Chapitre 13 Sœur Louise.
Un matin, je vis le pâle soleil d’hiver qui glissait sur un paysage inconnu. J’étais couchée sur un lit de sangle dans une chambre proprette dont les deux croisées donnaient sur un vaste espace vide.
Au loin, derrière une rangée d’arbres dépouillés, s’élevaient de grands bâtiments que surmontait un dôme. En me soulevant sur le coude, je pus voir qu’un canal me séparait des arbres et des constructions. Mais c’était là un effort prématuré ; je retombai brisée, et je m’endormis.
Deux voix me réveillèrent. On causait tout doucement auprès de mon lit. Une main saisit mon poignet, et cela me fit ouvrir les yeux. Je vis à mon chevet une vieille femme et un jeune homme portant l’habit noir et la cravate blanche. Les convalescents sont comme les enfants, parce que la maladie refait à nos sens une sorte de virginité. Ce que nous voyons au réveil d’une de ces grandes crises qui menacent l’existence nous frappe fortement.
Le jeune homme parlait peu ; la petite bonne femme, au contraire, n’était rien moins que taciturne. Quand elle s’adressait à lui, c’était avec une sorte de respect.
– Que vous avais-je dit ? murmura-t-il en me voyant ouvrir les yeux.
– Oui, oui, répondit madame Louise, ou sœur Louise, car elle portail ces deux titres dans le quartier des Quinze-Vingts ; vous êtes un sorcier, bon docteur… et je commence à croire à votre médecine… tout à fait.
– Comment ! tout à fait, ma sœur ?
– Que voulez-vous ?… Je suis vieille… les vieilles gens sont entêtés… J’ai cru en vous bien longtemps avant de croire à votre science… Ne vous moquez pas de moi. Je ne m’exprime peut-être pas bien, mais ma pensée est claire pour moi-même. J’ai vu tant de médecins que je suis devenue un peu incrédule… J’ai trop d’âge pour accepter tout d’un coup ce système nouveau… Cette grande découverte de Hahnemann, comme vous appelez votre lama… Je ne peux pas nier les résultats que j’ai vus, mais je les attribue à je ne sais quelle puissance que Dieu a mise en vous personnellement.
– Cela est injuste, ma bonne sœur, répondit le jeune médecin, et cela n’est pas digne de vous.
Elle se prit à sourire et vint m’embrasser, comme aurait pu le faire maman marquise au temps où elle m’appelait sa fille.
– Puisque je vous accorde les résultats ! s’écria-t-elle, est-ce vous qui avez empêché cette pauvre petite d’aller à l’hôpital ?
– C’est vous très-certainement, chère sœur, répliqua M. Méran. Il y a dans les hôpitaux de Paris des colosses de science… je regarde leur doctrine comme erronée, mais je ne me reconnais aucunement le droit de détourner un malade du chemin qui conduit chez eux.
– Si pourtant ce chemin mène à un abîme ?…
– Dieu me garde de le dire, ma sœur. J’ai mon principe ; ils ont probablement leur foi… entre eux et nous le juge est à trouver… En attendant, le corps médical auquel nous avons les uns et les autres l’honneur d’appartenir a sa dignité qui défend…
– De crier gare à un malheureux qui se noie ? interrompit sœur Louise avec pétulance ; c’est très-bien, mais moi qui n’appartiens à aucun corps, moi qui n’ai point de dignité, par conséquent je crie gare et de tous mes poumons… d’où il suit, cher docteur, que mes doutes valent mieux que votre foi, puisque votre foi précieuse vous laisse inerte, et que mes doutes ne m’empêchent pas du tout d’agir… Allez à vos malades !
Le docteur Méran lui donna une bonne poignée de main et sortit. La petite vieille prit sur la table de nuit un verre qui me sembla contenir de l’eau parfaitement claire, l’agita un instant et m’en fit boire une cuillerée.
– N’ayez pas peur, mon ange, me dit-elle, vous ne serez pas marquée… ; c’eût été dommage, car vous êtes jolie comme un cœur. On dit que la beauté est un triste présent du hasard, ajouta-t-elle ; d’abord, il n’y a point de hasard ; c’est un fort vilain nom que les ignorants donnent au bon Dieu… et le bon Dieu ne fait point de tristes présents… C’est notre propre folie qui trouve moyen d’empoisonner les dons les meilleurs et de les changer en afflictions… Mais vais-je vous faire un sermon ?… Voilà les vieilles femmes !… Pensez-vous que Dieu les ait faites comme cela ?
Elle vit que je faisais effort pour répondre, et m’embrassa une seconde fois.
– La paix ! me dit-elle ; c’est moi seule qui bavarde aujourd’hui… vous ne parlerez que demain ! tel est l’arrêt de notre charlatan !
Elle s’assit auprès de mon lit et se mit à tricoter un gros bas d’enfant avec une prodigieuse agilité de mains.
