer à la ronde.

Marie-Caroline était assise sur une pierre. Depuis l’arrivée, elle n’avait pas prononcé une parole. On avait déjà remarqué sa taciturnité durant le voyage. D’ordinaire, c’était une fille de bonne humeur, et plutôt bavarde qu’autrement. Chacun s’était étonné de la voir ainsi triste et préoccupée. On lui demanda si elle voulait boire ; elle ne répondit point.

On crut qu’elle dormait. Brodard s’approcha. Il lui donna un coup léger sur l’épaule. Elle ne bougea point. Brodard dit à Agost, qui tenait une lanterne, d’approcher. Quand la lumière frappa le visage de Marie-Caroline Renaud, on put voir qu’elle ne dormait point, du moins du sommeil ordinaire. Elle avait les yeux grands ouverts, et très-fixes. Brodard-Peyrusse pouvait être incrédule au phénomène de divination, mais c’était un homme savant et très-versé dans la pratique du magnétisme. Il en faisait son métier depuis plusieurs années. Il vit du premier coup d’œil que la Renaud était dans un état magnétique.

La jeune femme dit tout haut :

– Je dors !

Agost et Rondel éclatèrent de rire. Brodard-Peyrusse leur imposa silence. Le médecin se réveillait en lui en ce moment. Mais tous les trois tressaillirent lorsque la Renaud, de cette voix qui n’appartient qu’à l’état somnambulique, ajouta tout à coup :

– Je vois !

Il y eut autour d’elle un grand silence. Elle n’avait encore rien dit qui pût avoir trait à un trésor, et pourtant la même idée naissait à la fois dans ces trois âmes avides.

– C’est le trésor qu’elle voit !

Le scepticisme combattait en eux cet espoir venu par un chemin si bizarre. Mais le scepticisme avait contre lui la solitude, le silence, la nuit, tous les ennemis du scepticisme.

– Que vois-tu ?… demanda le docteur Brodard, tandis que les autres retenaient leur souffle.

– Je vois le trésor, répondit la Renaud sans hésiter.

– Quel trésor ? interrogea encore Brodard.

– Le trésor dont j’ai parlé l’autre soir.

Ils se regardèrent. Agost et Rondel haussèrent les épaules. Brodard avait des gouttes de sueur au front.

– Tu ne te moques pas de nous, Caro ? murmura-t-il, donnant malgré lui à sa parole un sourd accent de menace.

– Non, répondit la somnambule qui s’agita faiblement sur la pierre ; je parle malgré moi.

– Décris-nous ce trésor que tu vois !

Ce fut quelque chose de vraiment étrange et qui fit croire pour la seconde fois à nos associés que la somnambule raillait. Elle répéta, en effet, presque dans les mêmes termes, tout ce qu’elle avait dit chez elle, à Paris, lors de la scène jouée pour piper les capitaux des actionnaires assemblés. Elle parla de masses d’or, de ciboires enrichis de pierreries, de chandeliers d’argent massif, de mitres abbatiales, couvertes de diamants… Et comme l’avant-veille, elle finit en disant :

– Je ne peux pas compter… je suis éblouie !… il y en a trop !…

Nos associés, je vous l’affirme, n’étaient pas moins éblouis qu’elle. Ils hésitaient encore à croire, mais déjà la fièvre les prenait.

– A quelle profondeur vois-tu cela ? demanda Brodard.

– Oh ! répondit la somnambule, c’est loin… c’est bien loin… vingt pieds… trente pieds.

Toutes les figures s’allongèrent.

– Alors, dit Brodard-Peyrusse, nous ne pourrions pas arriver jusque-là avec nos outils.

La Renaud fut du temps avant de répondre. Comme Brodard insistait, elle dit avec effort :

– Je cherche… j’ai bien de la peine… je cherche le chemin.

Puis tout à coup, et avec l’accent de la détresse :

– Eveillez-moi… je vous en prie… vous me rendormirez plus tard… Je sens que je me meurs ainsi ! éveillez-moi !

