Chapitre 17 Quelques considérations en faveur de l’état de sage-femme.
L’affaire Marc Bonnin de la Forest occupa longtemps Paris. Quoi que je pusse faire, j’y fus mêlée, et cela donna plus tard des armes contre moi.
Les tribunaux condamnèrent Bonnin et consorts à de très-fortes peines, mais je ne saurais dire exactement en quoi elles consistaient. Du reste, on ne put arrêter un seul des associés.
Le nom de Pidoux ne parut point au procès. Il n’y avait aucun écrit de sa main. A plus forte raison, la famille du Meilhan fut complètement sauvegardée.
Je me mis à étudier, pour être sage-femme, sous la direction d’Eugénie. Elle était instruite dans sa spécialité. Son coup d’œil était perçant, sa main habile. Elle avait beaucoup d’intelligence, et ne manquait même pas de cette dose de savoir-vivre qui détermine le succès. Mais elle était un peu trop honnête pour sa partie. Elle le savait. Elle le disait trop haut. Les autres sages-femmes et les petits médecins qui courent la pratique la détestaient. Sa clientèle était fort nombreuse. Avec un peu de banque, elle se fût posée tout de suite en première ligne. Je faisais des progrès rapides. Je suivais les cours exactement : j’étais assidue à la clinique. Le soir, nous faisions la veillée, madame Mutel et moi ; cela se prolongeait parfois très-tard. Elle me donnait des explications sur ce que je n’avais point compris. Mais, le plus souvent, nous causions. Je lui avais raconté mon histoire dans tous ses détails. Elle m’en aimait mieux. Elle eût voulu me rapprocher de la famille du Meilhan, pour laquelle je m’étais dévouée deux fois, mais je m’y opposais énergiquement.
Elle cessa de me presser à ce sujet. Mais, deux mois après la catastrophe Bonnin, je commençai à recevoir des cadeaux dont je ne devinais point l’origine. Cela débuta par un frais et gracieux chapeau de printemps. Mon pauvre chapeau d’hiver n’en pouvait plus. Qui pouvait m’envoyer cela ? Ma première idée fut de refuser, car j’eus la fatuité de penser que c’était quelque amoureux. Mais madame Mutel m’embrassa, et me dit sérieusement que je pouvais accepter. J’acceptai. Après le chapeau vint un châle, après le châle une écharpe, après l’écharpe des boucles d’oreilles. Un jour que ma petite patronne m’apportait, de la part de mon fournisseur inconnu, une belle trousse de sage-femme, je lui dis tout bas et les yeux déjà mouillés :
– Est-ce que c’est maman marquise ?
Elle m’embrassa encore.
– Ecoutez, Eugénie, dis-je à madame Mutel avec qui je devenais familière, je suis contente que vous m’ayez trahie. Quelque jour, quand j’aurai retrouvé mon Gustave, j’irai vers maman marquise, et je lui demanderai de me servir de mère pour mon mariage.
Madame Mutel me répondit gravement :
– Madame la marquise du Meilhan consentira à vous servir de mère, Suzanne, j’en suis sûre… vous l’avez bien mérité.