– Je devine tout ce que vous voulez savoir, me dit-elle en fixant sur moi ses yeux noirs, qui avaient gardé toute leur éloquence ; je vais vous répondre à tout, sans que vous ayez la fatigue de me faire des questions… Est-ce gentil ?… Ah ! voilà ! Je vous ai accaparée de ma propre autorité pour vous mettre entre les mains d’un charlatan qui se permet de sauver ses malades et de guérir par des moyens autres que ceux employés par la science académique pour tuer… vous avez été prise assez singulièrement, ma chère petite : deux ou trois maladies à la fois, débutant par une double congestion cérébrale… petite vérole fort maligne dès le début, compliquée le second jour de fièvre typhoïde… et de je ne sais plus quoi encore… je vous ai trouvée au milieu de la rue, à minuit ; je n’ai pas pu empêcher qu’on ne vous portât chez le pharmacien : c’est la règle… et nos bons faubouriens, qui se disent révolutionnaires, ne sont rien moins que novateurs… Leurs idées sont déjà des vieilles de soixante ans, encroûtées, routinières, étroites… Si vous saviez comme ils ont, bon cœur, avec cela ! Mais où en étais je ?… Au pharmacien. Du pharmacien à l’hôpital, il n’y a qu’un saut. Par bonté d’âme, nos faubouriens allaient vous porter là-bas tout droit, lorsque j’ai dit : Menez-la chez moi. – Sœur Louise ! voilà sœur Louise ! s’est-on écrié de toutes parts ; c’est dommage que son hôpital n’ait qu’un lit, car on n’en sort jamais que sur ses jambes… Et voilà qu’on vous amène dans mon petit trou en m’accablant de bénédictions. Ils m’en donnent toujours, ces braves âmes, cent fois plus que je n’en mérite… Avez-vous remarqué, s’interrompit-elle, ce grand garçon qui sort d’ici ? C’est mon médecin, le médecin de mon petit hospice. Il ne gagne pas gros avec nous, mais ça ira tout droit en paradis, et mon hospice y sera pour quelque chose. Ce grand garçon, c’est le docteur Méran, un fou qui a déjà dépensé vingt bonnes mille livres de rentes, qu’il avait, à soigner le tiers et le quart. Savez-vous comment il me fait payer ses visites ? Je vais vous le dire : quand il me manque dix louis pour mes malades du dehors, il me les donne.
La petite bonne femme avait les larmes aux yeux.
Moi-même, je me sentais près de pleurer.
– Ta ta ta ! fit-elle en voyant que mes paupières battaient, voulez-vous garder vos yeux rouges le restant de votre vie ! Voilà bien de quoi pleurnicher ! Il fait cela parce que ça l’amuse… quoi ! comme il y en a d’autres qui ont quatre maîtresses ou qui se donnent des indigestions… Ca coûte aussi cher, mais chacun son goût… hein ? Dans ce quartier-ci, on n’a qu’à regarder un petit peu autour de soi pour avoir bon cœur… Nous avions deux ou trois dandies bêtes dans le faubourg, des messieurs à chevaux et à filles d’Opéra ; ils se sont sauvés parce qu’ils ont eu honte d’eux-mêmes… Le faubourg n’est bon qu’à la misère, au travail et à la charité. J’ai idée qu’un jour le travail y restera tout seul. La misère, en mourant, dira à la charité de s’en voler au ciel. On la regrettera, quand même on n’en aurait plus besoin sur la terre… La bonne petite vieille cessa de tricoter et alla ouvrir une armoire, où elle prit une épaisse tranche de pain bis sur laquelle elle étendit un peu de beurre.
– Je vas dîner, dit-elle en revenant près de moi ; ça vous fait-il envie ? Non. Le docteur l’avait bien dit, le charlatan qu’il est… ce sera pour demain… Mais vous dînerez avec autre chose… Le pain bis et le beurre, c’est bon pour ceux qui se portent bien… Où en étions-nous ?… Vous voilà donc chez moi… Vous dormiez : Méran venait vous voir le matin et le soir ; j’avais pris une petite du quartier pour vous veiller pendant que j’allais à mes autres malades. Je ne peux pas vous dire que je n’ai pas eu peur ; ce serait mentir. Je m’y connais, voyez-vous, à ces coquines de maladies J’en ai tant vu. J’ai bien cru que vous alliez mourir. Mais ce charlatan de Méran, avec sa poudre de perlimpinpin qu’il met dans de l’eau claire, – avec ses globules, comme il dit, fait des choses étonnantes. Je trouve, moi, que les autres médecins, les savants, ceux de l’Académie, sont bien bons de le laisser guérir comme ça le monde. C’est criant, ma parole d’honneur !
