Chapitre 12 Les neveux.
Je n’eus pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur mes lectures. La nuit était venue sans que j’y eusse pris garde, et cela n’est pas étonnant, puisque la nuit et le jour se ressemblaient comme deux gouttes d’eau dans l’ancien bureau de M. Fontanet. Comme j’achevais les dernières lignes, le patron et la patronne appelèrent tous les deux à la fois : le patron à l’aide de son verre, la patronne avec sa voix sourde et altérée. Je fourrai vivement la feuille dans mon sein, et bien m’en prit car, au même instant, Félicité parut au seuil de sa chambre. Elle se frottait les yeux, les poings fermés, et chancelait sur ses jambes amollies.
– Que faites-vous là, Suzanne, me dit-elle, et pourquoi êtes-vous levée avant le jour ?
– Le jour, madame ? répondis-je, le jour est venu et parti : nous sommes au soir.
Elle passa le revers de sa main sur son front.
– Que m’est-il donc arrivé ?… murmura-t-elle ; – en vérité, je ne sais plus…
Le fait est qu’elle avait l’air d’une pauvre idiote. Testulier avait dû lui faire boire quelque chose de bien bon. Le père Fontanet cogna de nouveau son verre. Elle frappa du pied avec impatience.
– Attendra-t-il, celui-là ! s’écria-t-elle ; ma parole, j’ai la tête perdue… Suzanne, dites-moi un peu ce que nous avons fait hier au soir.
– Vous avez amené l’agent d’affaires, madame.
– Ah ! fit-elle, tandis que son regard s’éclairait tout à coup ; voilà !… Je me souviens à présent… Le testament est signé… Comment va mon pauvre mari ?
– Beaucoup mieux, madame.
Elle ne put retenir une grimace.
– Lui avez-vous bien donné à boire, au moins, à ce pauvre homme ?… reprit-elle.
– Aussi souvent qu’il l’a voulu, madame.
– Et m’a-t-il demandée ?
– Oh ! pour cela, bien des fois !
Les idées lui revenaient. Elle avait assez de sang-froid déjà pour chercher une explication de sa conduite.
– Voyez-vous, Suzanne, me dit-elle en parlant haut pour que le vieillard pût l’entendre, je suis sortie hier soir avec M. Testulier afin de causer avec lui des affaires de mon gros chéri… Il m’a fait entrer au café pour prendre une demi-tasse… et… et…
Elle hésitait. Je jugeai le moment favorable pour exécuter la promesse que j’avais faite au père Fontanet, touchant la disparition du registre confidentiel. Je lui avais dit : « Je prends tout sur moi. » En définitive, ce n’était pas pour rien que j’étais née en pleine Basse-Normandie. Je ne suis pas menteuse, mais ceux de mon pays savent tout naturellement arranger la vérité.
– Madame, lui dis-je, – il y a une chose que mon devoir m’oblige à vous raconter. D’abord, ce sommeil qui vous a tenue engourdie toute la journée n’est pas naturel…
– C’est vrai ! m’interrompit Félicité, qui se rapprocha, c’est vrai… Va fermer la porte du bonhomme.
J’obéis. Elle vint s’asseoir auprès de moi.
– Vous êtes une fine mouche, ma petite, reprit-elle en me caressant le menton ; j’ai déjà vu cela… nous ferons quelque chose ensemble… Voyons, soyez franche, que savez-vous ? Qu’avez-vous deviné ?…
– Je n’ai rien deviné, madame, répondis-je gravement : j’ai vu.
Elle me regarda d’un air ébahi.
– Qu’avez-vous vu, Suzanne ? murmura-t-elle.
– Aviez-vous donné l’ordre à M. Testulier, dis-je au lieu de répondre, de s’introduire chez vous au milieu de la nuit et de fouiller dans votre pupitre ?
Elle sauta sur sa chaise, comme si on l’eût piquée.
– Ah ! le scélérat ! s’écria-t-elle, rouge déjà de colère ; ah ! le malheureux… il m’aura volé mes clefs pendant que je dormais dans le cabinet du restaurant… J’ai bien vu que le vin blanc avait un goût… Ah ! le scélérat !
