‹ Madame Gil BlasChapitre 35 sur 70 · Chapitre 16 Mécanique de la petite sage-femme.

Chapitre 16 Mécanique de la petite sage-femme.

En revenant à la maison, je me creusais la tête pour trouver un moyen de savoir le nom du paratonnerre. Ce n’était pas chose aisée, puisque Marc Bonnin avait déjà refusé de me le dire. Je descendis de voiture sans avoir trouvé le moindre expédient. Au moment où je traversais la cour, perdue dans mes réflexions, j’entendis la voix de Jeanne-Marie qui m’appelait.

– Comme nous passons fière, mam’selle Suzanne ! me dit le gros cordon bleu. Est-ce qu’on nous a nommé gérant de la caisse, des modistes réunies ou de la société générale des couturières ?

C’était ainsi chez Bonnin. Les domestiques n’avaient guère autre chose à faire qu’à se moquer de la maison. Je m’approchai de Jeanne-Marie.

– Est-ce que, par hasard, lui demandai-je, vous auriez appris le nom de ce monsieur qui touche de l’argent tous les mois ?

– Le seul et unique ! s’écria-t-elle ; – le plus fin de tous… Non… mais vous avez de la chance… si vous voulez l’interroger, il est là.

– A la caisse ? fis-je vivement.

– En propre original.

Comme elle achevait, le paratonnerre montra sa figure fade et inquiète à la porte principale.

– Hé ! monsieur ! cria Jeanne-Marie, qui était l’effronterie même, – voilà une petite minette qui voudrait savoir votre nom.

Le paratonnerre tressaillit et rougit. Il enfonça son chapeau sur ses yeux. Jeanne-Marie enjamba la fenêtre basse de la cuisine et courut après lui. Elle lui barra la porte de la rue. Moi, je venais d’apercevoir Cupidon à une croisée du premier étage. Je lui fis signe de venir. Jeanne-Marie, cependant, dessinait une belle révérence, et disait, en se redressant, les deux poings sur les hanches :

– Moi, ça m’est égal de savoir votre nom, mon beau monsieur ; mais je vous donnerais bien quelque chose de bon si vous vouliez me dire comment vous faites pour toucher de l’argent à c’te caisse-là.

Le paratonnerre l’écarta de la main et passa.

– Propre à rien ! lui dit-elle ; ça doit demeurer quelque part du côté de la rue de Jérusalem.

Jeanne-Marie avait lancé cette injure au hasard. Le paratonnerre courba l’échine et disparut entre les voitures qui stationnaient devant la porte cochère. Mais il ne s’en alla pas seul. J’avais eu le temps de dire à Cupidon :

– Il me faut le nom et l’adresse de cet homme-là… Suivez-le !

Le nègre s’élança sur ses pas. Une heure après, j’étais à déjeuner avec Stéphanie, lorsque Cupidon montra sa face noire et ruisselante de sueur à la porte qui me faisait face.

Il avait suivi le paratonnerre jusqu’à la Préfecture de police, où celui-ci s’était rendu directement. Là, Cupidon avait appris que le paratonnerre s’appelait Germain Loyseau, qu’il faisait des biographies de contemporains, et qu’il demeurait au numéro 3 de la rue de la Barillerie.

Restait à informer la sage-femme du résultat de mes investigations. Il ne m’était pas facile de faire deux longues absences dans la même journée.

– Cette dame, dis-je, à Stéphanie à qui nous avions écrit l’autre jour, ne reviendra-t-elle pas bientôt ?

– Eugénie !… elle vous a donc plu, Suzanne ?

– Beaucoup, madame… et puis… elle m’avait promis de m’apprendre à broder les points clairs…

– Ah ! petite intéressée !… Eh bien ! nous l’inviterons à dîner pour demain.

– Qui inviterons-nous, mes enfants ? demanda derrière moi la voix gaillarde de la sage-femme.

Elle venait d’entrer par la chambre à coucher de madame Bonnin.

– Quand on parle du loup… s’écria celle-ci.

La sage-femme nous donna des poignées de main.

– J’ai déjeuné, dit-elle ; j’ai pris mon café… et ses accessoires… Ne vous occupez pas de moi.

Elle bavarda de choses et d’autres pendant une heure, au bout duquel temps madame Bonnin s’endormit profondément. C’était son habitude chaque jour après le déjeuner. La sage femme savait cela. Elle avait compté sur cette sieste quotidienne.

Au nom de M. Germain Loyseau, que je prononçai tout de suite, elle fit un bond de joie.

– Mais c’est le mien ! s’écria-t-elle.

– L’homme que vous connaissez à la préfecture.

– Justement ! c’est mon propre Loyseau… qui me doit cinquante francs pour avoir accouché sa femme.

– Alors, vous comptez vous servir de lui.

– Pas si simple, mignonne !… Il doit gagner bon ici, et il a intérêt à tirer la ficelle. S’il savait un mot de nos projets, il viendrait demain toucher quinze ou vingt louis d’extra… Je veux seulement que vous alliez le voir.

– Moi ! m’écriai-je.

– Sous prétexte de lui demander mes cinquante francs.

– Mais, si je ne le trouve pas chez lui.