Elle mangeait son pain et son beurre avec un appétit ! Quand elle eut achevé son énorme tartine, elle but un grand verre d’eau. Puis elle mit sur ses épaules une petite pèlerine de bure noire et me dit :
– Je vais voir mes autres… dormez un somme, mon ange… Je reviendrai à six heures pour votre médicament.
Elle partit, leste comme une jeune fille. Elle n’était pas au bas de l’escalier, que je dormais déjà ! Est-ce ma jeunesse qui combattit aussi victorieusement ce faisceau de maladies mortelles ? est-ce la vigueur de ma constitution ? Mon sang et mon âge ne nuisirent pas à ma guérison, je le crois ; mais tant que je vivrai, je me souviendrai de cette bonne petite sœur Louise et de son charlatan de docteur Méran. Ils avaient l’habitude de causer philosophie ensemble, et s’entendaient comme chien et chat. Mais le docteur respectait sa vieille amie autant que si elle eût été sa mère. Il faisait un bien immense dans le quartier. On le persécutait un peu. Les pharmaciens ameutaient même contre lui les pauvres qu’il guérissait. Sœur Louise se mettait alors en grande colère, mais le docteur Méran lui disait :
– Bonne mère, il faut que toute vérité soit crucifiée au moins une fois.
Cette petite sœur Louise avait une étrange histoire. C’était la veuve d’un fournisseur des armées impériales. Son mari avait scandalisé l’Europe par sa fortune. Quand il mourut, il laissa trois parts de ses biens : deux à des fils qu’il avait d’un premier lit, une à sa veuve. La veuve employa sa part intégralement à fonder deux hôpitaux considérables : l’un à Strasbourg, lieu de naissance de son mari ; l’autre à Nantes, sa ville natale. Elle essaya successivement de vivre dans chacun d’eux, mais elle se brouilla avec les médecins et avec les religieuses. Les malades seuls l’aimaient. Ce que voyant, elle vint habiter Paris. A l’époque où elle me recueillit, elle était depuis vingt ans dans le faubourg Saint-Antoine, où la confiance universelle la mettait à la tête de sommes assez importantes. Sa maison était un hôpital où il n’y avait qu’un lit ; mais au dehors elle secourait de nombreux malades.
Quant au docteur Méran, il existe encore, Dieu merci ! C’est ce médecin qui n’est d’aucune académie, qui ne porte ni titre ni croix, et qui vieillit, importuné de sa renommée.
Le lendemain, il put m’interroger à sa première visite. Vers midi, j’avalai quelques cuillerées de bouillon ; la fièvre était passée. Je pus parler à sœur Louise et lui témoigner ma reconnaissance. L’affection typhoïde avait en quelque sorte avorté sous l’influence du traitement. La petite vérole seule suivait son cours, énergiquement combattue par les poudres de perlimpinpin du charlatan, pour employer les expressions de la petite vieille. Je ne souffrais pas. Les démangeaisons étaient presque éteintes. Je ressentais seulement une extrême faiblesse, qui n’était pas sans bien-être. Quand j’étais bien étendue sur le dos, les mains et les bras appuyés, il me semblait presque que j’aurais pu me lever et courir. Mais aussitôt que je faisais un mouvement, soit de la tête, soit même des mains, j’éprouvais le sentiment de mon impuissance.
Il faisait chaud dans cette chambre. Je priai sœur Louise d’ouvrir un peu la fenêtre pour laisser entrer le soleil d’hiver, qui caressait les rideaux.
– Pas de ça, Lisette, me dit-elle ; notre docteur est bien le meilleur chrétien que je connaisse ; mais une fois qu’il a donné ses ordres, si on les enfreint, il vous plante là roide comme balle !… Il doit son temps, dit-il, à ceux qui ont bonne volonté de se guérir. Ceux-là obéissent… Quant aux imprudents et aux indociles, comme il ne peut pas les enchaîner à triple cadenas, il leur souhaite le bonsoir. Voudriez-vous voir ce qu’il y a derrière la croisée ? reprit-elle ; c’est la place de la Bastille et l’éléphant. Dans deux jours, vous contemplerez l’éléphant, monument très-intelligent qui sert d’hôtel à plusieurs milliers de rats… A gauche, l’arsenal ; derrière, le boulevard Bourdon… A gauche encore, le grenier d’abondance, la Seine, le Jardin des Plantes et tout le paysage du faubourg Saint-Marceau… La vue est belle, l’air est bon ; c’est mon charlatan qui m’a choisi mon petit appartement… Il s’y connaît.
Je la voyais avec regret mettre sa pèlerine de bure pour sortir.
– Ma chère petite, continua-t-elle, je n’ai guère qu’une douzaine de maisons à voir aujourd’hui ; je rentrerai de bonne heure et je vous raconterai une petite histoire pour vous endormir. Demain, si notre charlatan le permet, vous me direz la vôtre… Je suis curieuse, c’est mon moindre défaut… Du reste, j’entends gratter à la porte ; vous ne passerez pas la journée toute seule ; on sait déjà que vous pouvez recevoir.