Puis elle ajouta :
– Il y a bien des points de ressemblance entre nous, Suzanne, nous venons du même lieu, et toutes deux nous avons quitté une position tranquille pour permettre à ceux que nous aimons d’être heureux… Vous avez à peu près l’âge que j’avais… Vous êtes plus jolie que je ne l’étais, mais j’étais fort jolie… Puissiez-vous, ma chère enfant, je souhaite cela du fond de l’âme, puissiez-vous avoir plus de bonheur que moi ! Je quittai le Meilhan comme je vous l’ai dit, et je vins droit à Paris. J’avais de quoi vivre, grâce à notre bonne marquise, mais j’étais seule et bien abandonnée ! Ma nature n’est pas si forte que la vôtre, Suzanne. Je ne sais pas supporter la solitude. Je passai les premiers temps de mon séjour à Paris dans un découragement morne. Au bout d’une quinzaine de jours, je fis quelques connaissances à la clinique, et vous savez quelles connaissances on y peut faire. Ces demoiselles me menèrent au bal et au spectacle dans les petits théâtres. Si elles ne m’avaient pas montré leurs amants, j’étais perdue. Mais, un dimanche, ces messieurs nous conduisirent à la campagne. Ce fut ma dernière partie de plaisir. Une seule, parmi ces demoiselles, continua de me venir voir. C’était une bonne fille, un peu folle et qui n’apportait pas dans le vice ce dévergondage glacé, cette extravagance technique qui donne une couleur si particulièrement odieuse aux orgies des apprentis de la science quel que soit leur sexe. J’entrepris de convertir Elisa. J’obtins ce résultat de devenir à peu près aussi folle qu’elle. Nous passions nos jours à tirer les cartes et à deviner l’avenir. Elisa était convaincue qu’elle mourrait femme d’un millionnaire. C’était presque une enfant. Elle avait trois ans de moins que moi. Elle vint une fois à la maison tout effarée. – Il y a une somnambule étonnante ! me dit-elle, une somnambule qui n’a jamais menti… Elle vient de faire retrouver les deux bagues de Delphine qu’on lui avait volées… Elle a prédit le mois passé à M. Adolphe la mort de son oncle dont il mange déjà l’héritage… Ca coûte dix francs par tête… J’en ferai une maladie si je n’y vais pas ! Dix francs pour elle, dix francs pour moi, cela devait terriblement écorner mon budget mensuel. Mais je ne puis cacher que j’avais un très-vif désir de consulter aussi la somnambule… Je pris un louis dans mon secrétaire et nous nous dirigeâmes vers la rue du Pont-de-Lodi où demeurait la somnambule. Nous la trouvâmes dans une grande chambre presque nue. Ces gens-là ont beau gagner de l’argent, ils sont toujours pauvres. C’était une très-belle femme, une des plus belles femmes que j’aie vues. Elle était mise avec une remarquable élégance. Un nom que j’entendis prononcer peu après fixa mon attention. On annonça le prince Maxime de…
– C’était donc Marie-Caroline Renaud ! m’écriai-je interrompant ici malgré moi la petite sage-femme.
Elle me regarda d’un air étonné.
– Vous êtes bien jeune, Suzanne, me dit-elle, pour avoir entendu parler, là-bas, des liaisons du prince avec cette femme… Il y a longtemps que tout cela est étouffé… Enfin, il est certain que vous avez deviné… Cette femme était Marie-Caroline Renaud.
J’étais muette et j’écoutais désormais avec une fiévreuse avidité.
– La somnambule était endormie d’avance, reprit-elle. Elisa se mit la première en communication avec elle. – Questionnez-la, dit la voix d’une personne que nous ne voyions pas. – Je veux savoir mon avenir, dit Elisa. – Qui le sait ?… murmura la somnambule. – Répondez ! ordonna la voix. La somnambule, immobile et froide, répondit aussitôt : – Vous mourrez femme d’un millionnaire. – Hein !… fit Elisa radieuse ; elles disent toutes la même chose ! A mon tour, je me mis en communication avec la sibylle. Elle tressaillit à mon contact et sans que je l’interrogeasse. – Vous êtes ici entourée de votre malheur ! prononça-t-elle entre ses dents ; trahie, abandonnée, accusée de meurtre… condamnée… parce que vous êtes venue dans cette maison ! – Qu’a-t-elle dit ? me demanda Elisa. Au lieu de lui répondre, je lui saisis la main et je l’entraînai dehors, après avoir jeté mon louis sur la table…
Madame Mutel s’essuya le front et s’arrêta. Elle était plus pâle qu’une morte ; la sueur découlait de ses tempes. Moi, j’écoutais stupéfaite. Mon cœur se serrait comme au pressentiment d’un grand malheur. Comme elle ne poursuivait point, je demandai :
– Et ces terribles prédictions se sont-elles réalisées ? – En partie, me répondit-elle ; vous allez voir.
Elle reprit après un court silence :
– Un homme sortit de la maison derrière nous. Je ne le remarquai point. Il nous suivit jusqu’à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, où je demeurais. Ce fut Elisa qui me dit cela. Elle était ivre de joie, cette pauvre fille, et répétait sur tous les tons : Je mourrai femme d’un millionnaire !