– Ce sera parfait… Il ne faut pas que vous le trouviez.

Je priai madame Mutel de s’expliquer. Elle était triomphante.

– C’est ma petite mécanique, me dit-elle, ma machinette… Nous tenons le Bonnin par les deux oreilles… Voilà, ma mignonne : vous irez chez mon Loyseau tout à l’heure… Je me charge d’amuser la mère… C’est le moment où il est dans son bureau… Vous direz à la concierge qu’il vous a priée de l’attendre… On vous donnera la clef, parce qu’il n’y a rien à traîner chez lui et que vous êtes jolie comme un cœur…

– Mais, madame ! objectai-je sans cacher ma répugnance, cet homme peut rentrer…

– N’avez-vous pas mon histoire des cinquante francs ?… D’ailleurs, il ne rentrera pas… je vous dis que c’est l’heure de son bureau… Il faut qu’il soit assidu l’après-midi pour se faire pardonner ses courses du matin… C’est donc entendu… vous montez…

Stéphanie fit un mouvement dans sa bergère. La petite sage-femme m’entraîna sur le carré.

– Vous ouvrez sa porte, continua-t-elle, et vous prenez dans le tiroir de sa table, qui ne ferme pas à clef, pour un sou de papier, moyennant quoi, je le tiens quitte de ses cinquante francs.

Je restais devant elle bouche béante.

– Bien entendu, poursuivit-elle en me poussant dans l’escalier, que ce papier doit porter en tête, à gauche, cette formule imprimée : Préfecture de police.

· · ·

La sage-femme était encore là, quand je revins, vers trois heures, avec ma tête de lettre en poche. Cette pauvre Stéphanie était dans tous ses états. Madame Mutel, remplissant mes fonctions, lui avait lu, pendant mon absence, une lettre autographe par laquelle madame la comtesse de Marloret priait M. et madame Bonnin de la Forest de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez elle le jeudi suivant. L’auguste Bonnin avait décide qu’il fallait accepter. La fièvre de toilette venait de saisir la pauvre Stéphanie. Elle voulait mettre toute sa garde-robe à la fois. Madame Mutel, consultée, donnait son avis d’un air grave. Les avantages du satin étaient opposés dogmatiquement aux agréments du velours, qui amincit la taille et adoucit les épaules.

Quand la sage-femme annonça qu’elle allait partir, ce fut une désolation.

« – Que diable ! dit madame Mutel, vous avez huit jours pour vous retourner ; nous vous reverrons d’ici là.

Stéphanie était trop occupée pour reconduire sa voisine et amie. Je me chargeai de ce soin.

– Le député Pidoux est parti pour une semaine, me dit la petite sage-femme sur le carré ; nous serons tranquilles pendant tout ce temps-là… Mais, comme il est en Vendée, dès qu’il reviendra, ce sera le coup de feu !

Je lui remis la tête de lettre que j’avais prise chez M. Germain Loyseau.

Tout s’était passé, du reste, comme elle l’avait prévu dans la maison de ce fonctionnaire. Il était à son bureau ; mais, sur ma demande, et quand j’eus dit qu’il m’avait priée de l’attendre chez lui, sa portière me remit sa clef avec un sourire. Il paraît que M. Germain Loyseau avait des mœurs un peu régence. Au bout de quelques minutes d’attente, pendant lesquelles je tremblais de le voir revenir au logis, je redescendis quatre à quatre. Je mis la clef sur la table de la concierge en disant :

– Vous lui direz que je ne suis pas habituée à attendre. Et je partis, feignant une grande colère.

Madame Mutel m’embrassa et se sauva.

Cependant le jeudi arriva.

Vers huit heures et demie, M. et madame Bonnin s’installèrent dans une grande voiture, devant et derrière laquelle six nègres trouvèrent moyen de se placer.

Bonnin cria par la portière, de façon à ce que tout le quartier l’entendît :

– Chez ce clampin de comte de Martoret… celui qui a ce bel hôtel dans la rue de Varennes !…

Je regretterai toute ma vie de n’avoir pu assister à l’entrée de M. et madame Marc Bonnin de la Forest dans les salons de l’hôtel de Martoret. Ce dut être tout simplement splendide.

Je montai en fiacre tout de suite après le départ du couple, et je me rendis chez ma petite sage-femme. Elle m’attendait.

– Voilà nos vacances qui vont finir, Suzanne, me dit-elle ; M. Pidoux est arrivé ce soir par la diligence de Nantes… Il faut nous tenir prêtes à tout.

Je lui demandai de m’expliquer en peu de mots la nature exacte du danger qui menaçait cette famille vendéenne à laquelle elle portait un si vif intérêt.

Madame Mutel me menaça du doigt par forme de caresse en disant :

– Miss Suzanne, je ne vous dis pas tout ce que je pense de vous. Il faudra bien, un jour ou l’autre, que vous me racontiez votre histoire… Mais ce sera quand vous me connaîtrez mieux et que la confiance y sera tout à fait. Voici ce qu’elle répondit ensuite à ma question.

