‹ Madame Gil BlasChapitre 34 sur 70 · Chapitre 15 Madame Eugénie Mutel.

Chapitre 15 Madame Eugénie Mutel.

Stéphanie Marc Bonnin de La Forest, sous bien des rapports, était infiniment supérieure à son auguste époux. Elle avait au moins la conscience de ses incapacités. Quand on la mettait en présence d’une personne comme il faut, elle souffrait le martyre. Ses belles robes la gênaient aux entournures. Quand elle jetait un regard sur elle-même, on voyait bien qu’elle ne se reconnaissait pas. Le luxe qui l’entourait lui faisait honte. Elle se sentait déplacée parmi ses splendeurs nouvelles. A peine osait-elle s’asseoir sur ses fauteuils, et quand sa femme de chambre venait, elle était toujours tentée de lui faire la révérence. Quoiqu’elle n’eût aucune idée du gaspillage affreux qui avait lieu dans les bureaux, elle voyait couler l’argent autour d’elle, cela lui donnait le vertige. Si Bonnin avait pu se confier à lui-même une place de garçon de bureau avec douze cents francs d’appointements, cette bonne Stéphanie aurait été bien plus heureuse.

J’étais donc l’institutrice d’une femme de quarante-cinq ans, mal conservée et complètement réfractaire à l’instruction, malgré ma bonne volonté.

La position était certes bizarre, et ne me déplaisait point ; j’avais conscience de pouvoir être utile à cette excellente madame Bonnin, en dehors surtout du programme officiel de mes fonctions. Je me sentais attirée vers elle. L’humilité est quelque chose de si rare chez les parvenus, de quelque genre que ce soit ! Je lui tenais grand compte de sa naïve modestie.

Au bout d’une quinzaine de jours, nous dûmes renoncer à tout espoir de progrès littéraires. Chaque matin, Stéphanie apprenait couramment ses lettres, mais chaque soir elle les oubliait. Ses progrès calligraphiques se bornaient toujours aux bâtons, qu’elle traçait, du reste, avec une perfection rare.

Un matin, elle me dit :

– Je m’ennuie de ne plus voir madame Mutel.

Je ne connaissais pas du tout madame Mutel. Stéphanie m’expliqua que c’était une sage-femme assez en renom, qui demeurait sur le même carré qu’elle, rue de la Jussienne. Madame Mutel, au dire de Stéphanie, était une femme d’un esprit choisi, qui avait toujours le mot pour rire et dont la présence seule mettait de la gaîté dans une société. L’auguste Bonnin l’avait froidement reçue lors de sa dernière visite. Elle n’était pas revenue depuis cette époque. Bonnin, qui se regardait comme compromis par l’ignorance de sa femme, ne pouvait voir d’un bon œil sa liaison intime avec de si petit monde.

J’étais admise de temps en temps à dîner en tiers avec M. et madame Bonnin. Je pouvais voir, en ces occasions, combien ce grand homme avait de complaisance pour sa femme. Il redescendait pour elle des hauteurs sublimes de sa pensée jusqu’aux plus minces de ces détails qui occupent le sexe faible. Parfois, il faisait mieux encore, il élevait Stéphanie jusqu’à lui. Il lui confiait ses projets, ses désirs ; il lui laissait entrevoir, dans un avenir prochain, une vie plus tranquille en Angleterre ou en Allemagne. Jamais en France. – Je me demandai plus d’une fois pourquoi cela.

Pour en revenir à madame Mutel, la sage-femme, le soir même du jour où Stéphanie me parla d’elle, je dis tout haut devant M. Bonnin, qui me paraissait assez bien disposé :

– Eh bien ! madame, quand allons-nous voir madame Mutel ?

Stéphanie rougit. Elle était prise à l’improviste. Elle crut presque que je la trahissais.