A dater de ce moment, chaque fois que je sortais, je rencontrais sur mon chemin un homme de grande taille, bizarre dans sa mise et d’une remarquable beauté. Les regards de cet homme me blessaient. Il ne m’adressait jamais la parole ; mais la nuit, éveillée ou endormie, je le voyais toujours à mon chevet.
Au commencement de 1829, je fus reçue sage-femme. Je pris pour aide Elisa, qui n’avait pu passer ses examens, et qui était dans la misère. A cette époque, je fus plus d’un an sans voir mon mystérieux persécuteur. Un jour, à la fin de l’année 1829, un domestique en livrée me demanda. Il fut introduit.
– Monsieur Brodard-Peyrusse… me dit-il.
– Mais qu’avez-vous donc, Suzanne ! s’écria ici madame Mutel en voyant que je chancelais sur mon siège.
– Brodard-Peyrusse !… répétai-je.
– Connaissez-vous donc aussi ce nom ?
– Avez-vous su, demandai-je au lieu de répondre, quel fut le sort de cette somnambule, de Marie-Caroline Renaud ?
– On m’a dit, répliqua madame Mutel, que cette femme avait disparu.
– Disparu, comment ?
– On ne m’a pas dit comment.
Je baissai les yeux. Madame Mutel rapprocha son siège du mien.
– Je crois que vous aurez quelque chose à me dire quand j’aurai fini, miss Suzanne ?
– Oui, répliquai-je aussi à voix basse ; j’aurai quelque chose à-vous dire… mais sous le sceau du secret.
– Le domestique en livrée, reprit-elle, me dit : M. Brodard-Peyrusse a chez lui une femme de charge en mal d’enfant… Il réclame les soins de madame. Je ne connaissais même pas de nom M. Brodard-Peyrusse. Je demandai qui c’était. – Qui c’est ! se récria le valet offensé ; mais c’est M. Brodard-Peyrusse !… l’ancien médecin… celui qui a ce grand hôtel rue des Mathurins… un des hommes les plus riches de Paris ! Ma clientèle était à faire. Je pris mon châle et mon chapeau. La voiture de M. Brodard-Peyrusse était à ma porte, j’y montai. Ce fut dans un palais qu’on m’introduisit. Le salon dépassait tout ce que mon imagination avait pu rêver de luxe et d’élégance. J’attendis le quart d’une minute et je vis entrer M. Brodard-Peyrusse. C’était mon mystérieux inconnu. – Il vint s’asseoir près de moi et prit ma main qu’il baisa. – Je n’ai pas de femme de charge en mal d’enfant, me dit-il ; mais j’ai besoin de vous, et je suis assez riche pour partager en deux ma fortune.
Je ne me levai point, je ne le repoussai pas, je restai dans sa maison. Je l’aimais depuis le premier jour où je l’avais vu…
Sa voix s’éteignit ; elle était pleine de sanglots. Je la serrai dans mes bras, tandis qu’elle pressait son mouchoir contre ses yeux en larmes.
– C’était ma destinée, n’est-ce pas ! s’écria-t-elle ; que cet homme si riche, si puissant soit venu justement me choisir, moi, pauvre fille, dans cette position de sage-femme, voisine du ridicule et qui, d’ordinaire, ne prête point aux passions romanesques… C’était ma destinée… Je suis sûre qu’il était avec moi dans la maison de la rue du Pont-de-Lodi.
– J’en suis sûre aussi, dis-je.
– Pourquoi en êtes-vous sûre ? demanda-t-elle brusquement.
– Parce que, répliquai-je, à l’époque où vous allâtes consulter la somnambule, M. Brodard-Peyrusse était très-pauvre et qu’il magnétisait, pour vivre, Marie-Caroline Renaud.
– Ah !… s’écria madame Mutel, qui vous a dit cela ?
– Je le sais de source certaine.
– Vous le connaissez donc ?
– Je ne l’ai jamais vu.
Elle me saisit les deux mains.