– C’est la coutume parmi les sages-femmes de prendre le titre de madame. Je serais bien embarrassée de vous montrer mon mari ou son acte de décès. Quand on m’interroge là-dessus, je dis que mon mari est parti, – depuis longtemps. Il y a si longtemps, que je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu. Mon père, feu Mathurin Mutel, était garde-chasse au château de Meilhan, près de Saint-Philibert-en-Mauges, à quelques lieues de Beaupréau. Je sais très-bien que tous ces noms-là vous donnent de l’émotion, j’ai déjà pu le voir ; mais je vous jure sur l’honneur que j’ignore pourquoi. Par exemple, je le saurai quand je voudrai, parce que mon oncle Antoine aime sa nièce de Paris – quand il la voit – et n’a point de secret pour elle. Vous m’avez vu les larmes aux yeux, pendant que vous disiez cette chansonnette vendéenne, parce que mon père est mort au combat de Ségré, en 1814. J’avais neuf ans alors. J’en ai trente passés. Je crois que j’en parais un peu davantage. Cela m’est égal : j’ai aimé pour toute ma vie. Désormais, je mourrai fille. Mon oncle Antoine, qui venait de jeter le bréviaire pour prendre le mousquet, me serra dans ses bras quand il revint de la guerre. Il me dit : Je serai ton papa, Eugénie. Il a tenu parole. J’ai demeuré chez lui pendant huit ans. La femme qu’il épousa était une belle et bonne femme. Mais quand j’eus dix-huit ans, j’étais presque aussi jolie que vous, miss Suzanne, quoiqu’il n’y paraisse plus guère aujourd’hui. J’ai passé vite. Il y a eu des raisons pour ça. J’étais donc fort jolie, en ce temps-là. Ma pauvre tante, esprit faible et timide, devint jalouse de moi. Notez que mon oncle Antoine l’adorait.

Ce ne fut pas mon oncle Antoine qui s’aperçut de cela, ce fut moi. Je le lui dis. Il ne voulut pas me croire. Je lui en donnai des preuves. Il n’avait qu’un enfant, sa fille qui est morte ; mon cousin François, un brave et joli soldat maintenant, n’est que son neveu, comme moi. Il fut le plus malheureux des hommes pendant un mois que je pris pour réfléchir. Au bout du mois, je vins à son secours.

– Mon oncle, lui dis-je, je vais partir pour Paris et me faire un sort.

– Ah !… fit-il, tu vas partir, Eugénie… et on ne te verra plus ?

– Le moins possible, mon oncle… Vous savez ce que je vous ai dit.

– Oui… je le sais… la femme est folle, quoi !

– Ne parlons pas de cela… Ma tante vous aime, et c’est une sainte femme…

Il me serra dans ses bras, car, je vous l’ai dit, sa femme, il l’adorait !

– Mon père a-t-il laissé quelque argent ? demandai-je.

– Quant à ça, pas un rouge liard, ma pauvre enfant… Il aimait à boire un coup, le bon Mathurin…

– Alors, mon oncle, c’est tant pis pour vous ! l’interrompis-je, car il me faut bien un peu d’argent pour aller à Paris et pour y vivre.

– C’est juste, petiote, mais c’est que je n’en ai pas.

– Et pourtant il faut que je parte, mon oncle.

Ce n’est pas un ignorant, que mon oncle, quoiqu’il ait repris depuis longtemps le langage des paysans de là-bas. Mais quand il s’agit d’argent, il ne sait plus. Il fallut que je lui dise :

– Empruntez à nos maîtres.

Nos maîtres, c’étaient les du Meilhan. Une noble race, Suzanne ! des gens dont les grandes qualités et les petits défauts ne sont plus de notre temps. La marquise du Meilhan se mit à rire quand Antoine lui demanda de l’argent à emprunter.

– Que veux-tu faire de cela ? lui dit-elle.

Antoine la mit au fait. Elle voulut me voir.

– Eugénie, me dit-elle, ton père était notre ami, et il est mort en servant le roi… Je te dois quelque chose, ma fille, et je veux m’acquitter… Tu as tes intentions en allant à Paris ?

Je lui dis que je voulais me faire sage-femme.

– C’est très-bien, me répondit-elle ; voilà cinq louis pour ton petit voyage, cinq louis pour ton trousseau, trois louis pour le premier mois de pension… Quand tu seras en état de gagner ta vie, tu me le diras… Bon voyage, ma fille !

Elle m’embrassa et je partis.

– Tiens ! fit madame Mutel en s’interrompant brusquement, voilà que vous pleurez, Suzanne !

J’avais en effet des larmes plein les yeux.

– Qui ne serait attendri au récit de tant de bonté ! murmurai-je.

– Bien, bien ! fit la sage-femme qui me regardait en dessous ! je ne vous demande pas votre confession, miss Suzanne. Voilà donc comme quoi je vins à Paris, et pourquoi j’aimerais mieux me jeter du haut de mon troisième étage que de laisser faire du mal à ces gens-là ! Je fus quatre ans avant d’écrire à la marquise que je n’avais plus besoin d’aide ; quand j’ai voulu lui rendre son argent, elle s’est fâchée. Voici maintenant ce qu’on trame contre cette bonne vieille marquise et contre ses proches :

Il n’y a point d’homme dans cette maison-là. Les deux fils sont exilés. L’oncle Isidore est presque en enfance, et l’héritier Gaston n’a pas l’âge… Mais je vous parle d’eux comme si vous les connaissiez…

– Allez toujours, répondis-je en souriant.