– Madame Mutel ! répéta-t-elle en balbutiant ; il y a bien longtemps…

– Je ne suis pas un ogre, interrompit Bonnin, et tu peux voir cette brave femme quand tu voudras. Je vais lui écrire de venir…

Puis se ravisant :

– Au reste, fais-lui écrire par ta secrétaire.

J’avais déjà la main à la plume.

La lettre partit. Le lendemain, vers deux heures après-midi, je vis arriver une petite femme noire comme une taupe, vive, alerte, pointue, avec des yeux perçants comme des canifs. Elle était mise avec une certaine élégance, mais les étoffes qui concouraient à l’ensemble de sa toilette étaient de médiocre qualité.

Elle pouvait avoir trente ans à trente-cinq ans. Au bout d’une demi-heure, on la trouvait presque jolie. C’était madame Eugénie Mutel, ancien premier prix des hôpitaux de Paris, sage-femme reçue par la Faculté.

– Eh bien ! la mère, s’écria-t-elle en serrant vigoureusement la main de Stéphanie, nous nous souvenons donc du pauvre monde ? Comment va ce gros farceur de Bonnin ?… Dites donc ! il a joliment appris à écrire depuis le temps, et je vais lui faire mon compliment.

Je compris, sans avoir besoin d’autres explications, pourquoi l’illustre Marc détestait madame Mutel. Stéphanie l’embrassa de bon cœur.

– Excusez ! fit la sage-femme en regardant tout autour d’elle : c’est assez bien meublé, ici… Ca n’était plus ça là-bas, rue de la Jussienne, dans le commencement surtout… Ah ! vous avez grimpé vite, la mère, et c’est sans reproche, ce que je vous dis là, car vous êtes une brave femme, vous !

Stéphanie ne sentit point la distinction blessante que ce vous établissait entre elle et une autre personne qu’on ne nommait point.

Moi, je me mis à observer plus attentivement madame Mutel. Son esprit était comme son visage : il déplaisait au premier abord. Mais on s’y habituait. Il y avait là dedans je ne sais quelle franchise vigoureuse qui étonnait, partant d’un être si exigu et si frêle. Madame Bonnin prétendait que madame Mutel avait fait de grandes passions dans sa vie. J’arrivais à penser que cela n’était pas impossible. Je pensais encore que madame Mutel ne devait point avoir avec tout le monde ce ton ultra-commun et cette affectation de rondeur presque brutale.

– Qu’est-ce que c’est que cette jolie enfant-là ? demanda-t-elle en m’adressant un sourire amical ; – une nièce ?

– Je le voudrais bien, répondit madame Bonnin : mais elle ne m’est rien… c’est comme qui dirait un secrétaire…

– Bon, bon ! fit la sage-femme, qui ajouta malignement :

– Vous avez une jolie écriture, ma mignonne.

Stéphanie rougit. Je sus mauvais gré de cet éloge à madame Mutel. Mais cela lui était bien égal.

– En ai-je vu ! s’écria-t-elle, de ces nègres, de ces voitures, de ces hommes décorés dans les antichambres… Vous savez, on ne parle que de ce gros farceur de Bonnin dans Paris… Quand je dis que je le connais et que je lui ai tapé sur le ventre, on me regarde comme un événement… Ah ! dame ! quand il vint louer dans la rue de la Jussienne, ce n’était pas un si grand seigneur… Mais nous amusons-nous, au moins, la mère ? avons-nous notre loge aux Italiens, à l’Opéra, aux Français ?… De quel côté est votre château ?… Et les ducs, et les marquis, et les princesses, nous plaisons-nous dans cette compagnie ?

– Ma petite Eugénie, répondit la pauvre Bonnin d’un ton de profonde tristesse, vous me connaissez pourtant bien…

La sage-femme se jeta à son cou et l’embrassa au moins six fois de suite.

– Vous êtes une âme du bon Dieu, vous ! s’écria-t-elle. Je comprends que vous ne pouvez pas le dénoncer, puisque vous êtes sa femme…

Elle n’acheva pas : Stéphanie était devenue livide.