Elle fouilla précipitamment dans sa poche. Ses clefs y étaient ; celle du pupitre lui tomba justement sous la main. Elle tremblait si fort, qu’elle fut du temps avant de pouvoir la mettre dans la serrure.
– Tu l’as vu ? répétait-elle ; comment l’as-tu vu ?
– Par là, répondis-je en montrant le carreau de ma soupente.
– Ah ! fit-elle en détournant les yeux ; et auparavant… avais-tu vu quelque chose ?
Elle songeait au décarrelage du bureau. Je répondis :
– Auparavant, je n’avais rien vu.
La clef tourna enfin dans la serrure. Elle ouvrit le pupitre avec une violence convulsive. D’un coup d’œil, elle vit que le Confidentiel n’était plus là.
Je redoutais ce moment, mais j’eus la force de me composer et de garder une contenance sereine. La tablette du pupitre retomba. Les deux poings de la Fontanet se crispèrent, et l’écume vint aux coins de sa bouche.
– Je le ferai condamner comme voleur ; s’écria-t-elle d’une voix que la rage étranglait ; tu témoigneras… n’est-ce pas que tu témoigneras ?
– Si vous le voulez, madame.
– Si je le veux ! grinça-t-elle entre ses dents serrées ; mais tu ne sais donc pas ce qu’il m’enlève !… Il y a plus de cinquante mille livres de rentes là-dedans… il y avait ma fortune… je suis ruinée… ruinée… Mais ce n’est pas fini, reprit-elle avec violence : je lui arracherai plutôt l’âme pour le ravoir !… Il verra !… il verra…
La Fontanet resta un instant assise auprès de son pupitre refermé.
– Va au vieux, me dit-elle brusquement ; raconte-lui ce que tu voudras pour m’excuser de ne pas aller près de lui…
Je passai dans l’arrière-boutique, où Fontanet était dans des transes. Il l’avait entendue crier. Il tremblait de tous ses membres. Pendant que je lui versais à boire, il me demanda :
– Qu’a-t-elle dit ? Se doute-t-elle de quelque chose ?
– Chut ! fis-je, pas un mot… Elle doit être aux écoutes… Je vous raconterai tout quand elle sera partie.
– Que chantez-vous là ? fit la placeuse à la porte.
– Monsieur me demandait, répondis-je, ce que vous aviez à crier.
– Est-ce que ça le regarde ? fit-elle sans entrer ; ne te fais pas de mauvais sang, gros chéri… je m’occupe de nos intérêts tant que je peux… mais, tu sais, quand il n’y a pas d’homme dans une maison… Fais un somme et ne nous tracasse pas.
Je placerai ici un détail que je n’appris que beaucoup plus tard par Testulier lui-même, qui s’en vanta à moi comme d’une excellente plaisanterie. Le lecteur pourra juger, par cette circonstance, jusqu’où devait aller la rage de Félicité Fontanet ! C’était elle-même qui avait acheté de l’opium chez un droguiste de ses connaissances. Cet opium, qu’elle avait remis au notaire, était destiné pour le père Fontanet, qu’on voulait endormir, pour décarreler l’arrière-boutique comme on avait décarrelé le bureau. Félicité ne pouvait donc ignorer d’où lui venait ce sommeil de plomb qui l’avait accablée pendant dix-huit heures. Son Testulier l’avait trahie : elle brûlait de se venger.
– Oui, oui, disait-elle en se parlant à elle-même, quand j’arrivai près du pupitre, il faut un homme, il en faut un… de toute manière… On lui mettra le pistolet sous la gorge… et il cherchera un trou de souris pour s’y cacher !… Ce n’est brave qu’avec les femmes !
Elle tira sa montre d’argent pour voir l’heure. La montre, qu’elle avait oublié de monter, s’était arrêtée.
– Viens m’aider à passer ma robe de soie, me dit-elle ; – on en trouvera un homme !… et un jeune !… et un crâne !… et qui le fera marcher, ton Testulier !
Il était environ huit heures du soir quand Félicité Fontanet sortit, parée comme une châsse, avec une robe de soie noire, un châle boiteux, une chaîne d’or et des boucles d’oreilles en pendeloques qui semblaient arrachées à un lustre de théâtre.