– A la bonne heure ! dit la petite sage-femme, bien sûr que nous finirons par nous déboutonner !… Je continue : Pidoux, le député, est une manière de furet qui est entré dans les châteaux vendéens je ne sais par quelle porte. Il y a dans ces excellentes gentilhommières une porte spéciale, toujours grande ouverte pour les intrigants. Voici un an à peu près que Pidoux échoua dans un grand projet qu’il avait. Il voulait épouser la vieille marquise, qui a trente ans de plus que lui.

N’ayant pu réussir, il brigua la députation et chercha des idées… Ces idées étaient absurdes, mais il se trouva par hasard dans le pays un homme qui avait une véritable idée, une idée grande et belle. C’était un pauvre bonhomme, moitié chevalier errant, moitié parasite, qui a nom le Commandeur de la Brousse. La ferme démantelée qu’il appelle son manoir est située au bord des grands marais de Saugé. Son père tenait de son aïeul que cette contrée inondée contenait autrefois des châteaux, des forêts et des moissons. Le soir de l’élection de Pidoux il y eut fête au Meilhan. Au souper, Pidoux fit un de ces discours dont il a l’habitude. Dans ce discours, il promit monts et merveilles au département qui avait eu le bon goût de le choisir pour mandataire : routes améliorées, églises reconstruites, landes défrichées, marais desséchés… Tout cela fait partie de la formule. Mais au mot de marais desséchés, le bonhomme de la Brousse l’arrêta et parla en faveur des fosses de Saugé. C’était une idée, tout le monde en convint. Séance tenante, il y eut là, autour de la table, un noyau d’actionnaires de formé. Le lendemain, Pidoux alla examiner les lieux. Le surlendemain, il réunit les voisins ses amis pour leur communiquer un travail en tête duquel était déjà le titre fameux : Compagnie des grands propriétaires vendéens, desséchement des marais de Saugé. C’était superbe, ce travail ! Les capitaux bondirent de joie. Il fut convenu que Pidoux partirait dès le lendemain pour Paris afin de choisir le banquier de la compagnie.

Il y a environ six semaines de cela. – Je vis arriver mon oncle Antoine. Tonton marquis avait fait aussi le voyage à Paris pour contrôler les actions de Pidoux. Antoine est défiant comme tous les paysans ; mais l’affaire est si évidemment profitable que je vis Antoine tout content. La fortune des du Meilhan allait être doublée. Les choses devaient se passer ainsi : Les biens allaient subir hypothèque dans leur entier, et pour ce, on poursuivait déjà l’émancipation du jeune Gaston. La marquise donnait sa signature pour ses réserves et son douaire. Moyennant cet apport considérable, le jeune Gaston, malgré son âge, devait être nommé directeur-gérant de la compagnie des grands propriétaires, sous la tutelle industrielle de M. Pidoux. Mais tout cela n’était rien ; ce qu’il y avait de mieux, c’est que ce Pidoux, dont la main était véritablement heureuse, avait trouvé un banquier pour l’affaire. Que dis-je : un banquier ! un dieu protecteur ! Un homme dont la caisse était comme le lit d’un grand fleuve, où les millions coulaient majestueusement. Le héros de cette croisade industrielle qui passionnait en ce moment Paris. Celui dont le nom éclate comme un coup de grosse caisse : M. Marc Bonnin de la Forest !

Or, ma mignonne, s’interrompit madame Mutel, je suis peut-être la seule à Paris qui connaisse mon Marc Bonnin sur le bout du doigt. Il a été voisin ; je l’ai vu commencer ; je le sais par cœur. Il vous importe peu de savoir comment j’ai appris les détails de son histoire. C’est un coquin, voilà le principal.

Vous pensez bien que le nom de Bonnin, prononcé par Antoine, fut pour moi un coup de massue. Je l’interrogeai. Je pus me convaincre que, du côté de la famille elle-même, il n’y a rien à faire. La captation est complète. Vouloir dessiller les yeux de la marquise au sujet de Pidoux, ce serait peine perdue. On augmenterait son influence, et voilà tout. L’attaque doit donc être dirigée contre Bonnin lui-même. Mais Bonnin est protégé pour moi par sa femme, cette pauvre créature qui est bonne comme le bon pain et qui mourrait de sa mort. Pour ne pas être obligée de le dénoncer j’ai songé à ce Germain Loyseau. Un avis que Bonnin croirait émané de Germain Loyseau, qui est bien véritablement, comme il vous l’a dit, son paratonnerre, changerait la face des choses, j’en suis sûre. Mais maintenant que j’ai l’arme qu’il faut pour porter ce coup, j’hésite. Le coup pourrait être terrible et faire sauter la maison comme si on l’avait minée. Je ne renonce pas à cette arme dont je ne mesure pas bien la portée, mais avant de m’en servir, je veux essayer d’une autre. Les gens qui n’ont point la conscience tranquille cèdent souvent aux avis secrets, quelque vagues qu’ils soient. J’ai préparé une lettre. Jetez-la dans sa boîte en rentrant ; vous en connaîtrez tout naturellement le contenu, puisque c’est vous qui lui lisez sa correspondance. Si la lettre fait effet, le ciel soit loué ! – Sinon, il sera toujours temps de faire jouer la mine.