Ses traits se contractaient. On ne voyait plus que le blanc de ses yeux. Brodard se hâta de faire les passes transversales d’usage, et prononça d’une voix impérieuse :

– Eveillez-vous !

La somnambule poussa un long soupir et s’agita faiblement. Puis elle passa les deux mains tour à tour sur son front qui ruisselait de sueur. Puis, enfin ses joues se baignèrent de larmes abondantes. Personne n’avait désormais la pensée qu’elle eût joué un rôle. Quand on lui demanda pourquoi ces larmes, elle répondit :

– Je ne sais… il me semble que je suis menacée de mort… Ma tête est si faible… Je deviens folle…

Elle jeta un regard sur ces trois hommes qui l’entouraient au milieu de cette silencieuse solitude.

– Ne me tuez pas ! fit-elle d’un accent suppliant. Je n’ai rien… à quoi vous servirait de me tuer ?

Il n’y a pas jusqu’à présent d’exemple dans les observations magnétiques, qu’une somnambule ait gardé dans son état de veille la conscience de ce qui s’est passé durant le sommeil. Brodard, étonné, l’interrogea à ce sujet. La Renaud répondit :

– Je ne me souviens de rien… de rien… Seulement il me semble que j’ai échappé à un grand danger… je ne veux pas qu’on me rendorme… j’ai peur.

– Le temps passe, dit Agost à Brodard ; peut-on la rendormir malgré elle ?

– Parbleu ! fit le médecin sûr de son fait.

Marie-Caroline Renaud entendit.

– Je vous jure bien, dit-elle, que si vous me tuez, je reviendrai à votre chevet toutes les nuits !

– Pourquoi te tuer, pauvre Caro ? dit Brodard en riant.

Les deux autres rirent aussi. Et certes aucun d’eux n’avait en ce moment l’idée de commettre un meurtre. Mais parler de meurtre à de certaines gens, c’est ouvrir la voie.

Brodard se cacha derrière un débris de pilier. La Renaud crut qu’on allait la laisser tranquille et ferma les yeux à demi, demandant déjà si l’on ne devait pas bientôt retourner à l’auberge. On n’eut point la peine de lui répondre, car, tout à coup, elle essaya de se débattre, opposant une vaine résistance au sommeil qui s’emparait d’elle. Brodard la magnétisait de loin. Elle l’injuria ; elle le menaça, puis l’immobilité la prit. Brodard revint à elle et lui demanda si elle dormait. Elle répondit affirmativement.

– Cherchez le trésor ! lui ordonna Brodard.

Elle demeura quelque temps silencieuse et la sueur coula de nouveau le long de ses tempes.

– Je le vois, disait-elle, je sais où il est… Mais la route…

Puis, tout à coup, au moment où son magnétiseur ouvrait la bouche pour l’interroger :

– Otez-moi de là ! s’écria-t-elle impérieusement, dérangez la pierre où je suis assise… il y a un escalier dessous.

Ce fut à qui de nos trois associés montrerait le plus de zèle. La Renaud fut assise sur le gazon et l’on dérangea la pierre. En quelques coups de pioche, on découvrit l’orifice d’un escalier de cave. Brodard y descendit le premier, tenant une lanterne à la main. L’escalier donnait entrée dans un caveau de forme ronde qui semblait le vestibule d’un souterrain. On n’y voyait point de porte, et surtout nulle trace de trésor. Mais la découverte de cet escalier si bien caché n’était-elle pas déjà quelque chose de prodigieux ?

La Renaud, portée à bras, fut descendue dans la cave.

– Faites-moi faire le tour ! ordonna-t-elle.

Agost et Rondel, ses porteurs, la conduisirent le long des parois.

– Ici ! dit-elle tout à coup ; percez ici.