Dès qu’elle fut partie, j’entendis le bonhomme qui chantait. Je faillis tomber de mon haut. Mais ce n’était pas une illusion, il chantait. Je trouvai ce moribond de la veille gaillardement assis sur son séant et fredonnant d’une voix tremblotante, sur l’air de larifla :
Ca va mieux, mieux, mieux,
Ca va mieux, mieux, mieux,
Ca va mieux, mieux, mieux !…
Il essaya de se lever, mais la tête lui tourna. J’obtins de lui qu’il restât dans son lit.
– Allons, Suzette, me dit-il gaîment, nous avons de la besogne… Elle n’aura rien, la coquine, que ses yeux pour pleurer. Elle n’aura ni argent, ni bureau, ni registre… Demain, je veux que mes neveux et nièces soient ici pour la mettre à la porte.
– Mais elle est votre femme, monsieur Fontanet, objectai-je.
– As-tu fini ! s’écria-t-il : ma femme à la mode de Paris !… le treizième arrondissement n’est pas fait pour le roi de Prusse. Je te dis que je veux la mettre sur la paille. Elle a essayé de me tuer… elle m’a fait écrire malgré moi… Ah ! le bon testament qu’elle a… mon ancienne femme !
Il s’interrompit pour boire un petit coup.
– Et pourtant, reprit-il d’un ton radouci, elle ne me marchandait pas la qualité du rhum… Il faut être juste… Je la placerai… chez un rentier… Va vite me chercher une feuille de papier timbré de sept sous, Suzette.
Il m’expliqua que je trouverais cela chez le marchand de tabac, et que je le paierais neuf sous parce que les bureaux de timbre étaient fermés. Il avait la parole libre et l’esprit très-présent. Je revins quelques minutes après avec ma feuille de papier timbré. Le bonhomme chantait toujours. Il s’interrompit pour me dire de lui apporter tout ce qu’il fallait pour écrire et une planchette.
– Tu me tiendras la lampe, ajouta-t-il, car les yeux n’y sont plus beaucoup, mais ça reviendra.
Je devinais bien que son intention était de faire un nouveau testament. Il me paraissait, dans mon ignorance, que la présence de l’homme d’affaires avait prêté à l’autre une force que celui-ci n’aurait point. Le père Fontanet ne me laissa pas dans mon erreur. Il était en train de bavarder, et à l’exemple de tous les gens de sa sorte, il savait son code sur le bout du doigt.
– Il m’a conduit la main, le scélérat… commença-t-il en trempant sa plume dans l’encre ; nous allons voir si je peux écrire sans lui, voilà toute la question… et encore, tu m’aiderais bien un peu, n’est-ce pas, Suzette ?… pour empêcher les neveux et les nièces de mourir de faim… La loi est précise… Tout testament annule les dispositions antérieures… nous connaissons notre affaire… Regarde, si tu peux lire.
Il me tendit la feuille où il avait déjà tracé une ligne. Ce n’était pas assurément cette écriture fine et régulière du registre confidentiel ; la main ne s’appartenait plus tout à fait : il y avait des écarts et des défaillances ; mais, en somme, c’était très-suffisamment lisible. Je le lui dis.
– Ca va bien ! me répondit-il en reprenant son papier ; ce n’est pas un exemple d’écriture que nous faisons là, Suzanne. Va mettre le verrou de la porte de la cour.
Il ne s’agit que de se mettre en train ; une fois les premières lignes tracées, l’écriture du vieux placeur se fit plus courante, et il ne fut pas plus de dix minutes à libeller son testament olographe.
– Lis-nous cela ! s’écria-t-il joyeusement ; tu vas voir que nous savons encore assez bien notre affaire !
Je pris le papier et je lus :
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sous la protection de la loi, je soussigné, Jean-François Fontanet, natif de Troyes (Aube), rentier, jouissant, comme il appert par la teneur même des présentes dispositions du plein et entier exercice de mes facultés, déclare vouloir annuler et annuler par le présent testament olographe toutes autres dispositions antérieures, nommément le testament prétendu olographe, passé en faveur de la femme Félicité-Anne-Elisabeth Monnier, portant par tolérance mon nom de Fontanet et se disant mon épouse, le 16 octobre 1836.