– Ecoutez, dit-elle, parlez, Suzanne… vous me faites mourir !
– Achevez votre récit, répondis-je ; je m’engage à vous dire ensuite tout ce que je sais.
Son récit fut abrégé par la fiévreuse envie qu’elle avait de savoir.
Elle reprit en parlant avec rapidité :
– Il me promit mariage et ajourna seulement notre union sous différents prétextes. Je me défendis pendant quelques jours plutôt contre moi-même que contre lui ; – puis, je fus sa maîtresse. Je crois qu’il m’a aimée. Je crois qu’il n’est pas dans sa nature d’aimer longtemps. A force d’importunités, j’avais obtenu que notre mariage serait fixé au mois de janvier 1830. Le 16 janvier de cette année, il enleva mon aide Elisa, et l’emmena dans le midi de la France.
– Les avez-vous revus ? demandai-je.
– Une seule fois Elisa, me répondit-elle ; il y a déjà longtemps de cela… Elle était bien changée… On me la montra au théâtre, où elle était dans une loge avec des jeunes gens. On me dit : Voilà madame Brodard-Peyrusse, la femme du millionnaire. Elle me vit. Elle fut prise d’un tremblement nerveux et se rejeta violemment au fond de la loge. Elle était pâle et ses yeux s’égaraient. Elle criait en me montrant au doigt :
– Cette femme veut me tuer ! cette femme veut me tuer !
Les gens qui étaient autour de moi disaient bien : C’est une folle ! Mais cela faisait scandale, et je fus obligée de me retirer. Je fis prendre des renseignements. Elisa était bien véritablement mariée. Il courait des bruits singuliers. On parlait de scènes terribles qui avaient eu lieu dans le ménage. La raison d’Elisa avait paru chanceler souvent. Dans ces moments, elle disait qu’on voulait la tuer.
Son mari la laissait fort libre et l’entourait même de jeunes gens. Mais, quelques jours après sa rencontre au théâtre, le commissaire de police de mon quartier me fit inviter à l’aller trouver.
Il me dit :
– Femme Mutel, vous avez proféré d’imprudentes menaces contre une personne haut placée, dont le mari a eu le tort d’entretenir avec vous autrefois des relations passagères. On a l’œil sur vous. Prenez garde.
Je voulus me défendre ou demander au moins des explications.
– Mention de l’avertissement est faite sur mon livre, me dit le commissaire de police : femme Mutel, vous pouvez vous retirer.
Elisa disparut de Paris quelque temps après. Des bruits coururent. J’ai entendu des choses bien contradictoires. Les uns prétendent qu’elle est morte ; les autres qu’elle voyage en Italie ; d’autres encore qu’elle est renfermée dans une maison de santé de la banlieue. Il y a un an, j’ai été appelée au parquet du procureur du roi où j’ai subi un interrogatoire tout à fait inexplicable pour moi. On semblait croire que j’avais eu de récentes relations avec Elisa. On me demandait de faire connaître sa retraite. A cette époque, je trouvai un protecteur dans la personne d’un digne et fier jeune homme, parent de la famille du Meilhan. Le prince Maxime de…, qui venait d’être nommé pair de France, m’abrita derrière son crédit.
Elle s’arrêta, voyant que je secouais la tête.
– Enfin, vous, Suzanne, me demanda-t-elle, que pensez-vous ?
– Vous ne m’avez pas encore dit, répliquai-je, si vous avez revu M. Brodard-Peyrusse.
– Oh ! lui, je l’ai revu souvent… de loin… Il fait semblant de ne me point reconnaître… Sa fortune augmente… Il s’est lancé dans le monde officiel… C’est tout à fait un personnage.
Elle se tut. Moi, je réfléchissais. Il me semblait que j’étais sur la voie de quelque machination dont les rouages restaient pour moi dans l’ombre, mais dont j’allais deviner l’ensemble.
– Ce Rodolphe, dis-je, a-t-il pu croire quelquefois que vous saviez son passé ?
Son passé ? répéta-t-elle. Quel passé ?
– Un passé terrible, ma bonne Eugénie, prononçai-je lentement.
– Vous le connaissez donc ? murmura-t-elle.