· · ·

Je quittai madame Mutel sans lui avoir dit encore cette fois quelles avaient été mes relations avec la famille du Meilhan ; mais je la laissai dans cette conviction que j’étais aussi dévouée qu’elle-même à la cause qu’elle défendait. En entrant, je déposai la lettre dans la boîte qui était à la porte de Marc Bonnin.

Minuit sonnait à la pendule comme je me mettais au lit. Les patrons n’étaient point encore de retour. J’étais extrêmement fatiguée, d’autant plus que depuis quelques jours ma santé n’était pas bonne ; mais le sommeil appelé ne vint point.

Je me rendais désormais un compte précis du danger qui menaçait mes protecteurs. Je savais ce que c’était que le gérant d’une société en commandite, et quelle énorme responsabilité pesait sur lui. Ce n’était pas seulement la fortune tout entière de Gaston qui allait être engagée, c’était aussi son honneur. Une fois le pied posé au bord du gouffre, il n’y avait aucune chance d’échapper au naufrage.

A minuit et demi, on frappa à la porte cochère. Je sautai hors de mon lit, et je regardai dans la cour en soulevant le coin de mon rideau. C’était M. Pidoux. Il causa un instant avec la portière par le vasistas ouvert de la loge, et se retira. Une visite à minuit et demi !

Je m’habillai. Je descendis à la loge. On avait coutume de me remettre les dépêches personnelles à Marc Bonnin. Il y avait trois cartes cornées de Pidoux. Sur la dernière je lus quelques mots tracés au crayon : « Pour affaires de la plus haute importance. » J’ai oublié de dire qu’une lettre d’Antoine, reçue ce jour-là même, annonçait à madame Mutel l’arrivée des du Meilhan pour le surlendemain. L’affaire touchait à sa crise. Je me sentis froid dans les veines. Je vis, comme en un rêve funeste, toute cette famille chassée de la maison de ses pères ; il fallait les sauver à tout prix, dût-on se perdre soi-même. C’était un devoir.

Deux heures, trois heures sonnèrent. Marc Bonnin et sa femme ne rentraient point. Vers quatre heures, je commençais à m’endormir, lorsqu’un grand bruit se fit. C’était le retour aussi pompeux que le départ. Quand je me rendormis, le jour commençait à poindre. Il était onze heures du matin quand je me réveillai. Je courus au cabinet du patron.

Ce cabinet était précédé d’une antichambre et d’un salon. Dans le salon il y avait une porte donnant sur un petit couloir qui conduisait à la chambre où Marc Bonnin me cachait quand il venait du monde. Les garçons de bureau, habitués à me voir prendre ce chemin, ne m’arrêtèrent point. J’entrai dans le couloir et je gagnai la chambre de derrière. Dès que je fus là, j’entendis que le cabinet était plein de monde. On parlait haut, je crus que l’on se disputait. La voix de Marc Bonnin n’était pas, à beaucoup près, la plus haute. Mais le nombre même des exécutants de ce tumultueux concert m’empêchait, la plupart du temps, de saisir le sens des paroles prononcées. A peine entendais-je çà et là quelque bribe de phrase :

– Vous nous trompez !… Vous avez des affaires que nous ne connaissons pas… Prenez garde !… Nous vous tenons bien, et nous ne vous lâcherons pas !

Ceci était dirigé contre Bonnin qui se défendait de son mieux, autant que je pouvais l’entendre.

J’étais sur des charbons ardents. J’arrivais là avec la conscience d’avoir fait défaut à ma mission, et avec la pensée que les choses avaient marché à mon insu depuis le matin… marché peut-être à pas de géant ! L’idée me venait que tout était fini, et que là, près de moi, on achevait de se partager les dépouilles de mes protecteurs. J’avais beau coller mon oreille à la serrure, je n’entendais qu’un mélange confus de récriminations et de menaces. Tout à coup une voix aigre, s’écria :

– C’est moi qui le dis, Marc Bonnin !… C’est moi qui dis que vous avez fait retenir un logement à Bruxelles… C’est moi qui dis que vous comptiez filer demain après avoir palpé pour votre compte les deux ou trois millions que ces oies de la Vendée vont apporter pour leur premier versement.

Bonnin répondit, mais ses paroles m’échappèrent.

– Ce Pidoux, reprit une autre voix qui m’était inconnue, a peut-être déjà versé le magot entre les mains de Bonnin.

Il y eut un frémissement dans l’assemblée.

– Si cela était, gronda la première, je l’étranglerais plutôt de mes propres mains !

Je tâchai de voir les visages, mais la clef était dans la serrure.