– Le dénoncer ! répéta-t-elle avec effort, tandis que ses yeux brûlaient au fond de leurs orbites tout à coup creusés, le dénoncer !… dénoncer qui ?… parlez-vous de mon mari ?…

La figure expressive de la petite sage-femme peignit en une seconde plusieurs sentiments. Ce fut d’abord un vif étonnement, puis quelque chose comme du contentement, puis un regret qui était presque de la douleur. Elle glissa vers moi un regard rapide. Ma stupéfaction confirma ce qui n’était encore pour elle qu’un soupçon. Je lus sur son visage, aussi clairement que si elle l’eût prononcé à voix haute, cette phrase :

– La pauvre femme ne se doute encore de rien !

– Répondez donc ! s’écriait cependant Stéphanie, qui tremblait à la fois de colère et d’effroi.

– Là, là, fit la petite sage-femme, dont je devais admirer plus d’une fois l’adresse, quelle mouche nous pique, la mère ?… Est-on pendu pour ne savoir ni lire, ni écrire.

La pauvre Stéphanie poussa un profond soupir. Elle ne savait rien, c’était bien vrai ; mais il est impossible qu’elle n’eût pas eu parfois quelques doutes. Elle avait interprété les paroles de madame Mutel dans le sens de ses vagues terreurs. – Quant à moi, je n’étais pas dupe de l’adroite retraite de la petite sage-femme. Je me promettais déjà d’avoir l’œil et l’oreille ouverts.

– Vous auriez bien pu ne point parler de cela devant cette enfant, ma bonne, dit Stéphanie avec douceur, mais d’un ton de reproche.

– Dame ! fit Eugénie naïvement, puisque c’est la petite qui m’a écrit… Moi, je croyais qu’elle savait la chose. Et puis, s’interrompit-elle en riant, ne voilà-t-il pas une histoire… Allons, la mère, ne me grondez pas, ou je m’en vais. M’en veut-on encore ?

Elle avait pris les joues de Stéphanie à deux mains. Celle-ci se mit enfin à sourire, et la paix fut faite. Au dîner, qui fut servi presque aussitôt après, la petite sage-femme montra un appétit sincère et à l’épreuve. Elle ne s’étonna point de l’absence de Bonnin, que Stéphanie déplora maintes fois avec prolixité. Je dus même remarquer la réserve qu’elle mettait désormais dans ses plaisanteries à l’égard de l’auguste Marc.

Je vis aussi avec un certain étonnement que madame Mutel multipliait avec moi les petits signes d’amitié et même les regards d’intelligence. Je crus d’abord que c’était pour me mettre de moitié dans ses moqueries un peu hasardées, et je n’en fus point contente. Mais je me trompais. Il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus sérieux.

Après le dessert, elle prit, ainsi que Stéphanie, le café, accompagné de nombreux accessoires. Elles y allaient toutes deux de bon cœur. Stéphanie était rouge comme un coquelicot. Les yeux de la petite sage-femme, tout à l’heure si tranchants, nageaient maintenant dans je ne sais quel voluptueux fluide. Quand on se leva de table, elle s’approcha de moi sans faire semblant de rien et me dit rapidement à l’oreille :

– J’ai à vous parler.

Je ne m’attendais pas le moins du monde à cela, malgré tous ses signes et tous ses regards. Je me creusai la tête aussitôt pour deviner ce que madame Mutel pouvait avoir à me dire. Comme je me retournais vers elle vivement, elle mit un doigt sur sa bouche. Puis elle rejoignit Stéphanie en se disant :

– Faisons-nous un piquet ou un mort ?

Je savais le whist pour avoir fait maintes fois la partie de maman marquise au château du Meilhan ; mais, à l’âge que j’avais, on ne se vante de posséder ce talent qu’à la dernière extrémité.

Cupidon vint préparer la table pour le piquet.

– Nous chanterez-vous quelque chose, ma belle enfant ? me demanda madame Mutel. Mon petit doigt m’a dit que vous étiez excellente musicienne.

