‹ Madame Gil BlasChapitre 33 sur 70 · Chapitre 14 La maison Marc Bonnin de La Forest.

Chapitre 14 La maison Marc Bonnin de La Forest.

Gustave ! je n’aimais plus à penser à Gustave. C’était mon tourment. Je l’avais bien cherché depuis que j’étais à Paris ; pendant les premiers jours, il me semblait étrange de ne point le rencontrer. Maintenant, c’était l’excès contraire ; je désespérais de le revoir jamais. Etait-il vivant seulement ? Dans quelques jours j’allais savoir cela, car je ne me donnais guère que quelques jours à vivre. J’arrivais du reste rapidement à un état complet de marasme. Je ne pensais plus qu’avec paresse et à mon corps défendant. Je vécus huit jours avec mes cinq francs ; puis, je ne sortis plus de ma chambre.

Elle était payée pour une semaine encore. J’avais le droit d’y mourir de faim. Je fus tellement sur le point d’user de ce droit, que j’ai le vertige quand mon souvenir se reporte aux deux jours qui suivirent. Dès le premier jour, je crus que j’allais m’éteindre, car la faim est un mal étrange que l’imagination peut hâter et décupler. J’étais assise auprès de mon petit secrétaire ; j’avais écrit deux lettres, une à Gustave, l’autre à maman marquise.

J’avais mis la lettre de Gustave dans celle de maman marquise je la priais de faire tous ses efforts pour le trouver, et de lui être secourable s’il avait besoin d’aide. Quelques mots, tracés sur un bout de papier, donnaient mission aux gens qui les premiers entreraient dans ma chambre de jeter cette lettre à la poste. Elle était adressée au château du Meilhan.

Je dormis cette nuit profondément et jusqu’au matin. En m’éveillant je sentis comme une main de fer qui m’étreignait l’estomac. J’étais tout habillée sur mon lit : je n’eus pas la force de me lever. Ce ne pouvait être l’inanition ; c’était la peur peut-être. Vers midi, les premiers troubles physiques se firent sentir : j’eus des étourdissements et des crampes d’estomac. Ce rêve affreux qui vient aux affamés rangea autour de moi une table bien servie. Je craignis de devenir folle avant de mourir.

Il faut me pardonner si je n’entre pas dans de bien longs détails sur cette poignante journée. Personne mieux que moi ne pourrait décrire la mort par la faim. Je suis allée jusqu’au délire et jusqu’à la perte de la connaissance, mais je manque de courage. Le frisson qui parcourait alors tous mes membres me revient ; les mêmes éblouissements passent devant mes yeux. J’ai au front des gouttes de sueur froide.

Oh ! j’eus peur, moi qui, dans ces pages, me suis vantée plus d’une fois d’être brave ! J’eus horriblement peur. On ne sait pas comme on tient à la vie.

Je pleurai, je criai, je me révoltai, je mordis mes draps, je priai Dieu et la Vierge, tour à tour avec détresse ou emportement, de m’envoyer un morceau de pain. Il me semblait qu’avec un morceau de pain je serais sauvée. Je n’avais pas assez cherché, je n’avais rien fait, je me reprochais d’avoir été maladroite et lâche, je me reprochais de n’avoir pas mendié au coin d’une rue, alors que j’avais encore la force de tendre la main. Sœur Louise ! oh ! bonne sœur Louise ! vous ne m’auriez pas laissée mourir ainsi !

J’arrive tout de suite au hasard qui me sauva. Je venais de reprendre connaissance, mais je n’avais pas la force de crier ni de bouger. Il était environ huit heures du soir. Sur le même carré que moi demeurait une pauvre ouvrière, qui allait en journée dès le matin et ne rentrait qu’à la nuit. Elle avait coutume de venir de temps en temps allumer sa lumière à la mienne. Elle vint : j’eus du pain.

Pauvre chère Jeanne ! humble cœur, sanctifié par le travail ! Je me suis assise un jour au chevet de ton lit de souffrance et je ne l’ai quitté qu’après avoir fermé tes yeux. Sois béni, ange de la pauvreté compatissante !

Combien parmi les heureux de la terre auront ta bonne place au ciel ?

Jeanne ne voulut point me laisser dans ma chambre. Elle m’emporta comme un enfant dans ses bras. Je couchai auprès d’elle dans son lit. Pendant huit jours, elle fut ma mère. Je convins avec Jeanne qu’elle m’apprendrait son état (elle était giletière) et que je me mettrais dans son atelier. Mais, avant de me cloîtrer tout à fait, je voulus remplir un devoir trop longtemps retardé. Mes deux jours de torture avaient porté fruit. Je sentais le besoin d’aller embrasser sœur Louise. Je me rendis à sa maison le matin d’un dimanche. On me dit qu’elle était partie, avec le docteur Méran, pour les forges du Ménot, où le typhus régnait avec violence.