Au moment où j’avais ainsi l’œil à la serrure, la porte qui me faisait face s’ouvrit tout à coup et un profond silence succéda au brouhaha qui emplissait jusqu’ici le cabinet du patron. Je n’entendis plus rien absolument, sinon, de temps en temps, ce sifflement de gens qui parlent à voix basse. Evidemment, un entretien calme, mystérieux et d’une haute importance remplaçait la folle discussion qui venait d’avoir lieu. Pourquoi ce changement ? Qui donc était entré ?

Je devinai derrière la porte Pidoux ou les Meilhan eux-mêmes.

Si c’était les Meilhan, dans quelques minutes il allait être trop tard ! Le marquis et Gaston, pauvres dupes, avaient déjà la plume à la main, sans doute, pour signer leur perte et leur ruine. Tout le plan de la sage-femme tombait, à moins qu’une diversion ne se fît, à moins qu’un obstacle ne survînt. D’où pouvait venir cette diversion ? quel pouvait être cet obstacle ?

Je me montai la tête. Je préparai les paroles que j’allais prononcer pour bien prouver du premier coup à mes anciens protecteurs qu’ils étaient dans une caverne de bandits, puis je poussai brusquement la porte, et j’entrai, la tête haute, dans le cabinet de Marc Bonnin. Ce fut un coup de théâtre pour tout le monde et aussi pour moi, car je ne trouvai rien là de ce que j’attendais. La plupart des assistants ne me connaissaient pas, et j’étais à leur égard dans la même ignorance. Ils jetèrent sur moi des regards surpris et irrités.

Une chose m’occupa tout d’abord ; c’était la tenue de l’un de ces messieurs qui cachait ostensiblement son visage derrière son chapeau. Comme on peut le penser, le motif qui m’avait portée à entrer se trouvant être une erreur, je n’avais plus de plan. Toute ma ligne de conduite était rompue. J’allai désormais au hasard. Et cependant, ma présence d’esprit ne me quitta point. Je sentis qu’il fallait me maintenir dans celle maison, fût-ce de force, et que mon expulsion laisserait la famille de Meilhan sans défenseur. Je regrettais mon imprudence, mais je ne désespérais pas de la mettre à profit.

– Monsieur, dis-je à celui qui se cachait, vous prenez une peine inutile ; je vous connais… Vous êtes M. Germain Loyseau, employé à la Préfecture de police.

Il tressaillit et laissa choir son chapeau. C’était un pauvre diable. Il fut désarçonné de ce coup.

– Qu’est-ce ! demanda Bonnin, rouge de colère.

– Voulez-vous que j’aille dire à votre femme ce qui se passe ici ? lui demandai-je avec beaucoup de calme.

Il changea de couleur et garda le silence.

J’étais la plus tranquille de toute la compagnie. Il y avait là une douzaine d’individus : des lions manqués pour la plupart, de ces becs à cigares qui font de la fumée aux environs du café Tortoni. Deux ou trois figures pouvaient cependant passer pour patibulaires. Parmi elles, il faut placer au premier rang la face plate et coupante à la fois de M. Constantin Legrand de Viefboys, ancien élève de l’école des Chartes. Il me regarda fixement, et son sourire était cynique.

– Et qu’est-ce que vous aviez besoin, me dit-il, ma jolie enfant, de savoir ce que nous disons ici ?

– C’est mon affaire, répondis-je.

Puis aux autres :

– Messieurs, dis-je, j’en sais trop long pour ne pas tout savoir… Voici plus d’un mois que je tiens la correspondance intime de M. Marc Bonnin… Cela m’a donné l’idée de faire fortune… je veux être des vôtres.

– Bah ! s’écrièrent en riant tous ces messieurs.

– Et si nous ne voulons pas ?… demanda Constantin Legrand.

– Ce sera tant pis pour vous ! répliquai-je.

– Messieurs, dit le gérant de la Constantine, cela ne diminue pas beaucoup notre part : je propose d’admettre mademoiselle…

– Je m’appelle Suzanne…

– Je propose d’admettre mademoiselle Suzanne au nombre des membres du conseil d’administration de la Société des spéculateurs réunis… Elle nous amusera.

Il y eut peu d’opposition. Ils comptaient bien se débarrasser de moi quand ils voudraient.

– Messieurs, dis-je en m’asseyant auprès de Bonnin qui n’avait pas soufflé mot, je vous remercie… Je tâcherai de me rendre digne de cette haute faveur… je sais tout ce que vous savez et encore quelque chose que vous ne savez pas… Ce que je désire connaître, c’est ce qui s’est passé ce matin par rapport à l’affaire du Meilhan-Pidoux…

Bonnin sauta sur son siège.

– Mon enfant, reprit Constantin en s’approchant de moi, voici la situation : notre ami Loyseau vient de nous apporter cette terrible nouvelle que la police s’avise de s’occuper de nous… comme si elle ne ferait pas mieux d’arrêter les conspirateurs !… Au moment où vous êtes sortie de votre trappe, nous convenions de quitter Paris demain matin, tout de suite après la cérémonie du versement à opérer par ces braves de la Vendée… Le Pidoux a cinq cent mille francs de commission ; nous les lui soufflerons comme de raison… Le total sera divisé en autant de parts qu’il y a ici d’honorables assistants, car nous n’en voulons pas même exclure ce polisson de Bonnin, bien qu’il l’ait mérité… Ensuite de quoi, chacun des susdits oiseaux prendra sa volée dans la direction qu’il voudra choisir en consultant la rose des vents… Paris se verra momentanément privé de notre présence… et la Société des spéculateurs réunis sera de l’histoire !