Elle alla ouvrir. C’était une bonne grosse ouvrière du faubourg, qui apportait une demi douzaine de petits bonnets d’enfants. Sœur Louise l’embrassa et lui dit :
– Donnez un tour à mon tricot, madame Morin, et recevez ceux qui viendront.
Il y avait au pied de mon lit un tronc que je n’avais pas aperçu. Elle l’ouvrit et prit de l’argent dans un gros sac de toile qui lui servait de porte-monnaie.
– Et ne lui dites pas trop de mal de nous, mère Morin ! fit elle en riant et en se sauvant.
Mère Morin la reconduisit jusqu’à la porte. Avant de prendre le tricot, elle me regarda.
– Est-ce bien Dieu possible ! fit-elle : voilà trois jours que c’était presque une morte !
– J’ai donc été bien bas, ma bonne dame ? demandai-je.
Elle se mit à tricoter vigoureusement.
– Bien bas ! reprit-elle en me faisant un petit signe d’amitié, quant à ce qui est de ça, on ne peut guère plus bas !… Est-ce qu’on meurt dans c’te maison du bon Dieu !… C’est des saints, quoi ! de vrais saints du paradis.
– Eh ! bonjour, mère Morin ! dit une voix cassée à la porte.
Elle se leva précipitamment et fit une respectueuse révérence. C’était un prêtre de grand âge, voûté, courbé, tremblotant sur ses vieilles jambes, mais courant encore le guilledou de la charité.
– Ne vous arrêtez pas, dit-il en se dirigeant vers mon lit ; travaillez, travaillez ; c’est pour les pauvres. Notre anguille est donc déjà partie ?… Je me lève trop tard depuis quelque temps… Voilà bien huit jours que je ne me suis recommandé à ses prières… Ah ! mère Morin, que je voudrais accrocher ma pauvre âme pécheresse à ses ailes d’ange quand elle s’en ira dans le ciel !
– Vous qui êtes le saint des saints, monsieur Bruant !… se récria la bonne femme.
Le vieux prêtre secoua sa tête blanche et vénérable.
– Devant ma petite sœur Louise, dit-il avec une humilité convaincue et profonde, il me semble que je n’ai rien fait en ma vie !
Il s’approcha de moi et me prit les mains.
– Allons, allons, me dit-il, le docteur Méran n’en fait jamais d’autres… Voilà encore une résurrection… Je crois que je ne risque rien d’envoyer demain un pot de confitures.
La porte s’ouvrit de nouveau. C’était une jeune femme en toilette très-simple, mais souverainement élégante. Elle se recula en voyant la place doublement occupée.
– Entrez, madame la marquise, dit l’abbé Bruant, dont les vieilles rides eurent un beau sourire ; nous vous y prenons !… Mais n’ayez pas trop de honte… Tenez, voici une brave femme qui a affaire chez elle. Prenez le tricot à votre tour, et voyons si vous allez aussi vite qu’elle !
Mère Morin céda le tricot à madame la marquise, qui lui serra la main en lui demandant des nouvelles de son mari et de ses enfants. Avant de se retirer, mère Morin mit deux sous dans le tronc.
Je ne puis exprimer ce que je ressentais en face de ce spectacle si nouveau pour moi. J’avais vu de bonnes gens en ma vie, mais je n’avais aucune idée de cette promiscuité angélique que la passion charitable établit tout naturellement, sans effort ni emphase, entre les différentes classes sociales. J’avais peur de rêver. Madame la marquise prit le tricot de la sœur Louise. Elle ne marchait pas aussi rondement que mère Morin, mais, pour une marquise, elle n’allait pas mal. Je n’en aurais certes pas fait autant qu’elle.
Pendant qu’elle travaillait, le vieux curé la lutinait d’importance. Il lui demandait combien de contredanses elle avait manquées au bal de l’ambassade sarde, quels progrès avait faits sa gastrite aux eaux de Wiesbaden, cette saison ; si elle avait fait moins que la petite baronne au sermon de charité du père Lacordaire, si elle avait enfin réussi à englober tous les juveigneurs de son cercle dans la société de Saint-François-Régis, etc., etc. Chaque monde a son genre d’esprit et de comique. Les vieux saints sont presque toujours un peu loustics. Madame la marquise déposa un instant son tricot et prit dans son sac une bourse de velours noir qu’elle tendit au vieillard.
– Ceci n’est pas pour me venger de vos méchancetés, monsieur l’abbé, dit-elle.
Le bonhomme lui baisa la main, ma foi, fort galamment.
– Voilà huit jours à peine que vous m’avez apporté votre tribut ! dit-il.
Elle répondit en souriant :
– C’est qu’on danse beaucoup cet hiver.