J’allai entendre la messe aux Quinze-Vingts. On retrouve ses idées de piété quand on s’est vu si près de la mort. Aux Quinze-Vingts, je revis ce bon vieux prêtre, qui était venu me visiter lors de ma convalescence, mais je n’osai point lui parler. Je sortis de l’église toute réconfortée. J’avais prié du fond du cœur. Au lieu de rentrer à la maison, je suivis, sans trop y penser, la ligne du boulevard. J’avais comme le pressentiment d’une aventure et, chaque fois qu’il en était ainsi, c’était Gustave qui se présentait toujours à ma pensée. Mon cœur y mettait de l’obstination. L’espoir, sans cesse trompé, ne mourait jamais tout à fait. Mais l’aventure qui planait pour moi dans l’air ne devait point encore avoir trait à Gustave.

J’étais arrivée, marchant toujours devant moi, jusqu’au boulevard Saint-Denis. Je venais de jeter un regard de convoitise sur l’étalage du marchand de galette, mais le vide était dans ma poche, et pour déjeuner il me fallait retourner chez ma bonne Jeanne. Je fus interrompue tout à coup dans mes réflexions par un nègre en grande livrée jaune et bleue, qui se tenait les côtes en regardant l’effigie de son collègue, qui sert d’enseigne à un marchand de pendules de ce même boulevard Saint-Denis. D’un coup d’œil, je reconnus mon protégé Cupidon. Il était comme en extase devant l’enseigne, et disait à la grande joie des passants :

– Li gros vente !… li gourmand !… li cadran où li boyaux !…

Et il riait à se tordre ! Il se retourna, comme font ordinairement les noirs, pour chercher de l’approbation parmi ceux qui l’entouraient. Il me vit, cessa de rire et s’élança aussitôt vers moi.

– Ah ! ah !… s’écria-t-il en prenant ma main qu’il baisa devant tout le monde : – Vous, bon Dieu !… Moi, chez li, messié, qui prené les nègres… Moi, plus faim !

Et il me montrait avec orgueil son superbe costume jaune et bleu. Tout à coup, il me regarda des pieds à la tête, et le blanc de ses yeux s’agrandit. Toute l’expression de sa physionomie décela soudain une étonnante intelligence.

– Vous avoir faim ! me dit-il ; vous pauvre… moi connè ça !

Je voulus nier, parce que la foule qui m’entourait me faisait honte ; mais il m’entraîna jusqu’au marchand de galette et m’en fit couper une tranche. Les badauds riaient. On croyait que le nègre me faisait la cour.

Cupidon me raconta, dans son langage bizarre, qu’il était allé au bureau de placement pour me remercier, mais qu’il ne m’y avait plus trouvée. Il avait vu le convoi du vieux placeur ; il avait assisté à une scène violente à la suite de laquelle Félicité avait été expulsée du bureau par l’intervention de la police. Il était maintenant chez M. Marc Bonnin de la Forest et déclarait que cette maison pouvait passer pour un paradis terrestre. On y buvait, on y mangeait à discrétion et, qui mieux est, on n’y faisait œuvre de ses dix doigts.

Le nègre m’avait dit, sur le boulevard, en me présentant galamment sa tranche de galette :

– Vous, vouloir ? vous entrer chez maîtresse ?

Je désirai avoir à ce sujet quelques explications. La rencontre du nègre remettait en mémoire ce que j’avais lu peu de jours auparavant, dans les Petites Affiches, au sujet de la maison Marc Bonnin de la Forest. Cette maison demandait partout des employés avec cautionnement, même des femmes, pour tenir dans Paris des comptoirs de vente de la boisson dite Constantine, faite expressément pour remplacer le vin. Je déclarai à Cupidon que j’étais hors d’état de fournir un cautionnement.

– Cautionnement ! répéta-t-il ; pas savoir… Vous lire dans les livres ? maîtresse pas… Vous écrire vite, vite… maîtresse pas… Vous apprendre à maîtresse.

Je compris qu’il s’agissait d’être l’institutrice de quelqu’un. Mon cœur battit. Mon plus grand désir allait-il se réaliser ? Mais ce pauvre Cupidon ne me paraissait point être une caution bien sérieuse pour répondre des talents d’une institutrice. Cependant, je ne voulus point négliger cette chance, si faible qu’elle pût être.

– Il y a donc une jeune fille à la maison ? demandai-je.

– Moi pas dire jeune fille, répondit Cupidon.

– Mais, objectai-je, pour que je lui apprenne à lire et à écrire…

– Li vieille femme, m’interrompit-il, mais si li pas savoir !

Il me regarda d’un air triomphant. Je ne me contentai pas encore de cette explication ; il me donna les détails qui suivent.

La veille, il avait servi le déjeuner de M. et madame Bonnin de la Forest. M. Bonnin de la Forest avait déclaré à sa femme qu’il avait honte de sa complète ignorance, et il avait été convenu qu’on la mettrait à l’école. Ces gens m’inspiraient beaucoup de curiosité. J’insistai pour savoir à peu près l’âge de cette madame Bonnin de la Forest, dont on voulait commencer l’éducation.

– Li vieille ! me répéta Cupidon, li grosse bonne femme !

Puis m’arrêtant court au milieu de la rue :

– Vous venir tout de suite.

J’hésitai. J’avais été si souvent repoussée.

– Mais… demandai-je, me recevra-t-on ?