Le premier coup de pioche que donna Brodard rendit un son creux. C’était une porte bouchée à l’aide d’une faible maçonnerie. Au bout de quelques minutes, il y eut un passage praticable. Ce passage donnait entrée dans un long couloir voûté qui paraissait être sans issue, comme le caveau lui-même. Une paroi de terre le terminait. Brodard l’éprouva avec sa pioche. La terre rendit un son inerte et sourd. Il n’y avait rien au-delà.

– Que faut-il faire ? demanda-t-il à la Renaud.

– Portez-moi le long des murs, répondit-elle.

On obéit. Elle fut portée dans toute la longueur du couloir souterrain. Au bout de quelques pas, elle dit :

– Arrêtez ! c’est ici.

A l’endroit qu’elle montrait du doigt, Brodard donna un coup de pioche. Un cri de joie s’échappa de toutes les poitrines. Le pic tout entier de la pioche avait disparu dans le plâtre. Cette nouvelle issue communiquait avec un large escalier de pierre qui avait quelque chose de monumental. Vingt marches hautes en granit noir descendaient dans une vaste salle voûtée où s’alignaient deux longues files de sépultures. C’était le caveau funèbre de l’abbaye de Morevault. On voyait encore, suspendues à la voûte, les lampes, depuis longtemps éteintes, qui jadis brûlaient nuit et jour dans cette chapelle funéraire. L’autel, qui était à gauche, avait six colonnes torses en marbre noir, et l’on devinait bien que les accessoires du culte avaient dû être d’une grande richesse. Mais il ne restait que le marbre des colonnes et les sculptures du tabernacle. Vases, crucifix et chandeliers, tout avait été enlevé.

Nos trois associés restèrent quelques minutes à examiner tout cela.

– Où faut-il aller ? interrogea Brodard.

– Je ne sais pas, répliqua Marie-Caroline Renaud.

– Voyez-vous toujours le trésor ?

Elle fut une grande minute avant de parler.

– Faites-moi toucher tous les tombeaux l’un après l’autre, dit-elle enfin.

On la mit aussitôt en contact avec la tombe la plus voisine.

« Ici repose, lut-elle aussitôt, quoiqu’elle eût le dos tourné à l’inscription, vénérable prince dom Marcellin-César-Jules de Givonne, camérier honoraire de N. S. P., XIIIe abbé du monastère de Morevault-la-Forêt, décédé en odeur de sainteté le 31 décembre MCCCLIX. »

Agost et Rondel s’approchèrent, tenant des lanternes à la main. L’inscription était exactement telle que la somnambule l’avait déchiffrée.

– Il y a de la diablerie là-dedans ! grommela Rondel.

Brodard-Peyrusse dit en se grattant l’oreille :

– Est-ce que tous les mensonges que j’ai faits en ma vie seraient des vérités ?

– Oui, répondit la Renaud.

Brodard se sentit bien un petit frisson qui lui courait par le corps, mais il n’était pas temps de trembler. Il fallait agir. On but un coup aux gourdes.

– Voyez-vous toujours le trésor ? demanda pour la seconde fois le magnétiseur à moitié converti.

– Faites-moi toucher une autre pierre, ordonna la Renaud.

On obéit. La somnambule toucha successivement seize pierres et lut seize inscriptions tombales.

Sa voix défaillait, tant le travail mystérieux qui se faisait en elle était rude. A la dix-septième tombe, elle lut :

« Hic jacet nemo. – Janua cœli. – Benè intelligenti salutem ! »

Marie-Caroline Renaud était une fille peu lettrée. En tout cas, il est hors de doute qu’elle ne connaissait point la langue latine. Et pourtant elle traduisit couramment :

« Ici repose Personne. – Porte du ciel. – A bon entendeur, salut ! »

– Soulevez la pierre, ajouta-t-elle, et réveillez-moi, au nom de Dieu ! car je me sens mourir.

On souleva la pierre, mais on ne la réveilla point. Ils avaient bien le loisir, en vérité, nos chercheurs de trésor ! Leur passion arrivait au délire. Aucun des trois ne se fût arrêté au cri de détresse de son propre père.