Et elle reprit son tricot. Cette jeune femme me paraissait belle comme la reine des anges.
Il en vint d’autres ; il vint des jeunes filles du faubourg, des religieuses, que sais-je ! Et toutes me firent une caresse fraternelle, et toutes avancèrent d’autant le tricot de la sœur Louise. Toutes déposèrent leur offrande dans le tronc des pauvres malades. Les unes des sous, comme mère Morin, les autres une pièce d’argent, un louis d’or, madame la marquise un billet de banque. Elle pouvait danser, celle-là ! les belles joies de ses matinées expiaient l’ennui mondain de ses soirs.
Vers cinq heures, sœur Louise revint. Elle était contente de sa journée. Elle avait dépensé tout ce qu’elle avait emporté.
En mangeant sa lourde beurrée, elle me raconta l’histoire promise : une bonne histoire qui me fit sourire. Sœur Louise n’entretenait guère de mélancolie. Le lendemain, comme elle me l’avait annoncé, il fallut lui dire la mienne, avec la permission du charlatan qui voyait les progrès de ma guérison avec une joie d’enfant. Je mangeai un blanc de volaille et des confitures du bon abbé Bruant, pendant que sœur Louise dévorait son éternelle beurrée. Elle me dit, quand je lui eus conté succinctement les principales aventures de ma vie :
– Vous êtes une digne enfant, ma chère Suzanne, mais il faut prendre garde à l’orgueil… L’orgueil a perdu jusqu’à des anges.
Je me souviens avec une sorte d’ivresse du moment où je pus enfin m’accouder sur le balcon par un rayon de soleil et respirer l’air libre du dehors. J’étais devenue pieuse dans cette maison où la piété, dépourvue d’austérités inutiles, était si simple, si naïve, si belle. Je remerciai Dieu du fond du cœur. Sœur Louise était derrière moi.
– Et maintenant, ma bonne petite, me dit-elle avec un peu de mélancolie dans la voix, qu’allons-nous faire ?
Je ne comprenais pas. Elle m’attira vers elle et me baisa au front.
– Notre vie serait trop heureuse et trop douce, murmura-t-elle, si nous pouvions nous entourer de ceux ou de celles que nous avons sauvés… Même en tenant compte des ingrats, ce serait le paradis sur la terre… Mais, ajouta-t-elle après un silence, le paradis est ailleurs. Nous nous séparons de ceux que nous aimions déjà pour courir aux inconnus qui souffrent… Il y a un proverbe populaire qui dit : Cœur d’hôpital !… Le proverbe raille, mais il a tort ; ce sont les grands cœurs, ce sont les cœurs chrétiens qui marchent sans cesse en avant, travaillant toujours et ne jouissant jamais.
– Est-ce que vous allez me chasser ? demandai-je les larmes aux yeux.
Elle me pressa contre son sein avec une véritable tendresse.
– Cœur d’hôpital ! murmura-t-elle en tâchant de sourire. Ma maison n’a qu’un lit ; ce lit est aux malades en danger de mort !… Vous voilà guérie, Suzanne…
Dès le lendemain, les ouvriers du faubourg apportèrent sur un brancard un pauvre jeune homme atteint de fluxion de poitrine double.
– Suzanne, me dit sœur Louise, revenez nous voir. Si vous êtes heureuse, apportez-nous vos offrandes ; si vous êtes malheureuse, venez chercher près de nous des consolations et des secours.
Elle m’avait proposé de me placer ; je n’avais pas accepté. Pourquoi ? – Pourquoi n’avais-je pas écrit dans le temps à maman marquise pour lui demander son témoignage ? J’étais orgueilleuse sottement et follement.
– Je reviendrai vous voir, chère sœur, dis-je à ma bienfaitrice, si je suis heureuse.
Elle secoua la tête. J’allai mettre deux louis dans le tronc. Son visage prit une expression très-sévère pendant qu’elle me disait :
– Je n’ai pas le droit de refuser ce qu’on donne aux pauvres… Que Dieu vous conduise, Suzanne !
– Que Dieu vous récompense, chère sœur, répondis-je ; – pour vous oublier, il me faudra mourir !…
J’étais encore bien faible quand je sortis de chez sœur Louise. Ce n’était pas sa faute assurément si je me trouvais sans asile, car elle m’avait fait des offres de toutes sortes.
Je louai une petite chambre sur le boulevard Beaumarchais. Je n’étais pas très-inquiète de mon avenir. Cette famille Poinsot, les neveux et les nièces du père Fontanet devaient être maintenant dans l’aisance. Je comptais sur eux. Pendant huit jours, j’achevai de me rétablir. J’allai voir plusieurs fois sœur Louise, qui me reçut toujours parfaitement, mais ne me renouvela point ses offres. Si elle l’avait fait, peut-être eussé-je accepté, car la réflexion était venue. Ce n’est pas que j’eusse perdu espoir du côté des Poinsot, au contraire. Je m’étais rendue rue Moreau et j’avais pris des renseignements. Les Poinsot avaient quitté leur misérable baraque depuis plus de trois semaines. On disait dans le quartier qu’ils avaient fait un héritage et qu’ils étaient établis dans Paris.