– Moi passer partout ! repartit Cupidon, vous passer avec moi !

En somme, au pis-aller, ce n’était qu’un coup d’épée dans l’eau. Je n’étais pas à cela près.

Je jetai un coup d’œil sur mon costume plus que modeste, je donnai un tour à ma pauvre petite robe et je dis à Cupidon, devenu mon protecteur :

– Conduisez-moi… je vous suis.

Cupidon grandit aussitôt d’un demi-pied et se mit à marcher en avant à grands pas.

C’était une superbe maison que celle de M. Marc Bonnin de la Forest. On y entrait par deux portes cochères, dont l’une donnait sur la rue Meslay, l’autre sur le boulevard Saint-Martin.

Cupidon me conduisit droit au cabinet de monsieur et fut prévenir madame.

Dix minutes après, mes services étaient agréés ; le soir même, j’entrais en fonctions.

M. Marc Bonnin de la Forest était un homme d’assez belle taille, large d’épaules, front bas et couronné d’une épaisse chevelure noire. Ses yeux souriaient seuls au milieu d’une figure sérieuse et presque dure. Je ne crois pas avoir vu jamais d’yeux aussi brillants. Cela blessait. Le reste des traits présentait un aspect assez régulier. Il y avait là dedans une certaine beauté à la Fontanarose et je ne sais quelle apparence de théâtrale majesté.

Il m’avait fait, de prime abord, subir un interrogatoire, pendant lequel il avait trouvé moyen de me demander mon nom, mon âge, etc., sans jamais m’appeler mademoiselle. Quant aux différentes choses que je pouvais savoir, il n’en avait pas fait la liste très-longue. Ce fameux Marc Bonnin de la Forest ignorait jusqu’au nom des choses qu’on pouvait savoir.

Madame Bonnin était constamment chargée de velours, de rubans, de dentelles et de passementeries. C’était une femme de quarante-cinq ans à peu près. Elle n’avait jamais dû être jolie, mais l’expression de son visage était douce et bonne. Elle semblait adorer son mari.

C’était évidemment un fort bon ménage, et Marc Bonnin pouvait passer alors près de moi pour un brave homme. Je me disais : Où la fortune va-t-elle se nicher ! Je ne me doutais pas du tout que la Fortune, considérée comme déesse du hasard, n’était pour rien dans la réussite de Marc Bonnin. C’était un de ces innocents qui font sauter la coupe. Sa sottise s’alliait à une adresse profonde et à d’éminentes qualités de chevalier d’industrie.

S’il eût seulement parlé français et signé couramment son nom, cet homme aurait bouleversé la place de Paris. C’était un Bilboquet de génie.

C’était un fleuve d’or qui coulait dans cette maison. Je n’exagère pas. Si Marc Bonnin avait eu une parcelle de bon sens, il eût fait sa fortune et celle de ses commettants. Mais vous ne vîtes jamais caverne semblable ; chacun prenait de toutes mains. Il y avait pillage organisé du haut en bas. Point de livres, ou du moins des livres pour rire. Une effrayante armée d’employés qui ne faisaient rien du matin au soir. Vous eussiez dit un gouffre que cette caisse, où l’argent tombait sans cesse et ne se montrait jamais. Car on ne payait point. Les fournisseurs venaient faire des scènes jusque dans la cour. On les renvoyait avec des injures, j’en suis encore à me demander les raisons possibles de la conduite de cet homme. Il avait entre les mains six entreprises florissantes. Pendant quelques mois, ses maisons prospérèrent malgré lui. Il était entouré de protecteurs puissants qui se croyaient ses protégés. Ses spéculations avaient sur la place une faveur inouïe. Et il allait comme un fou, tête baissée, vers le puits ignoble où se noient les escrocs vulgaires !

Les actions judiciaires intentées contre lui révélèrent plus tard qu’il avait reçu de quinze à vingt millions, espèces, en échange des titres divers négociés par lui dans l’espace de dix-huit mois ! Ceci ne regardait que ses sociétés par actions. Il avait négocié en outre de folles quantités de billets de fabrique. Enfin, l’instruction révéla que tous les employés de sa maison et même la majeure partie des domestiques avaient déposé un cautionnement en entrant chez lui. Pour les employés, les moindres de ces cautionnements étaient de quatre mille francs ; il y en avait de vingt mille. Or, sa maison était un vrai ministère de l’oisiveté, où cent cinquante Olibrius passaient leur vie à fumer le cigare en buvant de l’absinthe.

Le caissier, qui prit la fuite peu de temps avant la banqueroute, emporta deux millions en billets de banque. La veille, on protestait des broches de cent francs. Je ne fais pas entrer en ligne de compte la masse considérable de marchandises : vins, étoffes, denrées coloniales, quincailleries, fabrications de toutes sortes qu’on lui avait livrées sur son crédit et qui encombraient ses divers dépôts. Suivant la croyance commune, qui est le bas mot, je suis certaine, la maison Marc Bonnin de la Forest engloutit plus de quarante millions en dix-huit mois. Quarante millions qui ne laissèrent point de trace ! qui furent rongés, gaspillés, dévorés par une nuée impure de sauterelles !

Quarante millions !

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