La tombe soulevée montra une tombe vide. Au fond était un large trou qui servait de cage à un escalier tournant. Brodard saisit une lanterne et se précipita le premier dans l’escalier. En arrivant en bas, il poussa un grand cri. Deux autres grands cris suivirent : c’étaient Agost et Rondel qui arrivaient.

Ils étaient dans une salle souterraine assez grande. Devant eux se trouvait le trésor décrit par la somnambule. Rien n’y manquait : les tas d’or, les gigantesques chandeliers d’argent massif, les ciboires, les mitres abbatiales, chargés de diamants. Entre eux et le trésor, il y avait trois squelettes humains.

On disait dans le pays que, lors de l’invasion dévastatrice de 1793, l’abbé, le prieur claustral et le prieur des moines du monastère de Morevault n’avaient pu être découverts, malgré les plus actives recherches. Ils étaient là, tous trois, le prieur des moines, le prieur claustral et le prince abbé. Nos trois associés les virent, mais c’est à peine s’ils prirent garde. La fièvre d’or les tenait. Ils s’entresaisirent par la main et menèrent une ronde autour du trésor et des squelettes. Puis ils se jetèrent à corps perdu sur cet amas de richesses et s’y vautrèrent comme les enfants dans le sable. Ils riaient, ils criaient, ils étaient ivres.

Bien entendu que la spéculation changeait du tout au tout. Il ne s’agissait plus d’aller chercher les actionnaires à Sedan. Bien au contraire, il s’agissait de déménager tout cela à petit bruit, dût-on y mettre, des semaines, et de gagner un autre point de la frontière. On tint conseil.

– Et la Renaud !… fit tout à coup Brodard-Peyrusse.

Ils avaient oublié la Renaud. Agost dit :

– Les femmes parlent souvent… il n’y a point de bon secret où sont les femmes.

– Les somnambules, une fois réveillées, ne se souviennent de rien, répliqua timidement Brodard.

– A d’autres ! s’écrièrent Agost et Rondel ; on ne nous fait pas croire ces fadaises-là !

– D’ailleurs, reprit Brodard à voix basse, il est un fait certain… C’est que Marie-Caroline Renaud, endormie magnétiquement, reprendrait conscience de tout ce qu’elle a vu ici.

– Et qu’elle pourrait tout révéler, ajouta Agost.

– Même sans le vouloir ! ajouta Rondel.

Il y eut un long silence. Par l’orifice de l’escalier, on entendait des plaintes faibles.

– Si on ne l’éveillait pas, reprit enfin Rondel, qu’arriverait-il ?

– Dans les cas ordinaires, rien, répondit le docteur ; au bout d’un temps plus ou moins long, elle s’éveillerait d’elle-même.

– Ah ! firent les deux associés désappointés.

– Mais, poursuivit Brodard après un second silence, quand les somnambules supplient qu’on les éveille… quand elles disent : Je me sens mourir…

– Eh bien !…

– Il faut se garder de les laisser endormies, parce qu’il n’est pas donné à une somnambule de tromper… Si elle dit : je me sens mourir, c’est que la mort est là.

On se tut encore. Les gémissements arrivaient plus faibles. Nos trois associés se consultèrent du regard et se mirent à faire les paquets qu’ils devaient emporter cette nuit même. Ils furent longtemps à faire ces paquets. Quand ils remontèrent, la somnambule, couchée sur la pierre de la tombe, ne se plaignait plus.

On ne revit plus jamais à Paris Marie-Caroline Renaud. Dans les fouilles qui furent faites six ans plus tard à l’abbaye de Morevault (1834), par ordre de l’autorité belge, on trouva quatre squelettes, dont une femme, au fond d’un caveau vide, situé sous la chapelle funèbre des princes abbés.

MM. Brodard-Peyrusse, Agost et Rondel de Chaudesaigues prirent tout à coup rang parmi les plus riches capitalistes de Paris.

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