– Tout ceci serait fort bien, dis-je, si vous étiez sûrs de cet homme.

Je regardais Germain Loyseau en face ; il baissa les yeux. Il n’y eut pas là une face qui ne pâlit.

– Je ne suis pas tout à fait étrangère, continuai-je, à la Préfecture de police…

Germain Loyseau releva les yeux sur moi avec vivacité. Tous les autres se rapprochèrent d’un commun mouvement, et Bonnin murmura mélancoliquement :

– Elle a de la capacité !

Je poursuivis, forte de l’importance que je prenais :

– A quelle heure doit-on signer demain l’affaire des grands propriétaires vendéens ?

– A neuf heures du matin.

– Etes-vous bien sûr, monsieur Germain Loyseau, demandai-je, qu’il n’y aura rien d’ici là ?

– Je crois en être sûr, répliqua-t-il.

– Moi, prononçai-je gravement, je crains le contraire.

– Qui connaissez-vous à la Préfecture, mademoiselle ? balbutia-t-il.

Je fis de la main un geste digne qui voulait dire : Vous êtes indiscret. Germain Loyseau me salua.

– En tous cas, murmura-t-il, s’il y avait du nouveau, j’enverrais un exprès.

– Vous feriez bien, dis-je, obtenant là d’un seul coup tout ce que je voulais ; mais, si vous m’en croyez, vous déguiserez votre écriture… car vous êtes surveillé !

Le pauvre malheureux était blême comme un linge. Je m’approchai de lui et j’ajoutai d’un ton capable :

– Une simple tête de lettre et quelques mots sans signature, cela suffira !

– Ah çà ! s’écria l’archiviste, la voilà qui préside, cette minette ! Elle est adorable !

Bonnin se leva et prit sa pose, mais il ne put dire que ces mots :

– Elle a de la capacité !

On paya Germain Loyseau suivant l’habitude, et le conseil se sépara. Il n’y avait rien à faire aujourd’hui. Seulement, on prit rendez-vous pour le soir. Les membres du conseil s’offraient à eux-mêmes un splendide repas d’adieux, auquel je fus naturellement invitée.

Je restai seul avec Marc Bonnin de la Forest, qui reprit son air vainqueur aussitôt que ses tyrans furent partis.

– Petite, me dit-il, si tu me sers jusqu’à demain matin six heures, tu auras cent mille francs pour ta dot…

– C’est donc avancé de trois heures ? demandai-je.

– Tiens ! fit-il au lieu de répondre, lis-moi cela.

Il tira en même temps de son portefeuille la lettre de la sage-femme. En la dépliant, je me disais :

– Il faut que la mine saute cette nuit !

« Une ancienne connaissance de M. Bonnin, disait la lettre, qui lui porte encore quelque intérêt, malgré la voie où il s’est engagé, le prévient qu’on ne le laissera pas toucher à la fortune de la famille du Meilhan. Qu’il prenne cet avis pour bon et qu’il s’abstienne. »

– Hé ?… fit l’auguste Marc : c’est tout ? Je méprise les lettres anonymes !… Assieds-toi et écris.

Il dicta :

« Monsieur,

« Vous aurez à prévenir vos commettants que le dépôt des « fonds doit être effectué demain, à six heures, en mon hôtel et « entre mes mains. Un grave motif, qui vous sera expliqué, me « force à me rendre aux ordres du roi de Hollande.

« Recevez, etc.

« MARC BONNIN DE LA FOREST. »

Je pensai d’abord à écrire tout autre chose, car j’étais plus que convaincue de l’ignorance absolue de Bonnin. Mais cette lettre devait être adressée à Pidoux, et Pidoux viendrait demander des explications.

J’écrivis la lettre telle quelle. L’auguste Marc me dicta on effet l’adresse de Pidoux, rue de l’Université, 29, à Paris. Je ne pus me résoudre à perdre ainsi trois heures. J’écrivis sur l’adresse : « A monsieur Pidoux, cours Boïeldieu, n° 2, à Rouen. La lettre partit.

Dix minutes après, mon Cupidon partit au grand trot pour la rue de la Jussienne, portant un billet qui contenait ces mots :

« Il faut que la tête de lettre arrive vers dix heures, et leur donne jusqu’à minuit. – Tout est préparé. »

· · ·

A sept heures sonnantes, on se mit à table dans la grande salle à manger de l’hôtel. Nous étions treize. Ce nombre menaçant jeta d’abord quelque tristesse dans l’honorable assemblée, car ces messieurs sont en général imbus de superstition et gardent leur incrédulité pour Dieu seul ; mais les huîtres et le sauterne chassèrent cette brume, et bientôt la plus aimable gaîté régna parmi les convives.

Je m’étais placée, malgré le galant archiviste, qui voulait m’avoir auprès de lui, entre Bonnin, président du festin, et M. Souillard-Chamelot, gérant de la Constantine. Vers huit heures, on était à point. Le bordeaux circulait. Les domestiques furent renvoyés après que le dessert eut été mis sur la table pêle-mêle avec le second service.