– Je vous l’ai dit : je ne l’ai jamais vu… Mais je le connais, en effet… Rappelez bien vos souvenirs… Quelque plaisanterie… quelque petite colère… quelqu’une de ces menaces que les amoureux s’adressent au hasard ont-elles pu lui faire croire jamais que vous supposiez un secret dans sa vie ?
– Non, me répondit Eugénie, qui tâchait de se recorder ; non… Pourtant… attendez donc… oui… je lui ai dit une fois… mais c’était une folie !… – Nous causions de ses anciennes maîtresses et je faisais la jalouse… je lui ai dit une fois : vous avez si bien caché votre somnambule, qu’on ne peut plus prendre de renseignements auprès d’elle ! – Ah !… fis-je, en lui prenant les deux mains, vous avez dit cela !
Il paraît que ma figure avait une expression étrange, car je vis ses lèvres blêmir et trembler.
– Suzanne ! s’écria-t-elle, vous savez quelque chose… Quelque chose de bien grave, j’en suis sûre… Au nom de Dieu, Suzanne, ce que vous savez, dites-le-moi !
C’était grave, en effet, si grave que j’avais peur de n’être point crue.
– Je ne veux pas qu’il reste en vous un doute, Eugénie, re-pris-je, parce que je prétends rester près de vous. Je vaux bien un autre garde-du-corps, allez… Je suis très-brave, et votre Rodolphe n’est pas au bout de ses peines !… – Penseriez-vous qu’il médite quelque chose contre moi ? – Je ne le pense pas, j’en suis sûre… Mais répondez encore : ne vous êtes-vous jamais aperçue qu’il eût des terreurs nocturnes ?
Pour le coup, elle recula son siège.
– Etes-vous sorcière ? s’écria-t-elle. – Il ne voulait jamais coucher seul, n’est-ce pas ? continuai-je. – Jamais, répondit-elle en baissant la voix ; et pourtant, ce n’était pas un lâche ! – Contre les hommes, peut-être, murmurai-je ; mais contre les fantômes ?…
Elle me regardait avec une sorte d’épouvante.
– C’est vrai, fit-elle comme malgré elle ; je l’ai vu trembler comme un enfant… J’ai entendu ses dents claquer… J’ai senti la sueur froide le long de son corps… Il avait peur des revenants. – Et il ne vous a jamais dit pourquoi ? – Jamais. – Moi, je vais vous le dire : c’est que Marie-Caroline Renaud, la somnambule de la rue du Pont-de-Lodi, lui avait dit : Tu me reverras, la nuit où elle fut assassinée. – Assassinée !… par qui ?… – Assassinée par lui… et par deux autres. – Le nom des deux autres ! – Agost et Rondel. – Les deux inséparables ! balbutia la sage-femme qui s’affaissa, brisée. Je la laissai un instant perdue dans ses réflexions, puis je repris :
– Je vous expliquerai, quand vous voudrez, comment je sais toutes ces choses. Mais dites-moi auparavant si vous connaissez cet Agost et ce Rondel. – Jamais je ne les ai vus, répondit madame Mutel, mais Rodolphe parlait d’eux sans cesse… Rondel était dans ses immenses propriétés de l’Ariége ; Agost voyageait en Allemagne. – J’aimerais mieux que vous les eussiez vus, dis-je ; il faut connaître ses ennemis… Mais récapitulons. Vous savez que Brodard, Agost et Rondel sont riches tous trois à millions et inséparables, selon vos propres expressions… Vous pourriez dire mieux que personne la date où commença cette grande prospérité de Brodard… Vous savez qu’il avait des relations avec Marie-Caroline Renaud ; vous vous doutez bien même que cette voix mystérieuse qui commandait de loin à la somnambule, le jour où vous allâtes la consulter avec Elisa, lui appartenait… Je vous ai fait avouer en outre qu’il avait horreur de la solitude nocturne et que, malgré une certaine bravoure naturelle qu’il a, ses nuits sont pleines de vagues épouvantes. Ecoutez-moi donc maintenant ; je vais trahir pour vous le secret qui ne m’appartient pas. Ecoutez-moi, et n’enviez pas le sort d’Elisa, car la prédiction de la somnambule est accomplie ou s’accomplira à la lettre. Si elle n’est pas morte, elle mourra femme d’un millionnaire. Et cela ne tardera pas, il n’est pas à son coup d’essai, comme vous allez le voir. Je racontai alors toute cette bizarre histoire de l’abbaye de Morevault, telle qu’elle était, nette et précise, dans mes souvenirs. La nuit tout entière s’était écoulée tandis que nous échangions ces confidences. Le petit jour nous retrouva toutes deux serrées l’une contre l’autre, pâles et voyant tout en noir.