Je savais où les trouver. L’établissement qu’ils avaient pris ne pouvait être que l’ancien bureau du père Fontanet. Mais tout en restant convaincue qu’ils me tiendraient compte du salut que je leur avais apporté tout au fond de leur détresse, j’avais comme un remords à l’égard de sœur Louise. A la moindre avance, je me serais jetée dans ses bras. Elle ne me fit point d’avance.
Lasse d’attendre une proposition qui ne devait plus venir, je m’habillai un matin du mieux que je pus et je pris l’omnibus du boulevard pour gagner la rue de Cléry. J’étais alors parfaitement rétablie, sauf un peu de faiblesse qui me restait. Dans l’omnibus, je faisais le bilan de ma situation. Ce n’était pas sans crainte que je m’approchais du bureau de Fontanet. Ma crainte n’avait pour objet ni le vieux placeur ni les Poinsot : ils étaient mon espoir. Mais je redoutais Félicité.
En descendant de voiture, avant d’entrer dans la sombre allée à l’ouverture de laquelle se trouvait la pancarte, je pris langue chez les boutiquiers d’alentour. On me dit que le père Fontanet était mort depuis une semaine, et que ses neveux l’avaient remplacé. Il ne fut point question de Félicité. Je n’osai interroger davantage. Après avoir croisé un instant devant la porte, je me déterminai à entrer. Le cœur me battait. Arrivée au bout de la première cour, je fus sur le point de rebrousser chemin. Mais je me fis honte à moi-même : ce n’était point ici pudeur exagérée ; c’était tout simplement poltronnerie. La Fontanet me faisait peur. Ce coup d’éperon me suffit. Je traversai la seconde allée d’un pas résolu et je me trouvai devant ces fenêtres grillées d’où s’échappait en plein midi la pâle lueur de la lampe.
J’entrai sans frapper. Félicité n’était pas là. Je reconnus au travers du grillage François Poinsot, le squelette vivant que j’avais trouvé accroupi sur la paille, et Juliette la pestiférée, dont j’avais étanché la soif au péril de ma vie. Ils n’étaient certes pas dans un très-florissant état de santé. C’était un sang parisien lymphatique et pauvre, mais enfin je les trouvai bien changés à leur avantage. Ils portaient le grand deuil. En dehors du grillage, les deux enfants se poussaient en riant.
– Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ? me demanda François, tandis que Juliette levait la lampe pour m’examiner.
Je m’attendais à un cri de surprise. Juliette reposa froidement la lampe sur la table, et dit à François :
– C’est cette jeune fille…
Les enfants cessèrent de jouer et me regardèrent. François, sans discontinuer d’écrire, me demanda pour la seconde fois :
– Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
J’ignore ce que je balbutiai. J’étais atterrée.
– Est-ce que c’est elle qui est venue dans la rue Moreau ?… se disaient les enfants.
– Entends-tu comme elle parle ? prononça Juliette, tu devrais la faire arrêter ?
– Me faire arrêter ! m’écriai-je indignée, et pourquoi ?
– Point de bruit, la fille ! dit François, qui déposa enfin sa plume ; nous connaissons les pratiques de votre espèce, et il n’y a pas bien loin d’ici chez le commissaire !…
– Mais de quoi m’accusez-vous, grand Dieu !
– Va-t-elle nous affronter ?… s’écria Juliette, qui fit mine de se lever.
– Tiens-toi en paix, toi ! ordonna le frère ; elle va passer la porte et aller se faire pendre ailleurs.
Je n’avais pu faire un mouvement, tant était grande la stupéfaction qui m’écrasait.
– Vous allez bien pour votre âge, la fille, reprit François d’un ton goguenard ; vous nous avez soufflé un billet de cinq cents francs pour le moins, de l’aveu même de feu notre oncle. Je ne sais pas comment vous avez le cœur de vous présenter devant nous.
– Sur mon honneur ! m’écriai-je.
– Entends-tu ? m’interrompit Juliette en s’adressant à son frère ; son honneur !…
Et les enfants répétèrent de confiance en me tirant par ma robe et en me pillant comme des roquets :
– Son honneur à celle-là… son honneur !…
J’étais restée là trop longtemps : je me redressai et je gagnai la porte.
– Voilà comme vous me récompensez, dis-je sur le seuil, pour vous avoir sauvé la vie.
Juliette éclata de rire, et François me dit :
– Allons ! dehors ! dehors, espèce !… et plus vite que ça !