« Item : fais savoir à qui il appartiendra que la présente révocation a pour cause la captation et les violences dont j’ai été l’objet, tant de la part de la susdite Félicité que de la part de son agent d’affaires et complice, le nommé Testulier, ancien huissier, lequel me guidait la main pendant que j’écrivais le susdit testament.
« Item : disposant, selon l’étendue de mes droits, de tous mes biens, meubles et immeubles, tels qu’ils se porteront au jour de mon décès, fais donation pure et simple desdits biens à mes neveux et nièces, fils et filles de ma sœur : François Poinsot, mon filleul majeur ; Juliette Poinsot, majeure Nicolas ; et Lucie Poinsot, mineurs, pour être partagés entre eux également et de bonne foi.
« Item : nomme François Poinsot, mon filleul, mon exécuteur testamentaire.
« En foi de quoi, après avoir invoqué la Très Sainte-Trinité, je signe cet écrit, qui est entièrement de ma main, sans surcharges ni ratures.
« Ce 17 octobre 1836, neuf heures du soir, à Paris,
« J.-F. FONTANET. »
– Vois-tu, Suzanne, me dit-il quand j’eus fini, toutes ces formules-là donnent une physionomie comme il faut à la chose. Ce n’est pas là le testament d’un épicier… et si j’avais voulu écrire tout ce que je sais, petite fille, il est bien certain que j’aurais fait ma fortune dans les lettres.
Il me prit le papier des mains, le plia en quatre et me le rendit.
– J’espère bien ne pas mourir de cette fois, reprit-il ; mais enfin, si je me laisse glisser, comme on dit, les pauvres enfants auront du pain.
On savait au moins par où le prendre, ce pauvre Jean-François Fontanet ; il avait tout un côté humain : les enfants de sa sœur étaient sa conscience.
– Mets cela dans ta poche, continua-t-il, et prends bien garde de le perdre : nous allons passer à un autre exercice !
Il s’agissait ici d’un trésor, comme dans la fameuse histoire de Caroline Renaud ; mais la cachette du vieux placeur ne pouvait guère ressembler à cette cave féerique où les princes-abbés de Morevault avaient enfoui leur opulence. Le trésor du père Fontanet devait tenir sous un carreau.
– Es-tu assez forte pour déranger le lit ? me demanda-t-il.
– Je peux essayer, répondis-je en mettant la main à l’œuvre.
Il m’arrêta.
– Avant de pousser, me dit-il, mets une marque au carreau qui est sous le pied, en dehors, au chevet.
Avec mes ciseaux, je fis une croix au carreau.
– Là ! dit-il ; marche, si tu veux !
Je donnai une poussée au lit, qui roula aisément.
– Comme c’est fort, ces enfants ! murmura le bonhomme ; ah ! si jeunesse savait ! Descelle le carreau, s’interrompit-il, et prends ce qui est dessous.
J’obéis. C’était une besogne fort aisée. Le carreau ne tenait que par la pression du pied du lit. Sous le carreau, il y avait un sac de cuir assez rondelet qui sonna l’or quand je le pris. Le père Fontanet se mit à rire au son de cette musique.
– Si la coquine avait pu mettre la main dessus ! dit-il en savourant son triomphe et sa vengeance ; mais, après tout, vois-tu bien, elle n’a jamais changé la qualité du rhum… Ce n’est pas étonnant qu’elle ait cherché à se faire un sort… je ne lui en veux pas tant que j’en ai l’air… je la placerai… chez un rentier.
Le bonhomme comptait ses économies avec un mélancolique plaisir. Il y avait aux environs de trois mille francs en or. Mais ce n’était pas tout. Cette Félicité n’avait pas de si bons yeux que je l’avais cru d’abord. Le vieillard ouvrit en effet sa chemise, puis son gilet de flanelle. Je vis qu’il portait sur la poitrine un petit portefeuille plat, attaché par un cordonnet de soie. Dans le portefeuille, il y avait un titre de huit cents francs de rentes. Vingt mille francs au cours du jour !
– Quand elle saura cela demain, me dit le vieux placeur en riant, elle se pendra, c’est sûr… Pauvre chatte ! je crois bien qu’elle m’aurait étranglé si elle avait pu se douter de la chose… Quelle heure est-il ?
– Neuf heures et demie.