Au dessert, chaque convive raconta son histoire.

Ah ! si j’étais bavarde !…

Mais non, je ne vous narrerai pas la légende de chacun de ces messieurs ; je ferais trop au-dessous de mon glorieux modèle.

Au lieu de ces beaux écrits de la caverne de Gil Blas, au lieu de ces confidences si pleines de moralité que le capitaine Rolando et ses compagnons échangèrent pour l’édification de leur jeune prisonnier, je n’aurais, moi, à vous raconter que de pâles filouteries.

Chacun parla à son tour. Puis, tout le monde parla à la fois.

Dix heures sonnaient à la pendule…

Cupidon, la figure bouleversée, se précipita dans la chambre.

– Le feu est-il à la maison ? cria-t-on de toutes parts.

Le feu n’était pas à la maison.

Mieux eût valu cent fois : la maison était assurée. Cupidon apportait une lettre, et cette lettre contenait le manè tekel pharès du festin de Balthazar.

– Mander pardon, m’sié ! dit Cupidon rapidement d’un seul mot, comme s’il eût craint d’être chassé de vive force avant d’avoir achevé ; li qu’apporté ça dit bien pressé !

Donnin prit la lettre et l’ouvrit. Il fit semblant de la lire. Sa figure ne changea point. Je n’avais pas besoin de cette nouvelle preuve de son ignorance.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Constantin Legrand.

Bonnin jouait avec la lettre qu’il tenait à la main, comme ces enfants qui ont pris un pistolet chargé dans le tiroir du père, et qui ne savent pas ce que c’est.

– Est-ce de Pidoux ? demanda l’un des convives.

Mon cœur battait, et il y avait de la sueur froide sous mes cheveux.

– Ce n’est rien, mes enfants, dit Bonnin, qui fit le geste de mettre la lettre dans sa poche.

Je cherchais déjà un moyen de rapprocher la mèche de cette mine qui faisait long feu, lorsque Constantin Legrand de Viefboys se jeta sur Bonnin et lui arracha la lettre.

– Qu’en sais-tu, si ce n’est rien ? s’écria-t-il avec violence ; depuis quand as-tu appris à épeler les lettres ?

Le sang monta au visage de Bonnin ; mais sa colère n’eut pas le temps d’éclater. Constantin Legrand poussa un grand cri et froissa le papier avec rage. Les autres s’en saisirent. Il fit ainsi le tour de la table.

Un morne silence régna dans la salle à manger.

Quand la lettre vint à Souillard-Chamelot, je lus par-dessus son épaule :

« Pas une minute à perdre. Tous vos dossiers sont dans le cabinet du préfet. Je tâcherai que les agents ne cernent la maison que vers minuit. »

Pas de signature. Mais le fameux entête : Préfecture de police de la Seine. Décidément, ma petite sage-femme s’y entendait : le coup était porté de main de maître.

Après quelques secondes de stupeur, l’archiviste se jeta sur Bonnin de nouveau. L’archiviste ne valait pas une chiquenaude ; Bonnin était un Hercule ; néanmoins je crus que ce dernier allait être étranglé. Lui seul dans l’assemblée ignorait le contenu de la lettre. Je le vis s’esquiver dès que Constantin Legrand eut lâché prise. Je crus qu’il allait éveiller sa femme pour l’emmener avec lui.

J’espérais empêcher le pillage… mais c’était impossible. En un instant l’argenterie était dans les poches. Puis chacun prit un flambeau, et dix minutes après les caisses étaient dévastées. Ils sortirent je ne sais comment. Je ne les vis ni ne les entendis. A dix heures et demie, la maison était déserte. Les domestiques et le concierge lui-même ignoraient ce qui s’était passé. Je rentrai par le cabinet de Bonnin. Il y avait de la lumière. Je vis près du secrétaire, dont la serrure avait été brisée à coups de marteau, Cupidon qui tremblait de tous ses membres.

– Qui a fait cela ? lui demandai-je. – M’sié, me répondit-il.

– Monsieur !… qui a forcé lui-même son propre secrétaire !

– Li avoir la chef dans sa main, me dit Cupidon ; li pas savoir ; li fou. – Et où est-il ? – Li parti. – Sans sa femme ?

Il secoua la tête affirmativement.

– Et comment est-il parti ? demandai-je encore. – Li parti dans quatre voitures… grand galop ! me répondit le nègre.

Je descendis aux écuries. Elles étaient vides.

La nuit se passa. Je restai debout. Je n’osais pas éveiller la pauvre Stéphanie, qui dormait paisiblement. Le lendemain, à l’ouverture des bureaux, ce fut une scène que je n’essaierai même pas de décrire. Employés et domestiques s’acharnèrent au pillage pendant une heure environ ; puis la maison Bonnin, naguère si splendide, ressembla à une prairie d’Egypte après le passage de la plaie des sauterelles.

Stéphanie était folle ; elle allait cherchant son chéri de Marc, et ne reconnaissant plus les murs écorchés de sa maison.

A midi, madame Mutel vint et nous emmena tous les trois.

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