Je rentrai chez moi tellement abattue et découragée, que je fus obligée de me mettre au lit. J’eusse mieux aimé la rage franche de la Fontanet que l’atroce hypocrisie de ces misérables.
J’avais subi bien des injures, et je n’étais pas à connaître la souffrance ; mais c’était la première fois que je me trouvais ainsi face à face avec l’ingratitude humaine. Mon sens moral en fut attaqué… Je cessai d’aller chez la bonne sœur Louise, ne voyant pas qu’en agissant ainsi, je me rendrais moi-même coupable d’ingratitude. Je me disais, pour m’excuser auprès de moi-même :
– Elle ne me doit rien, celle-là ; qu’irais-je lui demander ?
Me devait-elle donc quelque chose le jour où elle me recueillit, inconnue et mourante, dans la boutique d’un pharmacien. Le lendemain et les jours suivants, j’errai comme une âme en peine, au bord de l’eau ou dans les allées du Jardin des Plantes. Puis, je fus prise tout à coup d’une fièvre d’audace. On m’avait parlé des Petites Affiches. J’entrai dans un salon de lecture et je demandai les Petites Affiches. Je copiai la liste des personnes qui avaient besoin de servantes.
Je voulais bien être servante.
Je me souviens que je retrouvai dans ce cahier des Petites Affiches le nom de ce fameux spéculateur, M. Marc Bonnin de la Forest, boulevard Saint-Martin et rue Meslay, qui prenait tant de nègres à son service ; celui chez qui j’avais envoyé ce pauvre Cupidon, au temps de mon éphémère splendeur. M. Marc Bonnin de la Forest demandait toutes sortes d’employés : caissiers, teneurs de livres, chefs de correspondance, etc. ; il leur offrait à tous des appointements très-honorables, mais leur demandait à son tour des cautionnements.
Je me présentai dans cinq ou six des maisons indiquées. Je regarde cela, maintenant que j’y songe, comme une marque de courage. Dès la première maison, en effet, on me renvoya tambour battant, après m’avoir demandé mes papiers et mes certificats.
Le chagrin avait coupé ma convalescence : je souffrais beaucoup, et bien que la petite vérole ne m’eût laissé aucune trace sur le visage, j’étais tellement changée, que mes anciens amis auraient eu peine à me reconnaître. Quand je me regardais dans mon miroir, j’avais peur. Je vivais avec une extrême économie, et cependant mes petites ressources s’en allaient de jour en jour. J’étais entrée dans ma chambre du boulevard Beaumarchais avec cent quinze francs, provenant du cadeau que m’avait fait le vieux placeur. Au bout d’une quinzaine de jours, la pile de mes pièces de cinq francs était tellement diminuée que l’angoisse me prit. Seule dans ce Paris ! pensais-je, malade et sans ressources. Il y avait bien une ressource : retourner chez cette excellente sœur Louise et implorer sa pitié : mais ceci me répugnait à tel point que j’eusse préféré entreprendre les métiers les plus durs. Ma sotte fierté se faisait des fantômes ; je me figurais que sœur Louise, tout en me faisant un charitable accueil, aurait aux lèvres un sourire railleur. Je l’entendais dire à son beau docteur Méran :
– Voici la brebis égarée qui revient au bercail…
Pauvre folle que j’étais. J’ai mieux connu depuis les gens qui se dévouent aux pauvres et aux souffrants. Ils ne peuvent pas avoir, comme tout le monde, la mémoire de l’affection. Ce n’est pas leur devoir. Il faut leur accorder le droit d’oublier ceux qu’ils ont sauvés.
Une fois, l’idée me vint de me déguiser en homme et de me faire ouvrier. Quand je passais devant les théâtres, je voulais être actrice. J’arrêtai une fois un porteur de pain dans la rue Saint-Antoine pour lui demander la permission de soulever son panier : il était trop lourd. Si j’avais su l’adresse de Ninette, mon ancienne compagne de voyage, j’aurais été la trouver. Il n’y a rien de paradoxal comme la vanité. J’aurais consenti plus volontiers à m’humilier devant Ninette que devant sœur Louise.
Les pauvres pièces de cinq francs s’en allaient.
Il y avait près de six semaines que j’étais dans ma chambrette. – Je cherchais, mais toujours en vain. Un matin, j’ouvris ma petite armoire : il n’y avait plus que deux pièces de cinq francs. Je les regardai longtemps, puis je les pris toutes deux. Je ne saurais dire pourquoi.
Je sortis. Au bout de quelques pas, la fatigue me saisit et j’allai m’asseoir sur un banc au boulevard Bourdon, en face de la maison de sœur Louise. La fenêtre, où je m’étais accoudée si souvent était fermée, malgré le beau temps. Non loin de moi, il y avait un vieil aveugle qui jouait de la serinette. Des enfants cruels s’amusaient à jeter de petits cailloux dans la tirelire qui était au-devant du pauvre aveugle. Et le pauvre aveugle, croyant que c’étaient des pièces de monnaie, disait pour eux des Pater et des Ave.