Je me mis sur-le-champ au piano. Les souvenirs sont au bout du doigt de l’artiste comme dans l’esprit du penseur. Je ne sais pourquoi je choisis pour prélude ce motif de la chanson de Charette, qu’Irène avait arrangé en petit rondeau pour plaire à tous ces vieux royalistes du pays de Mauges.

– Tiens ! dit madame Mutel, vous savez cet air-là ?

Je m’inclinai en signe d’affirmation.

– Est-ce que vous avez été dans le pays ? me demanda-t-elle.

– Longtemps, répliquai-je sans cesser de jouer.

– C’est gentil, ce morceau là, dit Stéphanie.

– Je crois bien ! fit madame Mutel avec emphase ; chantez-nous donc les paroles, ma petite.

Elle vint en même temps se mettre derrière mon tabouret. Je commençai le refrain de la Marseillaise des chouans :

Prends ton fusil, Grégoire ;

Prends ta poudre et ta poire ;

Prends ta gourde pour boire.

Nos messieurs sont partis

A la chasse aux perdrix.

– Bravo ! fit la sage-femme ; je suis de ce pays-là, moi !… Nos messieurs sont partis ! morbleu ! il faut me suivre, si on a du cœur… Comprenez-vous, la mère ? « A la chasse aux perdrix. » C’est pour la frime !

– Moi, dit Stéphanie, j’aime mieux les romances où il y a du sentiment.

Depuis longtemps j’aimais Adèle !…

– Laissez-nous la paix ! commanda madame Mutel. Allons, petite : « Monsieur Charette a dit… »

Je continuai :

Monsieur Charette a dit à nos amis

D’Ancenis :

Le roi va ramener les fleurs de lis !

Prends ton fusil, Grégoire, etc., etc.

La sage-femme battait la mesure comme un diable, ce qui ne l’empêcha point de s’incliner jusqu’à mon oreille et de me dire :

– Tâchez de me reconduire un peu quand je m’en irai. Et tout haut :

– Voilà ce que j’appelle une crâne chanson ! Ce n’est pas bêtasse comme votre Parisienne… Allons, mignonne : « Monsieur Charette… »

Je repris…

Monsieur Charette a dit à ceux d’Clisson :

Le canon

Vaut mieux pour danser que le violon !

Prends ton fusil, Grégoire, etc.

– Ah ! ah ! s’écria la petite sage-femme d’un air tout à fait belliqueux, j’ai un oncle qui était là-dedans ! Il a pris son fusil comme Grégoire !…

– Faisons notre piquet, opina la bonne Stéphanie.

– Encore un couplet, petite !… « Monsieur Charette… »

Monsieur Charette a dit aux du Louroux :

Mes bijoux,

Pour mieux viser, mettons-nous à genoux !

Prends ton fusil, Grégoire, etc.

– Merci, mignonne, me dit madame Mutel ; ça me fait pourtant pleurer, ces bêtises-là.

Je la regardai : elle avait des larmes plein les yeux.

Madame Mutel resta jusqu’à près de minuit. Elle voulait que tous les domestiques fussent couchés et qu’on eût éteint le gaz dans les escaliers, afin de me donner un prétexte pour l’accompagner.

Quand elle eut remis son châle et son chapeau, il se trouva que le nègre Cupidon était encore debout dans l’antichambre. Mais cette petite sage-femme n’était jamais embarrassée. Elle prit un flambeau des mains de Cupidon scandalisé, et me le présenta.

– Chère bonne, dit-elle à Stéphanie, qui sourit de pitié, ces moricauds me font une peur affreuse… Je ne suis pas maîtresse de ça.

Nous descendîmes. Madame Mutel ne me dit pas une parole jusqu’au bas de l’escalier. Sous la voûte, elle me souffla brusquement la bougie au nez.

– Vous direz que le vent l’a éteinte, murmura-t-elle ; écoutez-moi.