· · ·
Je travaillais sérieusement et avec courage. Il ne faut qu’un an d’ordinaire pour arriver au diplôme de sage-femme ; mais j’étais trop jeune et madame Mutel voulait faire de moi une praticienne hors ligne. Les deux années qui suivirent furent à peu près vides d’événements. Mes études les remplirent. Je dois cependant rapporter un fait que je ne communiquai point à ma bonne Eugénie, mais qui m’inquiéta beaucoup à son endroit.
Nous avions une jeune domestique arrivant de la province, qui était assez intelligente pour répondre aux clients en notre absence. Un jour que j’étais dans ma chambre, j’entendis dans la salle à manger, où Jeannette travaillait, une voix qui ne m’était pas inconnue.
Jeannette ne savait pas que j’étais rentrée. Mon piano, qui annonçait ordinairement ma présence, se taisait.
– Madame Eugénie Mutel ? demanda le nouveau venu. – Elle est sortie, monsieur, répondit Jeannette.
Puis, la formule ordinaire :
– Est-ce quelque chose qu’on puisse lui dire ?
Au lieu de répondre, la voix baissa. Je crus comprendre qu’on demandait la permission d’attendre. Puis, j’entendis un nom : Elisa… Mon oreille savait se coller aux serrures. L’étranger demandait :
– N’avez-vous jamais vu ici une jeune femme très-pâle ?… l’air un peu fou ?… – Jamais, répondit Jeannette.
Un son argentin se fit, après que quelques paroles, trop bas prononcées, eurent été échangées. Je mis l’œil à la serrure. Je vis notre Jeannette qui recevait de l’argent des mains de qui ? de maître Testulier, l’ancien complice de Félicité Fontanet ! Jeannette fut chassée le soir même ; mais que voulait dire cela ? Testulier avait-il des accointances avec Brodard-Peyrusse ? La guerre allait-elle recommencer ? Testulier venant demander chez nous Elisa, qu’on savait fort bien n’y point être, c’était comme le premier coup de feu d’un siège en règle.
Cependant, les jours passèrent, et nous n’entendîmes parler de rien.
J’avais dix-neuf ans. Malgré ma beauté qui allait se développant, je m’arrangeais pour paraître beaucoup plus âgée. Toutes les femmes savent que ceci est une affaire de toilette. Comme je n’avais point d’extrait de naissance, je comptais obtenir mon diplôme dès cette année 1839, à l’aide d’actes de notoriété et par la protection de quelques belles connaissances que ma petite patronne avait. J’obtins en effet la permission de passer mon examen par l’intervention du prince Maxime de ***, que je ne vis point, mais qui m’écrivit et fut d’une obligeance extrême. Je reçus à cette occasion une lettre de félicitations de maman marquise : trois lignes où elle me nommait sa chère petite fille ; je mouillai le papier de mes larmes.
Mon examen fut très-brillant. Il devait l’être. J’en savais réellement beaucoup plus que le commun des accoucheuses. Outre l’excellente éducation première que je tenais de mademoiselle Irène (présentement madame la baronne d’Avray), j’étudiais depuis près de trois ans, ce qui n’est pas ordinaire. Je ne m’étais pas bornée aux cours de la Faculté ; j’avais pris des leçons particulières d’un médecin célèbre et suivi assidûment plusieurs pratiques. Je me fis inscrire sous le nom de madame Suzanne Lodin.
Je prenais ainsi par avance le nom de mon futur mari, Gustave Lodin.
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