Je regardai cela tristement, mais sans indignation : j’avais l’âme engourdie. Tout à coup je vis une petite fille qui courait le long du canal, regardant derrière elle comme si elle eût craint d’être poursuivie. Je la reconnus, non pas tant à son visage ou à ses haillons qu’à la harpe qu’elle portait et qui gênait grandement sa course. C’était ma petite bohémienne de la place de la Bourse, à qui j’avais donné une fois cinq sous pendant qu’elle chantait devant le théâtre Nautique.
Je ne sais si elle me reconnut, mais elle vint s’asseoir à l’autre bout de mon banc. Je la regardais presque avec envie, me souvenant qu’il y avait ordinairement une vieille femme avec elle. Cette petite chanteuse des rues n’était pas seule. Il n’y avait que moi pour être complètement abandonnée.
– Je ne sais pas où je vous ai vue, me dit-elle en fixant sur moi ses yeux hardis ; vous avez l’air malade.
Puis sans attendre ma réponse :
– J’ai fait courir la Pêcheux ! elle me poursuit depuis la rue du Pont-aux-Choux… Elle veut me battre parce que j’ai laissé tomber ma harpe qui s’est cassée, tenez !
Elle me montra le couronnement de sa harpe, qui était en effet fendu. Les cordes qu’elle pinça rendirent un son fêlé. Je la regardais. Elle était jolie, malgré la malpropreté de son visage et le désordre de ses cheveux brouillés. Sa taille trop maigre avait de la grâce et de la souplesse. Ses grands yeux noirs croisaient les miens et souriaient.
– Si vous vouliez me donner de quoi faire raccommoder ma harpe, me dit-elle, la Pêcheux ne me battrait pas ?
– Comment vous nommez-vous, ma pauvre enfant ? demandai-je.
– Je suis bien aussi âgée que vous, me répondit-elle d’un ton piqué ; je m’appelle Suzanne.
Mon visage dut exprimer de l’étonnement, car elle dit en fronçant le sourcil :
– Qu’est-ce qu’il y a de drôle à ça ?
Il me semblait reconnaître dans son accent des traces du langage que j’avais entendu dans mon enfance. L’idée de Gustave me vint et mit des larmes dans mes yeux.
– Bon ! s’écria la petite chanteuse, la voilà qui pleure maintenant !… Qu’est-ce que vous avez à pleurer ?
– Je n’ai rien, répliquai-je en essuyant mes yeux. D’où êtes-vous, Suzanne ?
– De là-bas, du côté de Vire, en Normandie, me répondit-elle.
– Vraiment ! m’écriai-je ; et quel âge avez-vous ?
– Seize ou dix-sept ans… je ne sais pas trop au juste…
Mon nom, mon pays, mon âge ! On ne se connaît pas bien soi-même. J’aurais voulu avoir une glace devant moi pour savoir si cette petite me ressemblait. Elle regardait de temps en temps du côté de la Bastille.
– Est-ce que vous allez me donner de quoi faire raccommoder ma harpe ? me dit-elle tout à coup.
– Je suis presque aussi pauvre que vous, Suzanne, répondis-je ; combien cela coûterait-il le raccommodage de votre harpe ?
– Ah ! dame !… au moins cent sous…
– Et la Pêcheux vous battrait bien fort si votre harpe n’était pas raccommodée ?
– Elle m’assommerait, ma bonne petite demoiselle.
Ceci fut dit d’un ton suppliant. La mendiante perçait.
Cinq francs ! c’était la moitié de mon avoir. Mais mon regard tomba sur la fenêtre fermée de sœur Louise.
– Celle-là, me dis je, ne calcule jamais quand il s’agit de faire le bien.
Je pris cent sous dans ma poche, et je les donnai à mon homonyme, la petite chanteuse. Elle ne s’attendait pas du tout à cela. Elle resta un instant stupéfaite.
– Et vous dites que vous n’êtes pas riche ! murmura-t-elle.
– Je dis la vérité, Suzanne !… dans deux ou trois jours je manquerai de pain.
– Ah ! dit-elle, en jetant la pièce de cinq francs en l’air pour la rattraper fort adroitement : dans deux ou trois jours on a le temps de se retourner !
Elle mit la pièce dans la poche de son tablier.
– Merci, ma bonne demoiselle, me dit-elle en rechargeant sa harpe ; je prierai bien le bon Dieu pour vous… La Pêcheux m’aurait assommée, bien sûr… Ca vous portera bonheur.
– Dieu le veuille, Suzanne, lui dis-je pendant qu’elle s’éloignait toute joyeuse.
Avant de tourner l’angle du boulevard Bourdon, elle m’envoya un signe de tête avec un baiser.
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