Il n’y avait pas besoin de me faire cette recommandation. L’aventure m’intriguait au plus haut point. J’étais tout oreilles.

– Je crois que vous avez l’âme honnête, reprit la sage-femme en parlant rapidement et à voix basse ; j’ai lu ça sur votre figure et je ne m’y trompe guère… Vous ne savez pas où vous êtes, ici ?…

– Je sais… voulus-je dire.

– La paix ! m’interrompit-elle ; nous n’avons pas le temps de causer… Quand vous pourrez vous échapper et venir me voir chez moi, nous en dirons plus long… Vous savez mon adresse… En attendant, voulez-vous faire une bonne action ?

– Je le veux, répondis-je.

– On est en train, reprit-elle, de dépouiller ici une respectable famille que j’aime et de qui je tiens le pain dont je vis… Vous pourriez m’aider à la sauver.

– Par quels moyens ? demandai-je.

– Avez-vous vu parfois ici, me dit la sage-femme au lieu de me répondre, un homme nommé Pidoux ?

– Pidoux ! répétai-je avez stupéfaction.

– Un médecin, continua madame Mutel, récemment élu par le département de Maine-et-Loire…

– Pidoux !… fis-je encore ; vous avez dit Pidoux !…

Elle me serra le bras. Une voiture s’arrêtait dans la rue, de l’autre côté de la porte cochère. C’était Marc Bonnin de la Forest qui rentrait. Madame Mutel n’eut que le temps de me dire :

– Surveillez ce Pidoux… et venez me voir… Votre intérêt est ici d’accord avec votre conscience, car la prospérité de ce triste fou n’est qu’un feu de paille… Adieu.

Je passai une nuit extrêmement agitée. Je ne pus fermer l’œil un seul instant. Ce nom de Pidoux, jeté à l’improviste par la sage-femme, me revenait sans cesse à l’esprit. Pidoux était à Paris ! Pidoux était député ! Pidoux venait dans la maison Bonnin ! Et ces mots : On est en train ici de dépouiller une famille respectable… Je ne savais rien encore de ce que j’ai dit plus haut touchant l’histoire de Marc Bonnin, mais il y avait un mois que j’étais dans la maison. J’avais vu déjà bien des choses que je ne pouvais point m’expliquer.

Il y avait un mot qui restait dans ma mémoire et qui m’épouvantait. Madame Mutel avait parlé de dénonciation. Elle avait, il est vrai, retourné la chose avec adresse et vivacité ; mais j’avais compris clairement sa pensée première. Je sentais comme un honteux secret dans l’air qui m’entourait. Stéphanie, la pauvre femme, ne savait rien, j’en aurais fait serment sur l’Evangile ; mais qu’importait son innocence ? C’était en dehors d’elle que tout se faisait.

Une autre chose me préoccupait encore : c’était le nom de Mutel qui m’avait frappée dès l’abord, sans que j’eusse su en dire la raison. J’avais pensé tout de suite : J’ai entendu ce nom-là quelque part. Je cherchai ; j’eus beaucoup de mal à trouver, mais je trouvai enfin.

C’était le cocher de madame la marquise de Meilhan qui s’appelait Antoine Mutel. Or, la sage-femme avait eu les yeux mouillés en m’écoutant chanter la chanson de Charette. Elle avait dit avec orgueil : « J’ai un oncle là dedans ! » La sage-femme était-elle donc la nièce du bon père Antoine, mon plus ancien et mon meilleur ami, après Gustave, mon parrain ?

A six heures du matin, on frappa doucement à ma porte :

– Messié levé, dit la voix de Cupidon ; messié vous demander tout de suite !

Je sautai hors de mon lit, pensant qu’il se trompait de sexe et qu’il venait de la part de madame. Mais c’était bien M. Marc Bonnin de la Forest en personne qui me faisait appeler. Je trouvai cet homme illustre, en robe de chambre et en calotte, dans le boudoir qui attenait à son cabinet. Il me laissa debout et se coucha sur son divan… Ce n’était pas un homme galant, et je l’aimais beaucoup mieux ainsi.