– Allons, Suzanne, en route ! Combien t’ai-je promis ?
– Oh ! cela ne fait rien, monsieur Fontanet…
– Pas de sottises… Rien qu’à t’entendre parler comme cela, voilà que j’ai peur !
Il me regardait avec défiance ; je ne devinais point pourquoi.
– Vois-tu, reprit-il brusquement, je ne te connais ni d’Eve ni d’Adam, moi… Et quand on fait fi d’un salaire honnête, c’est qu’on a de mauvaises pensées.
– Je ne vous prie pas de vous servir de moi, répondis-je, blessée au vif ; donnez l’adresse de vos neveux au commissionnaire du coin, ne lui dites pas ce que contient le paquet, et envoyez…
– Tu es une honnête fille ! m’interrompit-il ; je ne veux que toi pour commissionnaire… Je t’ai promis neuf louis, je m’en souviens bien… en voilà dix… prends tes jambes à ton cou, et va porter tout cela au n° 21 de la rue Moreau, au faubourg Saint-Antoine… tu reviendras après.
– Mais vous, pendant ce temps-là ? objectai-je.
– Moi, je me porte comme père et mère… Tu diras au neveu François qu’il vienne demain et qu’il amène un commissaire… Nous la mettrons à la porte… elle aura beau faire du bruit ; on peut fouiller chez moi, maintenant que ce diable de Confidentiel est parti… Je le sais par cœur, c’est vrai, mais les commissaires de police ne peuvent pas dire à la mémoire : Ouvrez, au nom du roi !… Va !
Comme je gagnais la porte, il me rappela.
– En revenant, me dit-il, pour le cas où elle serait rentrée, tu rapporteras quelque chose… histoire de te donner l’air d’avoir fait une commission dans le quartier… Tu rapporteras un demi-poulet rôti et une tranche de pâté de jambon… Nous ferons la soupaille… Je me sens en appétit… Allons, Suzanne ! trois quarts d’heure pour aller, trois quarts d’heure pour revenir… En avant, marche !
Il fit le tambour à la suite de ce commandement militaire. Moi, je me mis à courir. La commission me plaisait.
Il n’y avait pas bien longtemps que j’étais prisonnière, et pourtant je sentis un mouvement de joie en respirant l’air libre. Je gagnai tout de suite le boulevard, et je me mis à courir dans la direction de la Bastille. Le père Fontanet m’avait dressé mon itinéraire. Je fus un peu plus d’une demi-heure à franchir la distance qui sépare la rue de Cléry de la rue Moreau ; j’allais plus vite que les voitures. Encore, m’égarai-je dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine.
J’étais en nage quand j’arrivai à la porte du numéro 21. J’attribue en partie à cet état les accidents qui suivirent ma visite à la famille du vieux placeur.
C’était une maison sans portier, une maison très-pauvre, située au fond d’une grande cour pleine de fumiers. Des étables à vaches étaient à droite et à gauche. Il y avait une laiterie sur le devant. Je demandai à la laiterie si l’on connaissait la demeure de M. François Poinsot ; on me répondit : Derrière l’écurie dans la cabane, à gauche. Une fois passé la cour aux fumiers, il faisait nuit noire. On se serait cru à cent lieues de Paris, dans un de ces villages où la civilisation n’a pu encore apporter la propreté. Au bout d’un long couloir, servant en même temps de canal aux eaux de la cour, se trouvait une écurie à demi ruinée qui contenait une demi-douzaine de ces ânesses à lait qui vont par la ville au secours des phthisiques. Derrière l’écurie était une cabane en planches et torchis dont la fenêtre laissait passer une faible lueur par ses carreaux de papier huilé. Je frappai. Un grognement sourd me répondit. Je redoublai. Le grognement sourd ne fut point répété. Alors, je soulevai le loquet et j’entrai.