– Vous avez de la capacité, me dit-il en jouant avec la riche cordelière de sa robe de chambre.

Je m’inclinai respectueusement.

– Je vous nomme mon secrétaire.

– Mais, dis-je, car je n’étais point éblouie de cet immense honneur, madame…

– Pas un mot de plus !… Ma volonté est une loi !…

Je le remerciai.

Si le lecteur s’étonne de voir Marc Bonnin, tout paillasse qu’il était, confier un pareil emploi à une jeune fille, je répondrai que dès ce matin même, M. Marc Bonnin annonça dans ses bureaux qu’il avait mis son secrétaire à la porte, et que désormais il ferait lui-même sa correspondance intime. Comprend-on le but de l’opération ? Marc Bonnin voulait faire taire les lâches calomniateurs qui l’accusaient de ne pas savoir écrire.

Au premier moment, j’avais accepté ce poste avec une véritable répugnance ; mais il ne me fallut qu’un instant de réflexion pour me raviser. Certes, je devais regretter ma tranquille retraite auprès de la bonne Stéphanie ; mais, d’un autre côté, sans le hasard, qui me prenait en quelque sorte par la main, j’aurais eu, toutes les peines du monde à exercer la surveillance que madame Mutel m’avait recommandée. Or, j’étais déterminée à faire tout au monde, dussent mes efforts me compromettre et me perdre, pour sauver mes anciens protecteurs. La fantaisie de Marc Bonnin me mettait là aux premières places pour tout observer et tout voir. Dieu sait que j’en vis de toutes les couleurs !

Il ne m’arriva jamais de faire une seule observation, ni sur les lettres qu’on me donnait à lire, ni sur celles que j’écrivais d’après les inspirations de mon auguste maître. Il dut croire que j’étais profondément pervertie, ou – malgré ma capacité – idiote parfaitement.

J’étais un instrument muet et docile. Marc Bonnin ne m’aurait pas cédée pour cent mille écus d’actions de l’Alambic, future compagnie anonyme pour la fabrication des produits chimiques.

Pendant les premiers temps, je n’entendis nullement parler de Pidoux. Je crus que madame Mutel avait été induite en erreur. J’eus beau fureter partout et fouiller les correspondances, nulle trace du précieux enchanteur.

J’avais retrouvé chez Marc Bonnin une ancienne connaissance : cette verte langue, Jeanne-Marie, la grosse cuisinière, qui m’avait donné l’éveil au sujet de Félicité Fontanet. Jeanne-Marie était seconde cuisinière dans la maison. Je l’avais vue dès le second jour. Elle m’avait arrêtée aux abords de la cuisine pour m’offrir une partie de cancans.

– Ah ! vous voilà ici, jeunesse ! m’avait-elle dit : quelle case !… le diable n’y verrait goutte !… J’attends mes gages, moi qui vous parle… mais c’est pas l’embarras… on se paye autrement, si on veut… suffit d’avoir le fil !

Elle se mit alors à m’en conter. Je ne croyais pas un mot de son bavardage. Marie-Jeanne n’était pas très-bien instruite. Elle n’avait pas trouvé la clef de l’énigme Bonnin. Ce qu’elle savait, c’est que la caisse était expressément faite pour ne jamais payer, et que des scènes fâcheuses éveillaient déjà la méfiance du quartier. Nous étions auprès d’une fenêtre qui donnait sur la cour.

– En voilà un pourtant ! s’écria-t-elle tout à coup en me montrant un homme de trente-cinq ans, assez beau garçon et mis avec une élégance de goût douteux ; en voilà un qui connaît bien la couleur de notre argent… C’est le plus fin de tous, celui-là !… Il ne s’en retourne jamais les mains vides… Je ne sais pas quel commerce qu’il fait, mais on le paye tous les mois recta !… Il a la chance !

Je ne donnai pas pour le moment beaucoup d’attention à ces paroles. Cependant, je remarquai le personnage assez pour le reconnaître à l’occasion. Une fois en fonctions auprès de Marc Bonnin, je le vis venir à différentes reprises dans le cabinet. C’étaient des conférences mystérieuses. On se taisait dès que je m’approchais. De près, ce fashionable, dont je n’entendais jamais prononcer le nom à la maison, avait quelque chose de déplaisant dans la physionomie. Malgré ses cheveux bien bouclés et sa barbe soyeuse, on eût dit que ses élégants habits s’étaient trompés de maître. Il ne se retirait jamais sans recevoir quelque marque de la libéralité du patron. J’avais mon franc parler, justement à cause de mon aveuglement prétendu. Je demandai un matin au patron :

– Qu’est-ce que c’est que ce beau brun ?

– Ah ! ah ! qui c’est ? me répondit-il. – C’est un paratonnerre !

J’avais déjà deviné bien des choses, mais ceci était au-dessus de ma portée. Je m’habituai seulement à désigner ce lion dans ma pensée sous le nom de Paratonnerre.

Vers le milieu de la sixième semaine de mon séjour dans la maison Bonnin, le patron me dit :

– Nous allons nous occuper d’une grande affaire… Compagnie des grands propriétaires vendéens, – revenu du sol décuplé, – desséchement des marais de Saugé…

Bonnin n’était pas un observateur. Sans cela, il eût vu ma main trembler.

J’étais donc sur la voie ! C’était là sans nul doute le précipice où l’on voulait pousser la famille du Meilhan. Compagnie des grands propriétaires vendéens ! Marais de Saugé ! Cette fois, je copiai machinalement et sans l’amender tout ce que le patron me dicta. Je n’avais qu’une idée : courir chez la sage-femme.

Un doute me restait pourtant. Je n’avais aucune raison pour croire que Pidoux eût des relations avec Bonnin. Il me fallait à cet égard les explications de la sage-femme.

Mais les hasards se groupent. Après avoir cherché en vain une trace pendant plus de cinq semaines, je devais rencontrer le pied de la bête aujourd’hui tout le long de mon chemin. En quittant Marc Bonnin, je passai par le corridor dont les fenêtres donnaient sur la cour. Je mis l’œil aux carreaux, et je fis un saut en arrière comme Robinson Crusoé découvrant, incrustés dans le sable de son île déserte, les cinq doigts du pied de Vendredi. Je venais de reconnaître dans la cour, auprès d’un tilbury d’assez grotesque apparence, un affreux petit paysan de Saint-Philibert qui faisait autrefois les courses de Pidoux. Ce jeune pataud se nommait Pelard ; il était bancal et un peu bossu. Pidoux lui avait mis sur le corps une livrée burlesque. C’était le groom de Pidoux, député.

Je ne rentrai même pas chez Stéphanie, qui m’attendait. Je sortis sans chapeau, comme pour faire une commission dans le quartier ; je me jetai dans le premier fiacre venu, et je me fis conduire rue de la Jussienne.

– Il a été malade, me dit en me voyant madame Mutel ; la compagnie des grands propriétaires a failli tomber dans l’eau.

Je vis qu’elle était au fait. Elle parlait évidemment de Pidoux.

– Ah ! ah ! reprit-elle, j’ai joliment travaillé… Mon oncle est venu à Paris…

– Antoine ?… m’écriai-je.

Elle me regarda étonnée.

– C’est vous, m’empressai-je d’ajouter, qui m’avez dit le nom de l’oncle que vous avez en Vendée.

– Drôle d’enfant ! murmura-t-elle.

Puis, elle reprit :

– Et vous appelez comme ça mes oncles par leur nom de baptême, sans leur donner du monsieur… Voilà qui va bien !… Mais nous reparlerons de cela… Pour le moment, nous avons d’autres chiens à fouetter… La mère va bien ?