Les odeurs méphitiques qui remplissaient le couloir étaient parfums de roses auprès de l’affreux mélange de miasmes qui attaqua mon odorat. Comme mes yeux étaient habitués à l’obscurité, je pus embrasser d’un regard l’ensemble de ce misérable spectacle, éclairé par une mèche-veilleuse brûlant dans un tesson de pot. C’était la misère dans tout ce qu’elle a d’horrible quand la maladie vient s’y joindre. Il n’y avait pour tous meubles qu’une planche sur deux tréteaux. Trois tas de paille humide servaient de couches à trois fantômes dont l’aspect glaçait le cœur. Un quatrième spectre était accroupi par terre, aux pieds de la table. C’était l’aîné des neveux, c’était François Poinsot, le filleul du vieux placeur. J’eus froid dans les veines en songeant que la Fontanet avait osé dire que ces misérables êtres gagnaient de l’argent assez pour se montrer ingrats.
François Poinsot me demanda d’une voix creuse ce que je voulais. Quand je lui dis que j’apportais de l’argent, il eut un sourire stupide. Il ne voulut point me croire. Quand je jetai le sac d’or sur la table, des râles sans nom s’élevèrent dans les coins où étaient les tas de paille. Je suffoquais littéralement, et pourtant je ne pouvais sortir avant d’avoir accompli ma mission. François Poinsot me dit :
– Ces trois-là ont la petite vérole. Moi, je sors de l’avoir. Je me suis guéri, je ne sais pas comment… mais je me meurs de faim.
– Et un médecin ? demandai-je.
Le même rire idiot fut la seule réponse que j’obtins. Et les trois patients, couchés sur la paille, se prirent à murmurer :
– Donnez à boire ! donnez à boire !
Il n’y avait pas d’eau dans la masure. De l’eau ! ce que Dieu met partout ! A Paris, l’eau se vend. On peut mourir de soif.
– Mes amis, dis-je les larmes aux yeux, je vais aller vous chercher ce qu’il vous faut.
– Elle ne reviendra pas ! fit-on sur la paille.
Il paraît que des gens étaient entrés là qui avaient promis de revenir et qui n’avaient point tenu parole.
– Du pain ! dit François, qui serrait sa poitrine à deux mains.
– De l’eau ! de l’eau ! râlaient les trois malades.
Et l’aînée, cette Juliette dont le père Fontanet parlait si souvent :
– Par pitié, aidez-moi à me retourner ; mon côté n’est qu’une plaie !
– Non, non ! cria François, du pain !
– Non, non ! firent les deux autres, qui étaient des enfants, de l’eau… de l’eau !
J’allai à Juliette, et je la soulevai. Elle jeta autour de mon cou ses deux bras rouges et brûlants. Je sentis le frisson d’horreur qui pénétrait jusqu’à la moelle de mes os. Je parvins à la retourner. Elle ne me dit pas merci.
Je sortis cependant en courant pour aller acheter ce qu’il fallait à ces pauvres malheureux. Je revins bientôt avec du pain, du vin et de l’eau. J’allumai une chandelle que j’avais apportée. Je me sentais déjà des alternatives de froid et de chaud, mais je n’y prenais pas garde. Je ne savais pas ce que c’est que d’être malade.
L’aîné se mit à dévorer ; je crus qu’il allait étouffer. Les trois malades, dont la lumière blessait les yeux endoloris, grouillaient sur leur paille et s’attachaient à moi, demandant à boire encore après avoir bu. Le cœur me manquait.
L’angoisse qui précède toute grande maladie me tenait déjà. Je sortis pour aller chercher un médecin. J’en trouvai un dans la rue même. C’était un digne homme. Il sauta hors de son lit dès qu’il entendit parler de misère. Moi, je n’avais plus qu’une pensée, c’était de regagner le bureau. La distance à parcourir pour cela me semblait maintenant énorme.
Quand je fus dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, ma tête commença à tourner : je voyais les réverbères doubles, et mes jambes se dérobaient sous le poids de mon corps. Il me semblait toujours sentir autour de mon cou ces bras brûlants et rouges. Je ne saurais dire l’épouvante que me causait le roulement des voitures. Mes oreilles bourdonnaient, et la voix des passants m’arrivait comme un concert de grandes et confuses clameurs. Enfin, des lueurs éblouissantes passèrent devant mes yeux. Je ne sais où j’étais quand je sentis mon cœur défaillir tout à coup. J’eus une vive douleur au sommet du crâne : j’éprouvais la sensation que je me figure être celle d’une personne qui se noie. Et je restai comme morte ; je ne souffrais plus…
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