– Toujours la même.

– Pauvre créature !… Si je n’avais pas peur de la tuer ! Ah çà ! vous êtes avec le Bonnin, maintenant ?

– Vous savez cela, madame ?

– Oh ! j’ai ma police, ma mignonne… Quand je prends quelque chose à cœur, rien ne me coûte… Je parie que vous connaissez déjà votre Bonnin sur le bout du doigt ?

– En effet…

– Faut-il que les honnêtes gens soient bêtes pour donner dans de pareils panneaux !… Si vous étiez venue plus tôt, j’aurais eu quelque chose à vous apprendre… maintenant, c’est fait, tant mieux !… Je n’aime pas bavarder… Quelles nouvelles ?

Je lui dis ce qui m’amenait.

– Tenez, s’écria-t-elle, ma petite, il ne faut mettre le procureur du roi là dedans qu’à la dernière extrémité… à cause de cette bonne mère… Quelle taie elle a sur les yeux, celle-là… il faut biaiser… j’ai besoin de vous.

– Je suis prête à faire tout ce qui me paraîtra convenable, répondis-je.

– Peste ! nous ne nous engageons pas beaucoup… En passant, je vous dirai, ma toute belle, que je n’ai pas une bien belle position à vous offrir quand vous sortirez de là.

– Je ne vous demande rien, madame.

– Peste ! peste ! répéta-t-elle, nous sommes fière !… Allons, on ne peut pas dire le contraire, vous êtes une jolie enfant. Si vous voulez, je vous prendrai avec moi… Vous apprendrez mon état… Ce n’est pas le Pérou… Mais, enfin, ça fait vivre.

Elle me regardait attentivement en parlant ainsi.

– Je serais heureuse d’apprendre votre profession, madame, dis-je avec calme ; tout ce que je désire, c’est de vivre de mon travail… d’un travail honorable… Mais, je vous le répète, qu’il y ait récompense ou non, j’agirai suivant ma conscience.

– Elle parle comme un livre ! s’écria madame Mutel ; quelle jolie petite sage-femme !… Voyons… votre conscience, ma belle, vous défend-elle de chercher à savoir le nom du drôle qui protège la maison Bonnin à la préfecture de police ?

La pensée du paratonnerre me vint comme un coup de foudre.

– Je le connais, m’écriai-je.

Madame Mutel battit des mains.

– Alors, reprit elle, vous allez me dire son nom ! Je connais justement quelqu’un de la préfecture… Nous serons bien vite en rapport. J’ai inventé une petite mécanique. Ce n’est pas bien fort… mais ce sont ces machinettes-là qui réussissent.

Son enthousiasme tomba quand je lui avouai que j’ignorais le nom de notre homme.

– Il faut le savoir, ma mignonne, me dit-elle ; il faut le savoir aujourd’hui même… Notez que c’est pour la pauvre mère Stéphanie… Je suis sûre que vous vous intéressez à elle.

Je m’intéressais bien davantage aux autres, mais je ne le dis point. Il y avait en moi je ne sais quel sentiment vigoureux que vous appellerez, à votre choix, orgueil ou délicatesse, et qui me portait à me cacher des Meilhan, même quand je me dévouais à les servir. Madame Mutel poursuivit :

– Quant à moi, ma petite, malgré toute l’amitié que j’ai pour la mère, si on me mettait au pied du mur, je n’hésiterais pas… je ne pourrais pas hésiter… Mon père, avant mon oncle, était le serviteur de ces gens-là (elle parlait des du Meilhan sans les nommer). Le premier pain que j’ai mangé était à eux… et, comme je vous l’ai dit déjà, c’est à eux que je dois mon état… Ainsi, comprenez-moi bien : j’en sais assez long pour abattre ce grand Bonnin dès que je le voudrai… Si je peux sauver nos maîtres sans que les tribunaux s’en mêlent, tant mieux… sinon, à la grâce de Dieu !

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